jeudi 18 avril 2013

Nouveau blog

Chers amis et internautes,

Si vous avez aimé... non, pourquoi le passé composé ? Si vous "aimez" cette vallée, si vous appréciez de la parcourir en tous sens, en quête d'une oeuvre en guise de siège ou de hamac pour vous détendre, c'est que vous êtes des valets du livre, d'heureux valets des livres ! Vous aimez, comme moi, les décortiquer, goûter à leur texture secrète, les mettre en lumière, en un mot être à leur service. Vous serez donc aussi bien ici que dans la nouvelle demeure que je viens de me confectionner, baptisée "Valets des livres", parce que j'espère vous y retrouver. Soyez les bienvenus, chers valets des livres !

 http://valetsdeslivres.canalblog.com/


mardi 9 avril 2013

INTERVIEW de Ralphanie Mwana Kongo pour le magazine AMINA

Difficile d'aborder toutes les questions, de suivre toutes les pistes qu'on aurait souhaité dans un article. Ma critique du roman La Boue de Saint Pierre est forcément concise. Cette interview accordée par l'auteure m'a ainsi permis de revenir avec elle sur certains points. Elle est parue dans le numéro 516 du magazine AMINA (avril 2013).



Avec la Boue de Saint-Pierre, son premier roman, Ralphanie Mwana Kongo nous entraîne dans les rues boueuses de Saint-Pierre, un quartier insalubre où la population essaie tant bien que mal de s’en sortir. Nous sommes à Tanu, pays imaginaire d’Afrique centrale. A côté des ‘‘misérables’’ de Saint-Pierre, il y a les nantis, qui ont des maisons, des voitures, qui préfèrent jeter de la nourriture dans les poubelles plutôt que de la voir faire le bonheur d’une famille dans le besoin. Tanu est à l’image des sociétés modernes : très antinomique. Pauvreté excessive d’une part, richesse insolente de l’autre. Explications de l'auteuire.

 
Ralphanie Mwana Kongo, l’image que vous donnez de la femme dans votre roman est très satirique : mères indignes, fille qui ne tente rien pour s’en sortir même si le sursaut intervient plus tard, épouse ingrate et infidèle… vos personnages féminins n’illustrent pas la pensée selon laquelle la femme est l’avenir de la société…

(Sourire de l’auteur) Je n’ai pas le sentiment d’avoir gratifié les personnages masculins de mon roman d’une image plus reluisante. Mais en même temps l’exercice d’écriture que j’ai entrepris ne consistait pas à comparer les hommes aux femmes ; c’est de l’Humain que j’ai voulu parler, l’Humain dans ce qu’il peut avoir de louable ou de méprisant, peu importe le genre auquel il appartient.
La femme, l’avenir de la société ? Mais qu’est la femme sans l’homme, et vice versa ? Je crois, moi, en la complémentarité des sexes pour la construction d’une société plus juste.
 

La boue du quartier Saint-Pierre où évoluent vos personnages, et qui donne son titre au roman, illustre-t-elle l’implacable misère dans laquelle pataugent certaines couches des sociétés africaines ?

Disons qu’au-delà de son aspect factuel (en rapport avec l’état même des rues), la boue symbolise ici la crasse, la souillure. Je me suis attelée à décrire les mœurs des résidents de ce quartier pauvre qu’est Saint-Pierre, faisant ainsi un lien étroit entre misère et vices. La pauvreté déprave l’Homme, il est ce fumier sur lequel germent des maux tels que la prostitution, l’escroquerie, …

Dans votre roman, deux jeunes enfants sont traités comme des domestiques, voire des esclaves, par leur grand-mère qui les considère plus comme une main d’œuvre gratuite que comme des petits-enfants. Ces actes sont condamnables, bien sûr, mais faut-il pour autant généraliser et présenter l’initiation des jeunes aux travaux domestiques comme une mauvaise chose ?

Non, l’initiation des enfants aux travaux domestiques n’est pas une mauvaise chose en soi. Bien au contraire ! Et nous avons tous appris au contact de nos mères, nos aîné(e)s … Seulement un enfant doit baigner dans l’insouciance propre à son âge, avoir accès aux loisirs utiles à son épanouissement, et ne devrait en aucun cas assumer des responsabilités d’adulte  - je fais ici allusion par exemple à ces petites filles qui secondent leur mère, qui doivent en permanence s’occuper de leurs cadets ; ces enfants à qui l’on attribue un rôle qui ne devrait pas être le leur.

 
Vous dénoncez dans votre livre, je cite : « une société basée sur le tabou, les non-dits, les silences complaisants ». En publiant ce roman, espérez-vous que les langues se délient ? Connaissez-vous des personnes dans votre entourage qui ont subi des choses ignobles comme l’inceste et qui ne se sont pas révoltées ?

Le tabou est encore beaucoup trop présent dans nos sociétés africaines. Il faut dire qu’il est également difficile pour une victime - qui nourrit un sentiment de culpabilité - de dénoncer les sévices qu’elle subit. Et c’est surtout parmi les proches, dans le voisinage, que les langues devraient davantage se délier, que des mesures doivent être prises pour mettre un terme à ces choses et punir leur auteur.
Non, je n’ai eu vent d’aucun acte d’inceste dans mon entourage immédiat, heureusement !

 
Peut-on s’émanciper quand on n’a aucun soutien, quand la société refuse de voir votre calvaire ?

Cela est difficile, mais demeure toutefois possible. Gaspard Tala, l’un des principaux personnages de mon roman, parvient à trouver sa voie grâce à la couture. Plus tard sa sœur Pélagie, prendra conscience qu’elle peut à son tour s’affranchir du joug d’un compagnon irresponsable et brutal, et assurer son avenir ainsi que celui de ses enfants grâce à son talent (qui est le tricot).

 
La  Boue de Saint-Pierre est votre premier roman, qu’est-ce qui a été votre moteur ? Qu’est-ce qui a motivé votre désir d’écriture ?

Je rêve d’écrire depuis mes plus jeunes années. Et ce premier roman est né d’une empathie sur la condition de certains individus. Je conçois l’écriture comme un outil, une arme dont on peut aisément se servir pour dénoncer certaines choses. J’écris parce qu’il y a des réalités qui me dérangent.

 
Vers la fin du roman, le dirigeant au pouvoir est renversé par l’un de ses proches, après avoir régné en dictateur durant plusieurs décennies. Et voici ce que nous lisons à la page 151 : « Bukuta était un diable auquel on s’était accommodé au fil des ans. Et un diable qui vous est familier est bien plus rassurant qu’un inconnu, dont on ne sait s’il se conduira en ange ou en démon cent fois plus ignoble encore que son prédécesseur. » La dictature est-elle tolérable lorsqu’elle est gage de stabilité ?

Rien ne peut justifier la dictature. Dans cet extrait, l’auteure que je suis retranscrit la pensée de ces peuples marqués à jamais par un sombre passé fait de guerres civiles et d’insécurité politique, et pour lesquels des maux, tels que le chômage et la pauvreté, deviennent supportables pour peu qu’on leur garantisse une paix même précaire. Et l’homme qui sera parvenu à les sortir de la guerre, à faire régner un semblant de paix dans le pays, les rassure bien plus qu’un nouveau dirigeant – surtout quand celui-ci prend le pouvoir par la force - dont ils ne peuvent encore prévoir la bonne ou mauvaise « gouvernance ».

 
En plus de lire La Boue de Saint-Pierre, quel(s) roman(s) conseilleriez-vous à nos lecteurs ?

Temps de chien, de Patrice Nganang. Un très bon roman !

 
Propos recueillis par Liss Kihindou

mercredi 3 avril 2013

Briseurs de rêves, d'Aimé Eyengué

Pour qui a déjà lu Aimé Eyengué, il ne fait aucun doute que cet auteur comporte dans son encrier un fond de poésie qui nourrit souvent sa plume. Mais de là à penser qu'il produirait une oeuvre entièrement poétique, c'est ce qu'on ne soupçonnait point, et c'est pourtant ce qu'il a fait en publiant, en décembre 2012, le recueil Briseurs de rêves, suivi de Rêves de Brazzaville
 
C'est un recueil qui invite le lecteur à observer "le babillage et l'habillage de notre monde" (propos liminaire). Et notre monde se caractérise surtout par son altérité, par sa promptitude à transformer les "danses" en  "décadences", par son hypocrisie ou plutôt sa perfidie, car sous un masque fait de sourire et de bonhomie, il peut dissimuler l'arme avec laquelle il a l'intention de vous briser.
 
"Briseurs de rêves" dénonce cette société où  "L'humanité s'écroule /    La justice recule", une société faite de flagrantes inégalités :
 
"Les pauvres en minuscule
 Les riches en majuscule".
 
Notre société, au lieu de le fuir, déroule le tapis rouge à "l'ogre financier", de sorte que celui-ci dévaste tout sur son passage, il est même la cause de la décadence évoquée ci-dessus, comme l'illustre le roman de Ralphanie Mwana Kongo, La Boue de Saint-Pierre, où un personnage, époux fidèle, père exemplaire et frère attentionné, voit sa vie muer en cauchemard dès lors qu'il se laisse conduire par cet ogre. Prosternez-vous devant le dieu Argent et vous verrez vos rêves se briser en menus morceaux.
 
L'Argent est, on l'aura compris, un des thèmes principaux de ce recueil, avec la religion et les moeurs. Mais Aimé Eyengué parle aussi de politique, régimes comme figures emblématiques :
 
Le manifeste du silence,
C'est aussi le taux d'abstention élevé,
le rêve en déclin,
Dans les démocraties à l'emporte-pièce.
 
(poème "Le manifeste du silence")
 
 
Dans Briseurs de rêve, recueil en quatre tableaux, Aimé Eyengué crie sa révolte : contre l'Argent-roi, contre les profanations et les diffamations, contre tout ce qui empêche les libertés de s'épanouir et les enthousiasmes de s'exprimer.
 
 
Mais Briseurs de rêve est aussi et avant tout un objet littéraire. L'auteur s'amuse avec la langue, avec les rimes, il fait s'entrechoquer les sons pour faire éclater le sens. On l'observe déjà dans les titres des poèmes : "Fa sol la Sida" ; "Laura Je" ; "Mille milliards de mille Sodome". On peut le voir aussi dans cet extrait, où le jeu avec les pronoms personnels permet la dénonciation de l'ego surdimensionné. Le poème est justement intitulé "Vieux jeu" :  
 
Vieux jeu, le je
Aigrit le Tu
Avale le Il
(...)
Le "Moi, je" tue
 
 Bref, c'est à une dégustation poétique aussi bien que philosophique que nous invite Aimé Eyengué dans Briseurs de rêves.
 
 
Aimé Eyengué, Briseurs de rêves, suivi de Rêves de Brazzaville, L'Harmattan-Congo, 2012, 104 pages, 12 €.

mardi 5 mars 2013

Hommage à Congo Mbemba

Tu n’es plus que cendre
 
« Je ne suis plus que cendre,
Poussière que sans effort
Emporte le vent »
Ces vers du Tombeau Transparent
Sonnent tout à coup
Comme une parole prémonitoire
Mais qui résistera à l’appel péremptoire
De la mort ?

Congo Mbemba
Ton corps
disparaît dans le néant
Mais ta parole demeure
Suspendue au bout de tes vers
Comme un lumignon
dont la clarté rassure
au cœur des ténèbres

Loin de nous les ténèbres de l’oubli !

Nous serons des chirurgiens
Pour guérir la cécité
De ceux qui ne veulent pas voir

Nous serons des tisserands
Pour coudre ton nom
Sur la toile du souvenir

Nous serons des magiciens
Pour transformer l’or de ta poésie
En nectar revigorant

Nous serons des boulangers
Pour cuire et recuire le pain de la mémoire
Et le partager
au pied
Des Ténors-Mémoires

Congo Mbemba
Tu es
Un Ténor Mémoire !

 
Liss Kihindou, le 03 mars 2013  

lundi 25 février 2013

Le Tombeau transparent, de Léopold Congo Mbemba


La guerre civile qu’a connue le Congo Brazzaville, en 1997, a pratiqué une telle saignée au cœur des Congolais, elle a fait couler tant de sang que les plumes se sont dressées, pour dire la tragédie. Romanciers, nouvellistes, poètes, dramaturges, essayistes, tous ont ressenti le besoin de s’exprimer sur cet événement qui marque un tournant dans l’histoire du pays. Il y eut aussi une guerre en 1993, il y en eut une autre en 1998, mais celle de 1997 fut à ce point meurtrière, elle fournit tant d’exemples au chapitre des horreurs que l’on peut comprendre la promptitude des écrivains à se tourner vers leur arme favorite : la plume.  Le poids de l’encre n’égalera jamais celui du sang versé, mais au moins il rendra témoignage de ce sang et pourra peut-être noyer l’envie de recommencer !
 
Léopold Congo Mbemba écrivit les poèmes qui composent Le Tombeau transparent pendant les événements mêmes. « Ecrits alors que nous menions campagne de sensibilisation sur la guerre, ces textes n’étaient gouvernés par aucun projet de publication. Ils s’écrivaient de ce que nous apprenions et ressentions sur le lieu des manifestations », déclare-t-il dans la préface à la deuxième édition du recueil, « ils valaient notre contribution de poète contre la guerre ; nous luttions à voix nues. » Ce recueil est donc la contribution de Congo-Mbemba, sa manière de lutter en faisant entendre sa voix de poète, une voix nue qui donne à entendre la vérité dans toute sa nudité.

 
J’ai été saisie par la beauté et la singularité de cette voix qui me parvient aujourd’hui, alors que le poète n’est plus. Il nous a quittés le samedi 16 février 2013, à 53 ans, mais il est toujours possible de l’entendre, de l’écouter, de dialoguer avec lui en prenant l’un de ses recueils. C’est ce que j’ai fait, en me penchant sur Le Tombeau transparent.

 
Ce recueil comporte deux parties. Une première, intitulée « L’impuissance », où le poète fait le constat des atrocités qui ont été commises. Il nous invite à regarder « là-bas, au fond des yeux ». Ce vers, « là-bas, au fond des yeux », est repris comme un leitmotiv dans tous les poèmes de cette première partie. Il s’agit des yeux de ceux qui ne sont plus, le mot « homme » est d’ailleurs remplacé par celui de « ombre » pour les désigner. Cette première partie est dominée par le champ lexical de la mort et de la désolation. La récurrence des termes « mort », « sang », « douleur », « larmes »… témoignent de l’importance de la tragédie et forment comme une chape à travers laquelle le poète peine à trouver la lumière.

 
On comprend son désespoir, on comprend son abattement, lorsque des mains « brisent la prière de vie » (page 29), lorsqu’ « il tombe une pluie saveur de larmes/et couleur de sang » (page 39), lorsque la seule expression du pouvoir, c’est de « servir le plus de vies/aux tables de la mort » (page 31). Congo Mbemba dit la mort mais aussi la cruauté. Les hommes en armes n’ont épargné ni les vieillards, ni les enfants, ni même les fœtus, et ils se sont particulièrement acharnés sur les hommes. Congo Mbemba dit l’exode, il dit le pillage, il dit le manque de sépulture, il dit, avec quels accents, le viol :

« (…) il est des guerriers là-bas,
Là-bas au fond des yeux,
Qui d’ardentes prières à d’étranges dieux
Demandent à trouver du pétrole
Jusque sous les jupes des filles.

Les nubiles n’auront plus à offrir
La terre de vierge et indélébile sang
Dans laquelle se plante l’unique homme
Que femme n’oublie jamais en sa vie

Le voile glacé des noces de viol
Couvrira nos femmes
De l’étreinte épouvantable
Des bras de la guerre » (page 41)

Face à toutes ces barbaries engendrées par la guerre civile, le poète ne peut que se sentir impuissant, d’où le titre de cette première partie, et il ne se montre pas du tout tendre envers les hommes politiques, de quelque bord qu’ils soient : ce sont eux qui ont plongé le pays dans cette barbarie ! Ils ne sont pas dignes d’être appelés des dirigeants :

« Ce ne sont que des imposteurs
Ceux qui à la tête des hommes
Sont incapables de magie à faire surgir
De la nuit de la terre
Des rainures de lumière
A tisser les nids de la vie. » (page 27)

Qu’on ne lui reproche surtout pas d’avoir déploré tels morts plutôt que tels autres. On sait que l’appartenance régionale était au cœur de cette guerre, mais « ce sont les hommes qui nous importent, non le nord ni le sud », clame-t-il dans sa préface.

Si Léopold Congo Mbemba est conscient que ses mots ne peuvent guérir les plaies ouvertes par la guerre, ce n’est pas pour autant qu’il ne faille rien faire, rien espérer. A « L’impuissance » succède « La foi ». Le poète espère donner à ces ‘‘sans sépulture’’ une tombe, à travers son livre, un lieu de recueillement :

 « Je serai dans cette vie
L’urne humaine, l’asile de votre disparition…
Je suis… le tombeau transparent. » (page 61)

Il veut les faire revivre à travers ses mots. Cette partie du recueil est irriguée par le champ lexical de la parole : « voix », « appel », « parole », « dire », « gorge », « langue », « bouche », « écho »… ces termes reviennent avec insistance au détours des vers, car le poète veut se garder de l’oubli :

 « Je ne ferai pas de mes cheveux
Le nid de l’oubli »

Ce sont ces deux vers-là qui sont scandés dans cette partie. Et Léopold Congo Mbemba nous invite à faire comme lui : n’ensevelissons pas ceux qui sont partis dans la tombe méprisante de l’oubli, il faut les en sortir !

« extraire de la mort
comme des oxydes
de la terre l’or,
le métal humain ;
et de la matière du silence,
la parole.

Bâtir
de la rouille des joies défuntes
les nids de feu
dont la couvée à éclore
sera
la résurrection
de nos noms. » (page 77)

Et vous, allez-vous oublier Léopold Congo Mbemba ? Ferez-vous de vos cheveux, le nid de l’oubli ?

 
Léopold Congo Mbemba, Le Tombeau Transparent, L’Harmattan, collection Poètes des cinq continents, 2002, 102 pages, première édition 1998.

 
Œuvres de Léopold Congo Mbemba

Chez L’Harmattan :
-          Déjà le sol est semé, 1997
-          Le Tombeau transparent, 1998
-          Le Chant de Sama N’Déye, suivi de La Silhouette de l’éclair, 1999

Chez Présence Africaine :
-          Ténors-Mémoires, 2003
-          Magies, 2012

mercredi 20 février 2013

La Boue de Saint-Pierre, de Ralpanie Mwana Kongo

Pélagie n'a pas eu une enfance heureuse. Comment l'aurait-elle pu puisque sa mère ne lui a pas prodigué l'amour qui aurait pu être comme un rempart contre toutes les vâcheries de la vie ? Cette mère, Mâ Monique, qui aurait dû la protéger de son père, l'a traitée en rivale, comme si une petite fille pouvait grandir en nourrissant le désir de devenir la femme de son père. Pélagie a subi les viols de son père sans que personne ne vole à son secours, excepté son frère, Gaspard, qui sera bien sûr traité de menteur lorsqu'il ouvrira sa bouche d'enfant pour dénoncer ce qu'il savait, ce que tout le monde savait. Face à une mère tyrannique et un père immonde, le jeune garçon quitte le domicile familial et va se construire ailleurs où, à force de volonté, de courage, de travail, de patience, il parvient à se faire une situation confortable au point de devenir, plus tard, son propre patron.
 
 
Quant à Pélagie, elle tombe enceinte de son père deux fois de suite et donne naissance à François et à Dimenga. La vie étant décidément insupportable chez elle, elle est récupérée par Brice, qui au départ voulait simplement prendre du bon temps avec elle, mais devient finalement son compagnon. Une fille, Léonide, concrétise cette union, mais ce n'est pas le début d'une vie nouvelle, plus paisible, pour Pélagie. Son Brice est irresponsable, n'est pas capable de garder un emploi qui a pourtant été généreusement trouvé par son beau-frère, se ruine dans l'alcool et le jeu et c'est encore Pélagie qui doit faire des pieds et des mains pour qu'ils conservent leur logement, pour quils aient quelque chose à se mettre sous la dent. A défaut d'amour, Brice ne lui témoigne même pas la reconnaissance qu'elle mérite.

Bref pour tous, c'est comme s'il n'y avait rien de bon, de bien en elle. Elle est regardée comme la boue qui caractérise le lieu où elle a grandi : Saint-Pierre, une boue qui jette son anathème sur ce quartier et qui, en plus d'être la cause de l'insalubrité générale, provoque aussi tant d'accidents de la route. Cette boue, dont il est fait plusieurs fois mention dans le roman, est le symbole des malheurs qui accablent une population livrée à elle-même, alors qu'un tout petit effort de la part des hommes politiques suffirait à produire des résultats spectaculaires.
 
Un habitant de Saint-Pierre se lamente à juste titre :
"Nous vivons toujours dans la boue, mangeons et dormons dans la boue. Nos pieds sont noirs de boue. Pendant ce temps, le maire vit dans une ruelle bien goudronnée, rote et pète dans sa villa trois étages."
(La Boue de Saint Pierre, page 41)
 
Tanu, ce pays qui pourrait être le Congo ou un autre pays de l'Afrique subsaharienne,  n'est pas pauvre, mais les habitants vivent dans la misère, leur niveau de vie pourrait être largement amélioré, si seulement ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir pensaient à faire bon usage des deniers publics. On a tout ce qu'il faut pour vivre bien, mais on ne prend pas les bonnes décisions. Ce qui se passe à l'échelle de la nation est à l'image de ce qu'on observe dans le microcosme familial : on ne profite pas de ce qu'on a, on néglige la valeur de ce que l'on possède, croyant que l'air est plus doux, l'herbe plus verte ailleurs. Comme la chèvre de Monsieur Seguin, Louisa, l'épouse de Gaspard, ne se satisfait pas de la vie qu'elle mène avec son mari. Celui-ci n'a pourtant d'yeux que pour elle, il rentre sagement à la maison après son travail, qu'il ne fait prospérer que pour lui en faire profiter. Cependant Louisa se languit, alors même qu'une Pélagie aurait été tellement heureuse à sa place ! Comme Madame Bovary, elle prend un amant qui, à ses yeux, n'a rien de comparable avec son médiocre mari. Elle vit enfin des instants palpitants, à l'image de ses rêves, avant de se réveiller dans une réalité cauchemardesque.
 
Ce roman m'a fait penser à L'Hôte indésirable de Doris Kelanou, ou à cet autre de Donatien Baka, Ne brûlez pas les sorciers, dans leur manière de peindre la société moderne africaine, pour ne pas dire congolaise. Ralphanie Mwana Kongo a visiblement voulu lever le voile sur des sujets qui sont tus : la pédophilie, l'inceste sont plus fréquents qu'il n'y paraît en Afrique, les mères ne sont pas toutes aussi attentionnées qu'on l'aurait espéré : Louisa ne s'occupe pas de ses jumeaux trisomiques, Mâ Monique continue à aimer et à soutenir un mari qui a abusé de sa fille. L'image de l'homme est également dégradée. Heureusement, le roman se termine sur une image positive, celle de quelqu'un qui essaie de réparer les erreurs du passé, qui revient vers celle qui l'a aimé pauvre, alors que, ayant désormais une situation enviable, il lui suffirait de brandir un billet de banque pour avoir de nombreuses femmes à ses pieds.
 
J'aurais préféré que le narrateur manifeste un peu plus de discrétion, en effet il laisse trop transparaître son point de vue, au lieu de laisser le lecteur formuler le jugement qui s'impose, par exemple lorsqu'il qualifie de "niaiseries" les lectures de Louisa : "Louisa avait lu des romans à l'eau de rose, s'était abreuvée de mille et une histoires où une belle tombait amoureuse du prince charmant. Ces niaiseries avaient bercé son âme." (page 46) Ou bien, page 96 : "Il lui raconta des mensonges gros comme la lune, des baratins vieux comme le monde."
 
Je trouve également dommage que Pélagie, qui se présente au départ comme l'héroïne du roman, soit finalement éclipsée par la suite, au profit du couple Louisa-Gaspard, si bien qu'on aurait du mal à déterminer lequel des personnages est le personnage principal, ce pourrait bien être aussi Firmin, ce domestique témoin des frasques de sa maîtresse.  
 
Enfance, amitié, couple, Politique et fétichisme, relations parents-enfants, Ralphanie Mwana Kongo aborde plusieurs sujets dans ce premier roman.
 
Ralphanie Mwana Kongo, La Boue de Saint-Pierre, L'Harmattan, Paris, 2012, 160 pages, 16.50 €.
 
 

dimanche 30 décembre 2012

Récap 2012

Nous voici au terme de l'année 2012 et force est de constater que les critiques n'ont pas été aussi nombreuses que je l'aurais souhaité. C'est toujours le même casse-tête : le temps, le temps, le temps, qui s'émiette, s'émiette, s'émiette en fonction de nos occupations, de mes occupations, devrais-je dire.
 
Enfin, si je dois faire le bilan, et vous recommander les livres qui m'ont particulièrement marquée, je vais me limiter à trois car, au-delà, j'aurais du mal à me déterminer. En effet, des lectures marquantes, des lectures qui comptent, j'en ai fait bien plus, presque autant que les critiques. Très Peu m'ont laissée insensible, mais je suis bien obligée d'extraire trois titres, les trois premiers qui s'imposent à ma mémoire : 
 
- L'autre moitié du soleil, de Chimamanda Ngozi Adichie
- Le monde selon Garp, de John Irving
- La petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel
 
Je les donne sans ordre hiérarchique, mais je crois bien que je placerais volontiers la Petite fille de Monsieur Linh au-dessus de tous. Ce petit livre, si petit pourtant, contrairement aux deux autres qui font plus de six cents pages, m'a vraiment bouleversée.
 
Je vous souhaite une excellente année 2013, pleine de lectures, de partage, d'amitié !

 

lundi 17 décembre 2012

La femme aux pieds nus, de Scholastique Mukasonga

Aussi loin qu'on remonte dans les civilisations, le manque de sépulture a toujours constitué la pire des choses qui puisse arriver à ceux que nous aimons et qui sont partis. Le corps des disparus ne peut être laissé exposé à toutes les profanations ! Antigone, dans la pièce éponyme de Jean Anouilh, ne recula même pas devant la menace de mort pour offrir un semblant de sépulture à son frère Polynice. Ce dernier, considéré comme hors la loi, ne devait pas, suivant l'ordre de Créon, le roi, recevoir de funérailles. Son corps était condamné à être mangé par les bêtes. Mais Antigone brava l'interdit, elle savait que quiconque transgresserait cette loi serait puni de mort, mais elle ne pouvait résolument rester sans rien faire. Avec une pelle d'enfant, et quand on lui arrache celle-ci, avec ses mains, ses ongles, elle gratta la terre pour en recouvrir un tant soit peu le corps de son frère.
 
"Quand je mourrai, quand vous me verrez morte, il faudra recouvrir mon corps", disait la maman de Scholastique Mukasonga à ses filles, "c'est vous mes filles qui devez le recouvrir. Personne ne doit voir le cadavre d'une mère". (page 12) Toute la famille de Sholastique Mukasonga sera exterminée comme des milliers d'autres familles tutsi. Elle seule survivra, c'est donc à elle d'accomplir ce devoir de sépulture, d'une manière ou d'une autre.


 
"Maman, je n'étais pas là pour recouvrir ton corps et je n'ai plus que des mots", de "pauvres mots" qui "tissent et retissent le linceul de ton corps absent." (page 13). 
 
La femme aux pieds nus, deuxième ouvrage de Scholastique Mukasonga, est clairement un hommage à la mère, un témoignage de ce que fut Stefania, de ce que furent toutes ces femmes rwandaises que la Mort n'enleva pas comme un voleur, mais qu'on lui offrit, pour que disparaisse tout un peuple ! Pourtant il en reste des Tutsi, car malgré tout l'acharnement dont il peut faire preuve, il n'est pas dans le pouvoir de l'homme d'exterminer complètement un peuple.

Mais si les hommes subsistent, la mémoire du passé ne subsiste pas avec eux automatiquement, si la transmission n'est pas faite. Et ce livre est surprenant en ce que, contrairement à ce qu'on aurait pensé, ce n'est pas un livre macabre, il est tout plein de vie, la vie du Rwanda d'autrefois, d'avant le génocide, et pourtant celui-ci pèse déjà de toute sa silhouette massive et oppressante. C'est cet éclat de la vie sur la face même de la mort que je trouve admirable dans La Femme aux pieds nus.

Ils sont vus comme la teigne qui gâte le vrai peuple, celui qui aurait été déclaré d'une souche supérieure ; ils sont de trop dans la société, et donc on les repousse dans les zones les moins agréables, avant d'en finir simplement avec eux. Et pourtant, malgré cet arrêt de mort qui n'attend que le moment favorable pour s'exécuter, les Tutsi tentent de suivre la courbe des jours, comme si le soleil brillerait toujours sur leurs rêves. Les femmes surtout ont à coeur de réinventer leur vie dans cette prison sans murs qu'on a bâtie autour d'eux en déportation. Stefania par exemple mobilise tout son monde pour faire surgir l'inzu sans lequel une Rwandaise ne pourrait se sentir vraiment chez elle.

Ce bourdonnement de la vie transparaît dans la description des coutumes, des plaisirs, des activités quotidiennes qui composent l'existence des Rwandais.  Ces description sont faites au travers d'une prose simple qui
montre avec plus d'acuité à quel point les choses peuvent basculer du jour au lendemain, exactement comme lorsque le lecteur est rattrapé par le tragique au détour d'un passage plutôt plaisant. Par exemple cet extrait sur l'introduction et la propagation des W.C. :

L'étonnant, disait Marie-Thérèse, c'est que vous êtes assise sur une poterie qui a la forme de votre derrière, vous pourriez y rester des heures ! On eut un peu de mal à comprendre que la poterie en question, c'était le col d'une cruche qu'on avait décapitée avec soin et qui faisait office de cuvette comme celles que je découvris bien plus tard à Butare. [...] Les femmes convainquirent leurs maris de creuser de nouvelles fosses pour  y adapter les mêmes commodités que chez Marie-Thérèse. C'était le progrès, amajyambere ! Comment auraient-ils pu savoir que beaucoup creusaient leurs tombes.
(page 114)
 
Les massacres proprements dits ne sont pas décrits, juste évoqués. Puis, à la fin, l'auteure rapporte un cauchemar où on lui demande : "As-tu un pagne assez grand pour les couvrir tous ?" (tous ces morts) Quel plus beau et plus grand pagne que celui qu'offrent les mots, pour honorer les victimes du génocide et leur redonner vie ?

Le prix Renaudot 2012, attribué à Scholastique Mukasonga pour son roman Notre Dame du Nil contribue à tisser le linceul de ces absents.

 
Scholastique Mukasonga, La femme aux pieds nus, Editions Gallimard, collection Folio, 2012, 176 pages. Titre précédemment paru dans la collection "Continents noirs" en 2008.

vendredi 23 novembre 2012

Les aventures de Caïus, imaginées par Henry Winterfeld

Il y a de ces livres dont le succès ne se dément pas, génération après génération. Les romans L'Affaire Caïus et Caïus et le gadiateur, d'Henry  Winterfeld, en font partie. Ecrits il y a plus de cinquante ans, ces deux romans, qui mettent en scène des élèves à l'époque antique,  enchantent toujours les jeunes et les moins jeunes lecteurs.
 
 
 
 
Nous sommes au premier siècle après Jésus-Christ, à Rome. Sept élèves ont le priviège de fréquenter l'école de Xanthos, un grand mathématicien sollicité par les plus riches familles pour servir de précepteur à leurs enfants. Les tarifs de Xanthos n'étant pas donnés et la sélection des élèves étant très rigoureuse, seuls les patriciens pouvaient se permettre de placer leurs élèves dans son école. Il est tellement sévère et exigeant que ses élèves l'ont surnommé Xantippe, comme l'acariâtre épouse de Socrate.
 
 
 
 
 
Mucius, Publius, Rufus, Caïus, Jules, Flavien et Antoine sont tous fils de sénateurs. Alors que Mucius est reconnu comme étant le plus brillant, le plus sérieux, et a été pour cela  élu chef de classe, Caïus, au contraire, se distingue par sa bêtise, son peu de jugeote, au point de s'attirer souvent les moqueries de ses camarades.
 
Dans le premier tome, L'Affaire Caïus, c'est une mauvaise blague de Rufus qui va déclencher les événements. Celui-ci écrit sur une tablette "Caïus est un âne" et l'affiche sur le mur, à l'insu du maître, de sorte que tous les élèves puissent lire. On imagine l'hilarité des élèves et la colère du maître qui menace de renvoyer Rufus. Mais il y a pire : la tablette disparaît et la phrase est reproduite en lettres de sang sur le temple de Minerve, ce qui est une très grande profanation et attire au coupable les sanctions les plus sévères. Rufus se retrouve en prison alors qu'il clame son innocence.
 
Qui donc est le vrai coupable et pourquoi avoir voulu causer du tort à l'un des élèves de l'école Xanthos ? Ceux-ci mèneront l'enquête avec succès, avec la précieuse aide de leur maître qui, sous ses airs sévères, a beaucoup d'affection pour chacun d'eux. Il ne le montre pas souvent, mais les élèves, savent percevoir l'intérêt qu'on leur porte. Ils ne sont pas moins attachés à lui, malgré les durs traitements qu'il leur impose et décident même, dans le tome II, Caïus et le gladiateur, de lui faire un cadeau pour son anniversaire : un esclave.
 
Cependant, Xantippe n'a que faire d'un esclave, même s'il est touché par leur geste, il leur demande de le rendre au marchand d'esclave et de se faire rembourser. Malheureusement le marchand a disparu et ils apprennent que ledit esclave, appelé Udo, est activement recherché par un ancien gladiateur qui veut absolument l'avoir, mort ou vif.  Udo est en danger et la noblesse de coeur de Mucius et de ses camarades les pousse à le soustraire du terrible sort qui l'attend. Ils apprennent en outre que Udo détient des informations de la plus haute importance et qui les concernent également : l'un de leurs pères doit être assassiné. Quel sénateur est visé et pourquoi ? Les élèves vont une fois de plus mener l'enquête en bénéficiant, comme dans L'Affaire Caïus, de l'éclairage de leur maître.
 
Bien que l'action se situe au Ier siècle, l'atmosphère qui règne dans la classe tenue par Xantippe est bien similaire à celle que nous vivons aujourd'hui, avec des élèves au caractère différent et des capacités qui tranchent parfois par leur très grande disparité, mais qui ne constituent pas moins une famille, le temps d'une année scolaire. Une famille placée sous la responsabilité du maître, qui doit non seulement parfaire les connaissances des élèves mais également veiller à faire d'eux des citoyens dont la société puisse être fière.
 
 
Henry Winterfeld, L'Affaire Caïus ; Caïus et le Gladiateur, Hachette jeunesse, deux romans policiers pour la jeunesse que vous lirez et relirez avec un bonheur toujours égal. Suspense garanti jusqu'aux dernières pages. Vous voulez convertir un récalcitrant à la lecture ? Mettez-lui L'Affaire Caïus ou Caïus et le gladiateur entre les mains, soyez sûrs que lui-même fera d'autres adeptes de ces petites merveilles de Winterfeld.
 

jeudi 15 novembre 2012

Rue des Histoires, de Marie-Françoise Ibovi

Rue des Histoires est un recueil de vingt nouvelles, tantôt réalistes, tantôt fantastiques, se déroulant principalement au Congo, entraînant le lecteur dans ses différentes villes : Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie, Mouyondzi... chacune est le théâtre des aventures, ou plutôt des mésaventures qui surviennent aux personnages.

  
Ceux-ci, le plus souvent jeunes, doivent résoudre les problèmes qui se posent souvent à la jeunesse, sous tous les cieux : la recherche du travail, les émois amoureux et leurs conséquences, la nécessité de prendre ses responsabilités... Cette dernière question ne concerne pas seulement les jeunes, les moins jeunes également doivent répondre de leurs actes et étonnent parfois par la légèreté avec laquelle ils se conduisent, par leur manque de maturité, on a même envie de dire leur "bêtise". N'est-ce pas bête par exemple de ne pas saisir la deuxième chance que vous offre la vie ? Le héros de la nouvelle intitulée "Le Test" se croit porteur du VIH, c'est ce que disent les résultats que son médecin a voulu lui communiquer en personne. Du coup, il culpabilise, pensant notamment à sa femme qu'il a souvent trompée et sans penser à se protéger, à ses enfants qu'il va laisser orphelins. finalement, les choses se retournent à son avantage mais ce n'est pas pour autant que, lui, change de mentalité.

Marie-Françoise Ibovi laisse souvent le lecteur tirer les leçons des expériences de ses personnages. Il s'agit parfois simplement de rapporter une expérience, sans qu'il n'y ait forcément une intrigue. Quand il y en a une, elle semble parfois se développer trop vite. La rigueur dans la construction de l'histoire, l'auteure, qui signe avec la Rue des histoires sa première oeuvre littéraire, l'acquerra sans doute au fil des publications.
J'ai apprécié entre autres "Le porte-feuille ensorcelé", peut-être parce que cette nouvelle m'a fait penser au "Veston ensorcelé", de Dino Buzzati. Les deux textes ont beaucoup de ressemblance.

Certaines histoires accordent une grande place au dialogue, si bien que, si la nouvelle est la version courte du roman, ces "histoires" de Marie-Françoise Ibovi auraient pu être de courtes pièces de théâtre. Cette hésitation entre narration et théâtre, on la perçoit dans le texte dont la mise en page fait parfois penser à celle des pièces de théâtre.

Récit d'expériences propres à faire réfléchir le lecteur, à l'inviter à privilégier l'effort à la facilité, la Rue des Histoires, premier recueil de nouvelles de Marie-Françoise Ibovi, préfacé par Emilie-Flore Faignond, est surtout marqué par la forte présence du Congo.


Marie-Françoise Ibovi, Rue des Histoires, Nouvelles, Edilivre, 134 pages, 19 €.

mardi 30 octobre 2012

Remington, de Mamadou Mahmoud N'Dongo

Miguel vient d'avoir quarante et un ans. Il reçoit à cette occasion divers témoignages d'affection de ses proches, certains très inattendus. C'est cette soirée d'anniversaire que Miguel Juan Manuel, Français d'origine espagnole, raconte. Naturellement, il en arrive à se scruter, à faire des observations, sur sa vie, sur son travail, sur les autres, offrant au lecteur des gros plans sur ces autres qu'il fréquente et qui constituent son entourage, proche ou plus ou moins lointain. Mais ces observations sur les autres ne sont que divers chemins qui le conduisent à un rond-point : lui. Parler des autres est une manière de s'interroger sur soi-même : ses atouts, ses défauts, sa manière de voir le monde.
 
 
 
 
Le monde apparaît dans Remington comme un lieu où on se définit de plus en plus par rapport à sa sexualité. Dans ce roman les questions d'appartenance à telle ou telle autre population (noire, blanche, etc.) ou de clivage entre les hommes et les femmes ont très peu d'importance, ils sont en arrière-plan, tandis que domine, en premier plan, celle de la sexualité, qui devient comme LE critère d'identité des personnages : homo ou hétéro ?
 
Le récit principal (le déroulement de la soirée d'anniversaire) comporte de nombreuses parenthèses (des fenêtres sur la vie, les aventures vécues par les personnages dont parle Miguel ou avec lesquels il est en pleine conversation).  
 
Le texte narratif est toujours aussi fantaisiste que dans les précédents romans de l'auteur que j'ai lus : La Géométrie des variables et Mood Indigo. Par "fantaisiste", je veux simplement parler de la manière dont il est découpé : des chapitres extrêmement courts, parfois de quelques lignes seulement. Chacun d'eux porte le titre d'une chanson. Il faut dire que Miguel s'y connaît en musique, en particulier en musique rock, puisqu'il est critique rock. Il travaille pour le magazine "Remington", qui donne son titre au roman.
 
 
La région parisienne est le cadre du récit et, à son exemple, les personnages, les employés du "Remington" sont cosmopolites : leurs origines sont à chercher ailleurs qu'en France : Espagne, Argentine, Sénégal etc. Mais ils sont majoritairement Blancs. Le narrateur, en particulier, se distingue par le fait qu'il est Espagnol. Donc on ne se trouve pas dans un univers africain, mais complètement occidental.
 
Les réflexions de Miguel sur sa profession (la critique)  interrogent le statut de critique aujourd'hui : les professionnels n'ont plus l'entière confiance du public, et ce n'est pas sans raison, puisque leurs papiers ne sont pas toujours rédigés dans un esprit totalement professionnel :
 
"Quand on est journaliste, on a tôt fait de prendre de mauvaises habitudes, tout vous est donné, tout vous est dû, et on devient ingrat : on troque les services de presse, les plus généreux les donnent, ce qui leur crée des obligés, mais le plus souvent, on les vend - il faut avouer que c'est une profession mal payée, on ne peut gagner sa vie honnêtement en étant journaliste, sans les attachés de presse je n'aurais pas de repas chauds [...].
Un mauvais papier et ce sont des semaines d'apports caloriques qui foutent le camp ! Et de surcroît, on vous menace ; entre les musiciens et les fans cela en fait du monde ! Alors on met un mouchoir, on passe sous silence, et là c'est encore pire : il n'y a pas plus susceptible que les artistes, même s'ils n'aiment pas ce que vous écrivez, ils le préféreront toujours à leurs thuriféraires ! Allez savoir pourquoi, ils veulent tout : le succès public et critique." 
" (page 309)
 
Autre extrait :
 
"Aujourd'hui on se passe allégrement des commentaires des commentateurs, des analyses des analystes, des critiques des critiques, on se fait sa propre opinion dans les blogs ou dans les courriers des lecteurs, c'est-à-dire auprès de gens dont ce n'est pas le métier, pour être clair : auprès de gens qu'on ne peut pas suspecter de collusion..."
(page 225)
 
Evidemment, ces réflexions pourraient être étendues à la littérature, à l'art en général, même si le narrateur parle de musique à la base. Le roman est d'ailleurs introduit par une dédicace renvoyant à la critique, une citation de Fritz Lang, une boutade propre à lancer le débat : "Bien souvent les critiques sont plus inventifs que les créateurs eux-mêmes."
 
La lecture de ce roman m'a fait repenser aux Noires Blessures de Dalembert, en ce que les blessures de l'enfance, ou les rapports que nous entretenons avec nos parents déterminent, pour beaucoup, notre devenir. Certaines thématiques m'ont également rappelé ma dernière lecture, Le monde selon Garp, par exemple le sujet du suicide comme gage de célébrité pour les artistes.
 
 
Mamadou Mahmoud N'Dongo, Remington, Gallimard, collection Continents noirs, 2012.
 
 
Lire aussi les critiques de mes amis Hervé Ferrand et de Gangouéus.
 

mardi 9 octobre 2012

Le monde selon Garp, de John Irving

Le Monde selon Garp, roman publié en 1976 sous le titre The World According to Garp, fut rajouté à ma liste de livres à lire après avoir suivi l'émission littéraire "La grande librairie", de François Busnel, consacrée ce soir-là à John Irving. Le journaliste s'était invité chez l'auteur, aux Etats-Unis, et l'avait interviewé sur place. L'entretien était, bien entendu, entrecoupé d'extraits et de commentaires de ses différentes oeuvres. J'ai été tout de suite séduite... et honteuse aussi de n'avoir pas encore lu un auteur dont on disait qu'il était l'un des plus grands, parmi les écrivains américains. Il me fallait apprendre à le connaître. La 4e de couverture présentant Le Monde selon Garp comme "un livre culte", il ne me fallait pas plus pour arrêter mon choix sur celui-ci, d'autant plus qu'un extrait de ce roman, cité durant l'émission, retint particulièrement mon attention : "partout où luit la télévision, veille quelqu'un qui ne lit pas", citation que j'ai retrouvée page 300 dans l'édition du Seuil.




 
Je ne regrette pas de m'être plongée dans cette oeuvre, j'éprouve même un certain soulagement d'y avoir pris la mesure du talent de l'auteur, car j'appréhende souvent de m'approcher de ces écrivains encensés par la critique ou par les medias et qui, dans l'intimité avec la lectrice que je suis, ne me procurent qu'une fade jouissance ou plutôt une non jouissance. Je me suis déjà exprimée sur ce sujet, par exemple dans mon article sur Dostoïevsky.
 
Ce que j'ai aimé plus que tout dans ce roman, c'est la manière dont le récit est mené : on sent tout de suite que le narrateur sait où il va, où il veut que vous alliez avec lui, il vous annonce même à l'avance les événements futurs, sans que cela ne vous avance tant que ça ou que cela gâche le plaisir de la lecture, du suspense. John Irving s'amuse à abattre ses cartes devant le lecteur et pourtant elles ne le sont pas tout à fait. On navigue en permanence entre présent, futur et passé. C'est cette savante décoction d'analepses et de prolepses, autrement dit de retours en arrière et d'anticipations, que j'ai goûtée avec plaisir, surtout les anticipations, qui apparaissent comme des confidences, des révélations qui créent une atmosphère conviviale et propice à la complicité entre auteur et lecteur.

Ouvrir Le Monde selon Garp, c'est se laisser prendre la main par un auteur qui veut vous voir jauger la température du monde en vous plaçant à différents endroits. Et quel que soit le monticule sur lequel il vous place, il apparaît que "le monde est malade de concupiscence." (page 200) Cette phrase semble la charpente du roman, qu'il est malaisé de résumer, car il n'y a pas qu'une mais des histoires dans ce livre construit en miroir.

Cela commence par l'histoire de Jenny Fields, la mère de Garp : les circonstances qui la menèrent à embrasser une carrière d'infirmière et à donner naissance, d'une manière peu conventionnelle, à Garp : "J'ai voulu avoir un enfant, sans être, pour autant, obligée de partager mon corps ni ma vie pour en avoir un. Cela faisait de moi une suspecte, sexuellement parlant." (page 23)

La vie de Garp se déroule sous les yeux du lecteur depuis sa petite enfance : sa scolarité, son adolescence, ses premières expériences en amour, ses tentatives dans le domaine de l'écriture (Garp devient écrivain), son mariage avec Helen, professeur à la Fac, les joies et les malheurs de leur vie de couple qui peut ressembler à bien d'autres, avec un écueil en particulier : la tentation, la culpabilité.

Le succès littéraire revient d'abord à Jenny : son autobiographie (intitulée "Sexuellement suspecte") fait d'elle une grande féministe. Dans son livre comme dans les manuscrits de Garp, dont certains sont donnés à lire en entier au lecteur, il apparaît que la concupiscence est à l'origine de bien des catastrophes. Mais elle n'est pas la seule coupable, le monde est, d'une manière générale, un lieu de danger, du fait de l'homme. "Le monde frappait Garp comme un lieu rempli de périls inutiles pour les uns et pour les autres." (p. 299) Or on voudrait tellement que ce soit "un lieu sûr. Pour les enfants et pour les adultes". Surtout pour les enfants. Que d'angoisses pour les parents qui veulent protéger leurs enfants des dangers qui les guettent au quotidien dans ce monde fourbe ! Pour Irving lui-même, c'est le sujet principal du livre : "les peurs d'un père" ; "tout, jusqu'au détail le plus infime, dans ce roman, est une expression de la peur", déclare-t-il dans la préface.

Le Monde selon Garp est, pour reprendre le titre de Maupassant, le récit d'une vie. Des vies. Il est riche en thèmes : l'adolescence, le couple, la sexualité, le deuil, l'écriture et les hypocrisies du monde de l'édition, le féminisme, le crime...

Ce texte, nourri par une imagination foisonnante, a du caractère ! 


John Irving, Le Monde selon Garp, Editions du Seuil, 1980 pour la traduction française, 1976 pour l'édition originale ("The World according to Garp"),  654 pages

 
 

dimanche 19 août 2012

Une Vie, de Maupassant


Jeanne est mise au couvent à l’âge de douze ans par un père qui voulait « la faire heureuse, bonne, droite et tendre », la tenant là « ignorée, et ignorante des choses humaines ». Elle en sort à 17 ans, la tête emplie de rêveries, de toutes sortes d’espérances dont elle s’est nourrie durant son enfermement, impatiente surtout de connaître l’amour, un amour qu’elle imagine pur, entier, d’une puissance qui la fera sans aucun doute vivre continuellement dans un bonheur incommensurable. Elle se trouve donc dans une attente fiévreuse : qui donc matérialisera cet amour, cette vie qu’elle colore des vives espérances de son cœur ?




Ses parents ont rénové pour elle une des demeures qu’ils possèdent et l’ont décorée de sorte qu’elle puisse y couler de beaux jours aux côtés de celui qui sera son époux. Jeanne a donc tout pour être heureuse : l’amour infini que lui portent ses parents, elle est à l’abri du besoin grâce à ses derniers qui ont du bien, et qui sont d’ascendance noble. Elle est jeune, jolie, et son âme, trempée dans cette prodigalité et ce désintéressement dans lesquels elle a grandi dans la maison familiale, n’attend que de s’unir à une autre.


Cependant, dans l’innocence et l’ignorance où elle a été tenue, elle n’imagine pas que le cœur d’une personne puisse être autre que ce qu’il exprime à travers ses paroles, ses attentions. Le premier jeune homme à manifester un intérêt amoureux réussit sans peine à la mettre en émoi. Elle apprendra, à ses dépens, que l’homme, les humains en général, portent souvent des masques. Et encore, c’est seulement lorsqu’elle a les faits sous les yeux que ces derniers se décillent, au grand dam du lecteur qui, bien avant elle, se doute de la véritable nature des relations qui unissent les personnages les uns aux autres.


Jeanne essaie, malgré tout, de tirer son parti de sa situation. Si elle ne peut faire confiance en l’homme en qui elle avait placé tous ses espoirs, si son bonheur ne peut plus dépendre de lui, elle va le reporter sur les êtres qu’elle considère les plus chers au monde, ceux qui, à ses yeux, ne feront jamais preuve de trahison, ceux qui, comme elle, font partie des gens dont la droiture est l’unique chemin qu’ils connaissent. Mais là aussi, elle connaîtra d’amères désillusions.


La grande leçon que lui apprendra la vie, sa vie, c’est que « tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. » (p. 167) « Tout le monde était perfide, menteur et faux. Une question se pose alors : « Où trouver un peu de repos et de joie ? » Est-il possible que ce soit sur terre ? Sûrement pas au sein de l’Eglise, entachée elle aussi par l’hypocrisie, caractérisée par l’attachement aux conventions au lieu de donner la priorité à la générosité de l’âme. « Dans une autre existence sans doute ! Quand l’âme est délivrée de l’épreuve de la terre », répond-elle dans un premier temps, Comme Baudelaire qui déclare, dans Les Fleurs du Mal, que, même si « tout, même la Mort, nous ment » (« Le Squelette laboureur »), au moins elle permet de quitter « ce monde monotone et petit », « cette oasis d’horreur dans un désert d’ennui », et de plonger « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » (« Le Voyage).

Tentée par le suicide, se laissant aller au dépérissement auquel la prédisposait sa ''sentimentalité maladive'', Jeanne survit grâce à la force d’un espoir entêtant et surtout grâce au dévouement de quelques proches. Finalement, « la vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. »

Une vie ou comment une jeune fille apprend les dures réalités de la vie, découvre les gouffres profonds que recèle le coeur humain, roman écrit dans un style élégant, comme sait le faire Maupassant, qui m'enchante toujours chaque fois que je le lis. Le roman parut en 1883.

Maupassant, Une vie, édition Booking International, Paris, 1993, 256 pages. Publié pour la première fois

dimanche 12 août 2012

La petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel

Monsieur Linh a perdu tous les siens, son village a été détruit. Comme bien d'autres. La guerre. Qui dure depuis longtemps. Le lecteur comprend très vite que Monsieur Linh est asiatique. Son nom déjà. Puis certains indices : "rizières", "baguettes" pour manger...  Les rescapés n'ont d'autre solution que de partir. Bateau. Exil. Douleur de quitter des rivages qui constituent toute votre vie. Arrivée en Occident (en France sans doute) comme réfugié, avec pour seule richesse : ses souvenirs. Et pour Monsieur Linh un petit peu de sa terre natale précieusement conservée dans sa valise, ainsi qu'une photographie. Et surtout, surtout, sa petite fille. La fille de son fils. C'est tout ce qui lui reste de sa famille et il a le devoir d'être fort, de supporter toutes les rigueurs, toutes les humiliations, pour que cette petite fille, le "sang de son sang", grandisse ! 





Monsieur Linh est regardé d'une manière curieuse, voire hostile ou méprisante. Le personnel des différents services auxquels il a affaire reste professionnel, mais les autres, même les compatriotes avec lesquels il partage le logement de réfugié, ne manifestent aucunement de la bienveillance : on le traite même de "vieux fou". Le regard des autres n'ébranle absolument pas Monsieur Linh : tout ce qui importe pour lui, c'est de s'occuper de sa petite fille, faire de telle sorte qu'elle aille bien.

Au milieu de cet isolement, il rencontre un homme qui s'approche de lui avec des yeux qui ne jugent pas, avec le sourire vrai et chaleureux de celui qui ne demande qu'à lier amitié avec un autre humain. Monsieur Bark. Lui aussi n'a plus que ses souvenirs. Monsieur Linh ne parle pas la langue du pays où il a débarqué et Monsieur Bark ignore la sienne. Mais la chaleur de l'amitié n'a pas besoin de traducteur. Tous deux vont passer de plus en plus de temps ensemble. Partager des moments intenses... avec la petite fille, bien entendu, dont Monsieur Linh ne se sépare jamais, jamais ! Ces instants  sont, pour l'un et l'autre, comme le fleurissement du printemps au milieu d'une vie que l'on croyait emportée dans un dépérissement automnal.

Puis, cruelle séparation !

Je ne puis en dire plus pour ne pas enlever à ceux qui n'ont pas encore lu le livre le plaisir de la découverte. Mais cela fait longtemps que je n'ai pas été aussi émue ! Pour être tout à fait franche, j'ai eu besoin de mouchoirs. C'est que le roman est chargé, dans  l'histoire comme dans l'écriture, d'une telle mélancolie ! Vos yeux peuvent rester secs face aux fortes tragédies, face à des situations ou des événements d'une indicible cruauté. Même s'ils vous touchent au plus profond de vous, les larmes restent bien sages, ne se manifestent pas. Les yeux peuvent au contraire se mouiller instantanément en lisant un récit comme celui-ci, dont la douce tristesse est en même temps colorée par la joie simple, pure de l'amitié.

Et le dénouement, quel dénouement ! Après avoir terminé le livre, on ne le referme pas, on revient en arrière pour relire avec un oeil nouveau tous ces passages qui nous avaientt quelque peu intrigués, sans plus !

Ce roman va sans aucun doute figurer parmi mes meilleures lectures de l'année.

Philippe Claudel, La petite fille de Monsieur Linh, Editions Stock, 2005, 190 pages. 

Extrait 1 :
"Monsieur Linh écoute la voix du gros homme, cette voix qui lui est si familière même si elle dit des choses qu'il ne comprend jamais. La voix de son ami est profonde, enrouée. Elle paraît se frotter à des pierres et à des rochers énormes, comme les torrents qui dévalent la montagne, avant d'arriver dans la vallée, de se faire entendre, de rire, de gémir parfois, de parler fort. C'est une musique qui épouse tout de la vie, ses caresses comme ses âpretés."
(pages 102-103)


Extrait 2 :
"La tête de Monsieur Linh est grosse de trop de fatigues, de souffrances, de désillusions. Elle est lourde de trop de défaites et de trop de départs. Qu'est-ce donc que la vie humaine sinon un collier de blessures que l'on passe autour de son cou ? A quoi sert d'aller ainsi dans les jours, les mois, les années, toujours plus faible, toujours plus meurtri ? Pourquoi faut-il que les lendemains soient toujours plus amers que les jours passés qui le sont déjà trop ?"
(page 168)

samedi 11 août 2012

Syngué sabour, d'Atiq Rahimi

Cela fait plusieurs années que je m'étais promis de lire Syngué sabour, sous-titré pierre de patience, non seulement parce qu'il avait été couronné par le prix Goncourt, en 2008, mais surtout parce que, sur la blogosphère, on en parlait en des termes qui ne pouvaient me laissaient indifférente. Et le roman ne laisse pas indifférent. Il vous met tout de suite dans la position de celui qui est disposé à écouter. Avide de savoir la tournure que vont prendre les événements. Recueillir les confidences, plutôt les confessions de cette femme qui prend soin de son mari tombé dans un état comateux après avoir reçu une balle dans la nuque. Le lecteur devient, lui aussi, une "pierre de patience".


La légende de la "pierre de patience", appelée "syngué sabour", c'est d'être une pierre magique qui a la capacité d'absorber toutes les souffrances que vous voudrez bien lui confier, jusqu'à ce qu'elle éclate et, par la même occasion, vous soulage, vous libère, vous fasse accéder à une nouvelle vie.

La parole est libératrice, le dialogue, c'est la communication, et la communication mène à la communion, autrement dit une manière de s'adapter l'un à l'autre, de se mettre au même diapason, d'accorder ses voix pour une vie plus harmonieuse. Or durant les dix années que l'héroïne a partagées avec son mari, elle a été réduite à enfouir en elle tout ce qu'elle pouvait ressentir, tout ce qu'elle pouvait penser. Elle n'a pas vraiment vécu avec lui mais à côté de lui, du moins les quelques jours où il était présent à la maison. Le reste du temps, c'est-à-dire le plus souvent, il était au front, se battant au nom d'Allah dans une guerre fratricide. Nous sommes en Afghanistan, "ou ailleurs" précise l'auteur.

Ce roman est une sorte de monologue dialogué ou de dialogue monologué. Face à son mari inerte, mais qui respire régulièrement, la femme se met peu à peu à lui parler, à lui confier toutes ces "choses qui se sont entassées en (elle) depuis un certain temps" (p.90), elle est en effet persuadée qu'il l'entend, et qu'il sera sa "pierre de patience". S'il ne se rétablit pas et "éclate" comme la pierre, au moins elle lui aura tout avoué, elle se sent déjà plus légère ! Et si par bonheur son homme revient à la vie, elle espère que, après avoir entendu les épanchements de son coeur, ses frustrations, ses tentatives pour que s'affermisse leur union, sa volonté d'avoir une vie de couple plus épanouie, peut-être essaiera-t-il d'être un mari différent, plus à son écoute, plus dans le partage, au lieu de se retrancher continuellement dans son mutisme et son rôle de héros de guerre...

Le lecteur se demande donc avec angoisse comment tout cela va se terminer. Jour après jour, la femme fait les gestes quotidiens qui maintiennent la vie dans ce corps apparemment mort : le nettoyer, le changer, remettre du liquide dans la perfusion... La guerre qui sévit au dehors et qui s'invite aussi dans la maison accompagne ses gestes.

Elle guette, à chaque instant, un signe qui lui indiquerait que son homme est conscient, qu'il l'entend et comprend tout. A défaut, elle se raccroche à la seule manifestation de vie : sa poitrine qui se soulève à un rythme régulier. En fait, dans ce roman, "tout s'accorde au seul rythme de la respiration de l'homme." (page 52) Celle-ci est même la nouvelle mesure du temps, qui ne se compte plus en secondes, en minutes ou en heures, mais en "souffles".

Violence de la guerre, violence qui imprègne les rapports entre les humains, blessures intimes, dureté de la condition dans laquelle on veut maintenir la femme, ego de l'homme qui, au lieu d'avouer ses faiblesses, de se tourner vers la femme puisque celle-ci lui a été donnée pour être sa "compagne", celle avec qui il est censé tout partager pour aboutir ensemble à une solution, l'homme au contraire préfère masquer ses failles par une démonstration de "virilité" qui entraîne la cellule familiale et toute la société avec elle dans un engrenage où tout le monde souffre, finalement.


Le roman vous emporte dans son ryhtme rapide qui s'accélère davantage dans un dénouement à vous couper le souffle !


Atiq Rahimi, Syngué Sabour, pierre de patience, Editions P.O.L., collection Folio, 144 pages.

Lire d'autres avis : le journal d'une lectrice, à fleur de mots, un moment pour lire, chez Gangouéus.

dimanche 5 août 2012

Le Pleurer-Rire, d'Henri Lopes

Depuis sa parution en 1982, chez Présence Africaine, le Pleurer-Rire est régulièrement étudié en milieu scolaire et universitaire, au Congo Brazzaville comme ailleurs dans le monde : ce roman est considéré comme un "classique" de la littérature noire-africaine. Je me devais de le relire, pour rafraîchir ma mémoire d'une part et d'autre part aller à la source de l'exploitation, par l'auteur, de ce qu'on pourrait appeler le ''francongolais'' dans ses romans, autrement dit la transcription du français parlé dans les milieux populaires, un français moulé sur les langues nationales, par exemple avec l'expression formée par le pronom personnel ("moi", "toi", "lui", "nous", "vous", "eux"...) précédé de la préposition "pour", expression typique de nos langues, mais qui, rendue telle quelle en français, pourrait déboussoler les locuteurs français de la métropole. Exemple, page 18 :
"Est-ce que je suis pour moi dans leurs histoires-là ? Est-ce que j'ai mangé pour moi l'argent de Polé-Polé ?" (page 18).

Il y a bien d'autres cas de figure qui trahissent le "copié-collé" des langues locales. Certains personnages (ceux qui ont un niveau d'étude suffisant) savent adapter leur français en fonction de leur auditoire,  pouvant s'exprimer en francongolais comme en français académique, en passant par le français dit courant. Ce n'est malheureusement pas le cas de Bwakamabé na Sakkadé, militaire devenu président de la république à la faveur d'un coup d'état, ni de la majorité des membres de son gouvernement, choisis non selon leur mérite, leur capacité à assumer les fonctions qui leur sont attribuées, mais recrutés souvent sur une base tribale ou selon leur degré d'allégeance au chef de l'Etat. Il s'agit d'un Etat africain, non précisé : ce pourrait être n'importe lequel.


Ainsi, en dehors du style oral, typiquement congolais, adopté par Henri Lopes, du moins dans les passages de discours rapporté, l'autre intérêt du roman réside dans la description burlesque des régimes politiques africains au lendemain des indépendances.


Le Pleurer-Rire est une joyeuse caricature du pouvoir dictatorial. Bwakamabé na Sakkadé, dont l'inculture n'a d'égale que l'immense étendue de ses lubies, exerce son rôle de chef de l'Etat avec un appétit gargantuesque. Omniprésent, malheur au ministre qui s'avise de faire une déclaration publique ou d'inaugurer le moindre édifice : seul Tonton, surnom de Bwakamabé, doit apparaître en grandes pompes sur les écrans ; seuls ses discours, aussi creux soient-ils, doivent y passer en boucle. Tonton instaure et entretient le culte de sa personnalité. Tout porte d'ailleurs son nom : aéroport, stade, gymnase, grandes places etc.

Bwakamabé estime que le pays, pour ne pas dire le monde, doit tourner autour de sa personne. Normal : il n'est pas n'importe qui et prétend égaler des chefs légendaires comme le roi Louis XIV : n'aménage-t-il pas un jardin qui pourrait faire penser au jardin de Versailles, pour accueillir dignement ses hôtes lors des somptueuses réceptions données à l'occasion de ses anniversaires ? On l'appelle d'ailleurs, à un moment, le "Président-Soleil", par analogie au "Roi-Soleil". Bwakamabé se compare aussi au Christ : le "Messie", le "roi des rois", le "Sauveur", le "Saint Patron"... les allusions religieuses pour le désigner ne manquent pas.

L'importance que se donne Bwakamabé se manifeste surtout à travers une politique d'apparat qui ruine le pays. L'argent public est géré comme si c'était son argent de poche. Le président passe son temps à ordonner des dépenses farfelues et dispendieuses, pour lui-même aussi bien que pour l'entretien de sa famille, de sa tribu, de ses innombrables maîtresses surtout.

A ce rythme, les conséquences ne se font pas attendre : accumulation des mois de retard de paiement des salaires, trésor public à sec, misère du peuple... Mais Bwakamabé a son explication : n'allez surtout pas croire que c'est parce qu'il a dilapidé les fonds publics que ça va mal dans son pays, ah non ! C'est au contraire à cause des "pressions incessantes de la tribu et de l'incompétence d'en bas" (page 318).


La charge ironique est importante dans ce roman qui se présente comme un manuscrit, commenté séquence après séquence par un personnage qui a vécu les événements mais qui a, depuis, quitté le pays, et qui bénéficie du recul nécessaire pour apprécier à sa juste valeur la restitution des faits.  Au lecteur de réussir à mettre un nom sur ce commentateur averti. Une remarque cependant de celui-ci mérité d'être relevée car elle met l'accent sur la réception du roman : celle-ci pourrait diverger selon les lectorats : quelles seraient par exemple les impressions d'un non habitué de l'univers africain à la lecture de ce roman ?

"J'ai lu cet envoi d'une seule traite. Reste à vérifier si l'intérêt que j'ai ressenti aura la même puissance chez ceux qui n'ont jamais vécu au Pays." (page 143)

Le Pleurer-Rire nous montre un peuple bâillonné : la moindre remarque négative ou déplacée est sévèrement punie. Il faut acquiescer à tout ce que dit ou fait Tonton. Autant dire que le peuple n'est qu'une marionnette entre les mains de ce dictateur qui, lui, se donne pour le bon père irremplaçable du pays.

"Nous veillions surtout à applaudir quand l'animateur, ou Tonton, donnait le signal, de rire dès que nous voyions poindre un sourire, d'hurler dès que le ton de la voix montait ou l'index remuait avec vitesse. Quelquefois, ayayay ! nous nous trompions, mais nous nous reprenions aussitôt."
(page 219)

Ce roman nous montre aussi les rapports entretenus par ces régimes dictatoriaux avec les puissances occidentales, les "Oncles", des rapports entachés par une certaine hypocrisie. Chacun se souciant uniquement de son profit personnel au détriment du bien-être du peuple.


Henri Lopes, Le Pleurer-Rire, Présence Africaine, 1982 pour la première édition, 380 pages.


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