lundi 21 février 2011

Al Capone le Malien, de Sami Tchak

Contrairement aux précédents romans de l'auteur, Al Capone le Malien est résolument planté en Afrique. Guinée, Mali, Cameroun, Togo, le fil de la narration traverse tous ces pays avec, planant au-dessus d'eux, l'ombre de la France. Le narrateur, René Cherin, est un Français envoyé en Guinée par le magazine qui l'emploie. Avec son collègue Félix Bernard, photographe, ils doivent faire un reportage sur le Sosso-bala, le balafon sacré, héritage ancestral vieux de plusieurs siècles. Accueillis par un représentant important de la famille gardienne du balafon sacré, Namane Kouyaté, le séjour ne se déroule pas tout à fait comme prévu. 


En fait le balafon sacré, qui justifiait la présence des reporters sur le sol africain,  devient finalement, pour René, le point de départ de multiples aventures en pays africains, des aventures qu'il vit non comme un acteur mais comme un objet. Selon les dires du personnage même, il joue le "rôle de témoin muet" (p. 181). Il est surtout l'oreille qui recueille les confidences de tous ceux qui espèrent peut-être que lui, le journaliste, pourra retracer de la manière la plus digne qui soit la trajectoire de leur vie, depuis Namane jusqu'à Al Capone, en passant par Sidonie et Binétou Fall, jeunes femmes qui gravitent autour du puissant "Maître" Al Capone. Sidonie dira même du Français : "Chacun de nous fait de toi ce qu'il veut" (p. 230)

Cette passivité n'est pas sans rappeler celle du héros de Filles de Mexico. Ce dernier était un Africain, qui trouva là-bas des échos à sa propre condition de Noir, d'étranger. Ici le personnage narrateur est un Blanc qui découvre le continent sous un autre jour : c'est l'Afrique des maîtres de la parole, celle des femmes qui déconstruisent l'idée "d'une gent muselée qui aurait eu besoin, même pour tousser, de l'autorisation de ses maîtres" (p. 61), celle des traditions auxquelles les temps nouveaux, la société de consommation livrent un combat sans pitié. Le Sosso-bala, objet de curiosité qui attire de nombreux touristes est brusquement dédaigné lorsque survient une limousine brillante de luxe et livrant passage à des personnages tout aussi clinquants.

Mais cette réalité vaut également pour les pays occidentaux. Voici ce que déclare René : "ce que j'aurais raconté à Binétou Fall, c'est surtout la vie d'un homme cerné par les souffrances, d'un homme qui n'a pas réussi à trouver sa place dans la France des villes et qui voit mourir son village." (p. 266-267) Pire René, Français blanc, se sentira à Paris comme un "immigré parmi les immigrés". (p. 266) Sa solitude, sa soufrance font écho à celles des immigrés noirs. 

Le roman peut être divisé en deux parties, une première qui emmène le lecteur "au coeur du Manding" et dominée par le personnage de Namane Kouyaté, cet ancien diplomate défenseur des valeurs ancestrales et une deuxième, dominée par Al Capone, qui vous entraîne dans les coulisses du pouvoir où l'on retrouve immanquablement le cocktail sexe, argent, trafic d'influence... J'ai été moins séduite par cette seconde partie que par la première, plutôt poétique, qui propose "un instant de sincérité de notre culture, de notre civilisation, telles qu'elles ont fonctionné depuis des siècles." (p. 71) Et dans la culture africaine, la parole est une maîtresse qu'il faut posséder, comme le fait habilement Namane Kouyaté. Dans cette partie le style même de l'écriture mime celui du griot, avec des répétitions musicales, comme on peut voir dans la phrase suivante par exemple :

"Dès que nous sommes revenus dans la cour, il m'a serré la main, Namane Kouyaté m'a serré la main, avant de disparaître dans sa case, Namane Kouyaté." (p. 83)

L'autre aspect intéressant de ce roman, c'est que l'on peut, par endroits, entendre l'auteur s'exprimer sur la littérature, africaine en particulier. Voici par exemple ce qu'il dit des écrivains africains francophones :

"Avec leurs choix de styles, de thématiques toujours dans l'esprit d'attirer l'attention du public et des critiques blancs, ils ne parviendront jamais à la hauteur de leur propre vérité. Il manquera à leurs écrits une âme que seul peut conférer à un texte un véritable ancrage culturel." (p. 161)

Le nouveau roman de Sami Tchak est disponible chez votre libraire.

Sami Tchak, Al Capone le Malien, Mercure de France, 2011, 300 pages, 18.80 €.

17 commentaires:

K.A. a dit…

Cher Liss, mon libraire, L'AUTEUR, m'a livré ma commande. Je voudrais bien savoir pourquoi la deuxième partie n'a pas retenu ton attention. Piste: et si cette galerie de personnages postcoloniaux, dont parle peu la littérature romanesque du continent était justement l'intérêt de l "seconde" partie? Koagné, par exemple, ce Donatien camer tout ce qu'il y a de plus camer et réel qui a défrayé la chronique sans que personnage ne se saisisse de lui pour en prolonger le destin rêvé? Nos écrits fuient trop la réalité, et la citation critique de Sami sur le roman africain procède selon moi de cette logique simple. Sais-tu que Al Capone le Malien a réellement existé? Ahan! Juste une idée, sans forcer ton goût de lectrice. Ailleurs, on s'insulte à propos des critiques, ici on eut partager nos impressions différentes. LOL!

K.A. a dit…

Une larme pour les fautes d'orthographe, j'écris d'un clavier globalisé.

Liss a dit…

Cher K.A.,
tu exagères, je ne dis pas que la seconde partie du livre n'a pas retenu mon attention, au contraire, je suis sensible au projet de l'auteur, du moins à sa volonté de proposer en quelque sorte une esquisse de ce qu'il appelle de tous ses voeux dans son livre, par exemple cet autre passage :

"Les littératures sont rarement à la hauteur de nos héros. Tu ne verras personne au Mali consacrer un roman fort, dense, complexe à un personnage aussi riche et plein de contradictions que Moustapha Diallo..."

Je me disais bien que les personnages brossés dans cette partie politique avaient réellement existé mais j'étais loin de me douter que c'était là leurs véritables noms, je croyais qu'il fallait fouiller leur vraie identité sous les noms que l'auteur leur aurait octroyés pour se "couvrir". Donc j'apprécie, mais si tu veux, si on m'avait demandé d'élire une des deux parties, ma préférence irait vers la première, je ne sais pas si c'est ma sensibilité féminine qui s'exprime, mais j'ai vraiment trouvé cette première partie plus savoureuse, plus séduisante, elle a du charme !

Al Capone, le grand "Do" ont aussi leur charme, ils ont exercé leur fascination sur tous ceux qui les entouraient, mais ils ne m'ont pas fascinée, moi. Moi j'ai été plus subjuguée par le personnage de Namane. C'est en quelque sorte la poésie contre la politique, les sujets masculins s'excitent plus pour la polique, et toi particulièrement, je sais que tu es un animal politique, et moi je me laisse plus habiter par la complexité d'un personnage comme Namane : fort et fragile à la fois, doux et rigide, captif du passé et visionnaire, d'une grande sensibilité, j'ai particulièrement aimé la scène avec la petite handicapée mentale, que Namane a défendue envers et contre tous, et qui a réussi ainsi à la faire sortir de son apparente débilité. Ce Namane-là ressemble beaucoup, je trouve, à Sami.

Enfin, beaucoup de choses à dire sur ce livre, j'espère que tu seras des Nôtres jeudi, depuis le temps que j'attends de te voir en vrai ou sinon au salon du livre, si Dieu nous prête vie !

K.A. a dit…

INCH'ALEM Liss, Inch'Alem!

Liss a dit…

"Inch'ALEM !"
Ah!ah!ah!ah!ah!ah!ah!

Cunctator a dit…

Well Liss, un cocktail qui s'annonce bon en effet, on va aller se le procurer. sans l'avoir lu j'aime bien le parallèle entre l'Afrique moderne et celle des anciens. J'ai écouté Sami Tchak présenter son roman hier sur RFI; il parlait de ce dont il s'est inspiré, de sa façon d'écrire...
Pour ce qui concerne la littérature africaine, le paragraphe que tu cites fait écho de ce que j'ai pu en dire il y'a quelques mois:

"La tentation de la bouffonnerie dans la littérature africaine",http://reflexions-actuelles-dnn.blogspot.com/2010/08/la-tentation-de-la-boufonnerie-dans-la.html

Sami a dit…

Chère Liss, il y a un détail dans cette scène qui la rend, à mon avis, un peu plus complexe que son aspect séduisant. Si les gens ont traité cette petite malade mentale de cette manière, en sachant la présence de Namane à Niagassola, si même le chauffeur de Namane, que ce dernier traite comme son esclave, ose lui aussi traiter cette malade mentale comme une chienne, c'est que tous avaient l'habitude la traiter ainsi, même devant Namane. On peut donc supposer que Namane ne la défendait pas d'habitude, que Namane trouvait normal le traitement qui lui était réservé. C'est donc pour "faire bonne figure" devant le prince Edmond VII que Namane s'érige en défenseur de cette enfant. D'où d'ailleurs l'étonnement des siens qu'il ait choisi justement ce jour, ce grand jour, pour défendre celle que personne auparavant ne défendait. Tu sais, il y a des gens qui, devant des caméras par exemple, retrouvent leur humanité. Quant à l'aspect politique de la deuxième partie, hum! La première n'en est pas loin, Namane insiste sur cet aspect dans ses confidences à René, il insiste sur son engagement politique auprès des dictateurs de son pays et estime que pour la Guinée, il a le devoir de vendre son âme, qu'il aurait même servi sous Dadis Camara. C'est clair qu'il a sa façon de la dire, c'est un Kouyaté. La deuxième partie intègre la politique, mais surtout concerne l'imbrication des Etats (tous les Etats modernes) avec le monde ténébreux des grands escrocs. La France, Israel, Les USA, etc., du moins leurs services secrets protégeaient Donatien Koagne, un allié de taille. Beaucoup de présidents africains, et même Mandela, étaient ses amis et/ou ses victimes.

Les plus grands escrocs du monde, ce sont les Etats, les escrocs individuels ou en bande sont donc leurs alliés naturels. Et la modernité d'une nation vient de cette collision ou imbrication entre les valeurs fondamentales de plus en plus fragiles et les symboles les plus clinquants de la réussite matérielle, dont l'appel semble irrésistible. L'exemple le plus frappant est celui du féticheur Moustapha Diallo, qui existe réellement, ancré dans les traditions maliennes et grand collectionneur de voitures de luxe, capable, lui, d'offrir lors d'une fête une Mercedes 500 neuve à quelqu'un, une démonstration de son pouvoir, mais surtout du pouvoir du fric. Sur Internet, en cherchant Le féticheur malien Moustapha Diallo, tu le verras, avec ses cauris, assis au volant de l'un de ses 4x4 de très grande marque. C'est dans ces frontières poreuses entre les mondes que je me perds souvent.

Sami a dit…

Lire collusion (pardon!)

Sami a dit…

Autre chose, chère Liss: à y regarder de près, on voit que les griots, les escrocs et les hommes politiques ont quelque chose en commun (on ne peut pas se permettre de les confondre, mais ils ont cela en commun): l'usage habile de la parole. Ce sont des maîtres de la parole, qui cherchent à convaincre, à séduire, à abuser même de la fascination qu'ils suscitent. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas, mais il s'agit d'eux ici. C'est moins par ses actes que par ses paroles que Namane séduit.

Mais, avant qu'il n'ait eu le temps de séduire, il a fallu qu'une femme lui rappelle les valeurs profondes des Kouyaté, dont le sens de l'hospitalité, au moment où il renvoyait René et le photographe Féix, alors que le déjeuner était prêt. Parce que les termes de la négociation ne lui convenaient pas, il les renvoyait sans pitié à leur route. Quand Rokia Kouyaté dit: "René et Félix, si on vous refuse le repas dans cette maison, vous me mangerez, moi.", elle ramène l'humanité perdue pendant un instant.

Et notre Al Capone n'est pas insensible aux profondes valeurs humaines. Alors que Namane traite avec mépris son boy chauffeur, l'escroc découvre en sa bonne cette humanité qu'il s'emploie à sauver. S'il l'épouse c'est pour se donner les moyens légaux de lui laisser une partie de sa fortune pour qu'elle puisse faire sa vie avec un autre homme, loin du monde dangereux qui était le sien à lui Al Capone. Et si l'on vit l'histoire d'amour entre Namane et son épouse, on vit une autre entre Al Capone et Princesse Koagne, dans les deux cas des hommes adorateurs d'une sorte de divinité féminine...
Namane n'est pas un ange, Al Capone n'est pas juste un diable. Mais des humains, avec leurs ombres, celles que nous portons en nous, que chacun tente de faire taire à sa manière.

Liss a dit…

Cunctator,

Belle réflexion, en effet, merci pour le lien, voici en effet un morceau qui fait amplement écho à la critique de Sami :

"Or la majorité des écrivains célébrés par l'occident aujourd'hui sont complètement déconnectés de tout, sans ancrage. D'où sortent-ils, diable! Pas de parenté avec la grande langue française; pas de parenté non plus avec les orfèvres africains du verbe. Et cependant ils sont satisfaits puisqu'ils plaisent aux blancs en écrivant de cette façon."

Viens donc nous rejoindre jeudi, la discussion sera animée !

Liss a dit…

Cher Sami,

j'avoue que je ne me suis pas interrogée sur la manière dont Namane traitait la petite handicapée "avant", on voit en effet que, bravant ainsi tous les autres, froissant les autres, il se pose en défenseur, se donne le beau rôle et veut donner de lui une image qui marquera tous les spectateurs, surtout ceux qui vont repartir en France.
Mais je n'ai jamais dit que Namane était tout beau. Il se présente d'emblée comme un être complexe, avec des contradisctions, son comportement, tantôt admirable, tantôt détestable ne m'a pas du tout échappé, et c'est ce que je souligne dans ma réponse à K.A. Quand je dis "séduisant", je ne veux pas dire tout beau, tout angélique, au contraire c'est l'homme dans toute sa complexité, qui est un mélange de beau et de laid, de qualités et de défauts, comme tu l'as si bien dit dans ton dernier commentaire :

"Namane n'est pas un ange, Al Capone n'est pas juste un diable. Mais des humains, avec leurs ombres, celles que nous portons en nous, que chacun tente de faire taire à sa manière"

J'ai apprécié ce courage de Rokia, qui donne une leçon à Namane, d'où le fait qu'elles ne sont pas complètement muselées, ni soumises, quand il faut sauver l'honneur, défendre les valeurs commle l'hospitalité, elles n'ont pas froid aux yeux, mais voici alors ce que tu fais dire à ton personnage Namane :

"Petite soeur, ton grand coeur t'induit en erreur. Apprends que ces gens-là ne sont étrangers nulle part, le monde leur appartient. Quand ils sont chez toi, tu es l'étranger. Quand tu es chez eux, tu es l'étranger."

Ce passage-là m'a tout l'air d'une vérité aussi : Partout le Blanc est traité avec des égards, on lui fera plus confiance qu'au Noir, on lui ouvrira les portes... Mais c'est clair que cela ne justifie pas l'attitude peu amène qu'il adopte brusquement avec eux... Mais bon, il avait auparavant fait bon accueil à René chez lui à Conakry. Ah ! ce Namane ! beaucoup de choses à dire sur lui que sur Al Capone, je persiste !

St-Ralph a dit…

"Filles de Mexico" m'avait beaucoup tenté à sa parution. Il faudra que je découvre Sami Tchak comme je l'ai fait pour Waberi.

Je vois que Gangouéus et toi avez fait le même choix de lecture au même moment. Bravo pour votre promptitude à suivre les auteurs africains et à nous les faire découvrir.

J'apprécie la visite de Sami Tchak, même si le fait de ne pas avoir lu son livre ne me permet pas de goûter au contenu de ses éclairages. C'est toujours très agréable d'être visité par l'auteur. C'est dire qu'il apprécie le travail que nous accomplissons en direction du grand public.

Liss a dit…

Mon cher St-Ralph,

J'apprécie, moi également, la visite de Sami, tout comme celle de Kangni Alem (les deux premiers commentaires sont de lui). Ces auteurs, qui n'ont plus leur réputation à faire, qui sont pour ainsi dire "en haut", ne restent cependant pas enfermés tout là-haut dans leur tour d'ivoire, ils acceptent volontiers de descendre se promener dans d'obscures vallées, car ils y auront aperçu quelque lumignon, qu'ils voudront raviver de leur riche contribution. Sami Tchak est un homme de grande culture livresque, j'apprends beaucoup auprès de lui, on discute aussi sur facebook, je t'assure que tu devrais t'y mettre !
Pour terminer, je t'invite à lire le très bel hommage qu'Alain Mabanckou lui rend dans un article publié sur son blog et également sur le site Cultures Sud (dont le lien figure sur ma page) :

http://blackbazar.blogspot.com/2011/02/ainsi-va-le-monde-7-portrait-de-sami.html

Qui mieux qu'un écrivain peut parler d'un autre écrivain ?

Françoise a dit…

On ne peut qu'admirer cette écriture exceptionnelle ! la moindre description prend des envolées de couleur et l'imagination du lecteur est sollicitée du début à la fin ! pas une minute d'ennui, mais une perpétuelle aventure avec des personnages assez exubérants.Je suis encore, comme dans "filles de Mexico", un peu déconcertée par l'histoire qui semble à un moment donné échapper à une certaine logique et qui partage le roman en deux .J'ai pris du temps pour le lire, pour en savourer sa subtile complexité !

Liss a dit…

Ma chère Françoise,
les deux parties se détachent clairement, je vois que tu as lu avec plaisir ce roman de Sami, par contre j'aimerais bien que tu participes au débat : laquelle des parties tu préfères, la première ou la deuxième ?

Françoise a dit…

chère Liss,
je préfère la première partie pour sa plus grande facilité d'approche, et la deuxième pour ses personnages colorés, pittoresques !
réponse de bretonne, je ne sais pas en fait, c'est l'ensemble qui fait le charme du livre !

super a dit…

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