samedi 17 octobre 2009

Crime et Châtiment, de Dostoïevsky

La liste des livres préférés des Français m'a fait penser à mes propres lectures préférées. Crime et Châtiment en fait partie. Cela m'a donné envie de remettre au chaud l'article que j'avais écrit aussitôt après sa lecture, il y a deux ans, et qui avait été publié sur Exigence Littérature [http://www.e-litterature.net/publier2/spip/spip.php?article481]. Je vous laisse découvrir.



Il est des auteurs ‘‘consacrés’’, des auteurs-piliers, des auteurs-phares, appelez-les comme vous voulez, que tout le monde est censé avoir lu, au risque de passer pour un inculte, un analphabète, un sauvage, un criminel même ! Oui, c’est un ‘‘crime’’ intellectuel de ne connaître un grand auteur que par son nom et par la place qu’il occupe au premier rang de la Littérature mondiale. Or il y a tellement de « grands », tous siècles et pays confondus, tellement de livres « à lire absolument », que même au bout de plusieurs années, il peut se trouver qu’on a toujours pas ouvert un Dostoïevski !

Et puis ces « grandes oeuvres » que l’on vante tant, vous craignez, en ouvrant leurs pages, de ne pas les trouver aussi ‘‘grandes’’ que le disent les critiques. Quels sentiments vous animent alors ! Soit c’est la honte de se dire que, si vous n’avez pas été frappé par la ‘‘grandeur’’ si évidente de telle œuvre aux yeux des spécialistes, c’est sans doute l’étroitesse de votre esprit qui est en cause. Et cela génère un tel malaise ! Soit vous vous dites, avec philosophie : « Nous n’avons pas les mêmes goûts ! L’œuvre en question n’est pas mauvaise, elle est même intéressante sous certains aspects, mais de là à la considérer comme une ‘‘grande œuvre’’, un ‘‘pur joyau’’, moi je n’accorderais pas ma voix en cas de vote ». Combien de prix littéraires n’ont pas été boudés par certains, acclamés par d’autres !

Pour moi, il n’y a pas de ‘‘sous certains aspects’’ qui tienne lorsqu’on parle de joyau littéraire. Le livre vous séduit, tout simplement. Ce qui vous séduit ? Mais tout, voyons ! c’est-à-dire le fond, la forme, l’odeur, la musique… si tant est que chaque livre a sa propre odeur, sa propre musique qui vous charme d’une façon irrésistible, vous repousse ou vous ennuie. Sera considéré comme ‘‘majeur’’ le livre qui vous aspire au fil de la lecture, qui vous attire jusqu’à ce que vous ne fassiez qu’un avec lui. Il vous fait laisser tomber toutes vos autres lectures en cours pour que vous le terminiez en premier ; vous laissez même tomber vos propres urgences parce qu’il devient l’urgence N°1. Ainsi on repousse au maximum le moment d’aller libérer la vessie, on saute les repas, on évite de répondre au téléphone, on évite la société car la seule société en compagnie de laquelle on veut se trouver, c’est celle de ses personnages ! Bref il est le maître et vous êtes l’esclave, mais un esclave tellement heureux !

Quel bonheur de lire Crime et Châtiment ! Comment ai-je pu rester longtemps loin d’une beauté pareille ? Beauté de l’amour qui sauve, l’amour qui rachète, l’amour qui régénère. Tout le roman, pour moi, se trouve résumé dans cette réflexion de Raskolnikov, le personnage principal : « Oh, si j’étais seul et si personne ne m’aimait, moi-même je n’aurais jamais aimé personne ! Il n’y aurait pas eu tout ça ! »1
‘‘Tout ça’’, c’est la décision de tuer Aliona Ivanovna, une vieille usurière « nuisible », qui « bouffe la vie des autres » et les conséquences de cet acte. En effet, quand bien même ‘‘la vieille’’ n’est qu’un « pou », son meurtre ne constitue pas moins un crime qui ôte à Raskolnikov la paix du corps et de l’esprit. Il doit jongler avec les enquêteurs, avec les proches pour ne pas être démasqué. L’enquête est menée à la manière de la série américaine Columbo : le meurtrier est connu dès le départ, mais de quelle finesse l’enquêteur va-t-il faire preuve pour ‘‘coincer’’ le criminel ?

De fait, Raskolnikov n’est pas un criminel dans l’âme, c’est même un jeune homme extrêmement généreux, mais il est outré de l’injuste répartition des maux et des biens aux humains : d’une part une méchante immensément riche qui ne saurait même donner le moindre sou à sa propre sœur ; d’autre part une famille dans une révoltante misère, qui ne survit que par le sacrifice de la fillé aînée, Sonia : elle s’est livrée à la prostitution, malgré sa foi et la pureté de son âme. Raskolnikov lui-même fait l’objet d’une certaine injustice de la vie : étudiant brillant, il doit cependant quitter l’université, faute de moyens, plutôt que de laisser sa mère et sa sœur se priver et se sacrifier davantage afin qu’il termine ses études et se fasse une situation.

J’ai pensé à tant d’étrangers qui se saignent dans leur pays d’adoption, qui acceptent tous les emplois dignes ou indignes qui leur passent sous la main, pourvu qu’ils aient, à la fin du mois, de quoi faire un mandat à la famille, sans quoi elle serait dans une situation désespérée. Bref dans Crime et Châtiment, la souffrance est la face visible de l’amour. Si, comme Lazare dont il est plusieurs fois question dans le roman, Raskolnikov ‘‘ressuscite’’, s’il entrevoit la possibilité d’une seconde chance, d’un nouveau départ, c’est grâce à l’abondance de l’amour de Sonia. C’est elle par ailleurs qui le convainc de se livrer à la police.

Sonia est une sorte de Christ (que ceux qu’un tel rapprochement peut choquer me pardonnent), qui accepte de porter le poids des autres afin que ceux-ci soient allégés. Raskolnikov aussi, à sa manière, a voulu se charger d’une ‘‘corvée’’ que d’autres ne voulaient ou ne pouvaient pas accomplir. Bien plus c’est comme s’il avait été choisi pour le faire. Il est comme mû par une force mystérieuse. Cette idée de tuer ‘‘la vieille’’, elle avait poussé « à coups de bec, à l’intérieur du crâne, comme un poussin qui voudrait naître »2 l
Le texte de Dostoïevski vous saisit à pleines émotions. Que ressent-on alors lorsqu’on le lit nature, dans le texte original ? Dommage que je ne sache pas le Russe, pour faire la comparaison. En tout cas la traduction d’André MARKOWICZ me suffit pour apprécier cette source au bord de laquelle je me suis longtemps tenue sans oser y porter mes lèvres.


Notes
1. Crime et Châtiment, Ed. Actes Sud-Babel, Volume 2, p. 425.
2. Volume 1, p. 118.

lundi 12 octobre 2009

Liste des livres préférés des Français

Je me suis laissée prendre au jeu : je joue mes souvenirs, parfois bien lointains, sur la liste des 100 livres préférés des Français publiée par le magazine Lire.

Comme Gangoueus, j'indique en gras les livres que j'ai lus. On se rendra donc bien vite compte des énormes trous que j'ai à combler côté culture littéraire, puisque je suis loin d'avoir la moyenne de 50% sur cette liste. Cependant il y a pas mal de livres que j'aurais aimé voir figurer sur cette liste qui n'y sont pas, comme African Lady de Barbara Wood, Zadig de Voltaire, La Peau de Chagrin de Balzac, Crime et Châtiment de Dostoïevsky, La princesse de Clèves de Madame de Lafayette, Boule de Suif de Maupassant, L'étrange cas du Dr Jekyll et Mr Hyde de Stevenson, Le vieux qui lisait des romans d'amour de Sepulveda, L'Aventure Ambiguë de Cheikh Hamidou Kane... mais bon, faut pas que je m'aventure trop loin dans ce domaine car bientôt je vais me mettre à citer des oeuvres qui ont l'Afrique pour cadre géographique, et il n'est pas certain que les deux mille français interrogés aient lu ces ouvrages-là, d'où leur absence de la liste ? Tout dépend donc de ce qu'on a lu et de ce qui nous a marqué à vie parmi ces lectures.

Je ne peux donc véritablement juger de la pertinence de cette liste puisque je n'ai pas lu tous les ouvrages. Ce qui est sûr, c'est que je suis d'accord à cent pour cent avec le numéro un : la Bible contient à elle seule plusieurs romans, nouvelles et poésies d'une richesse indéniable, je parle de l'aspect littéraire, si l'on rajoute en plus la dimension spirituelle, il est juste qu'elle gagne le gros lot.


1 La Bible
2 Les misérables de Victor Hugo
3 Le petit prince d'Antoine de Saint-Exupéry
4 Germinal d'Emile Zola
5 Le seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien
6 Le rouge et le noir de Stendhal
7 Le grand Meaulnes d'Alain-Fournier
8 Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne
9 Jamais sans ma fille de Betty Mahmoody
10 Les trois mousquetaires d'Alexandre Dumas
11 La gloire de mon père de Marcel Pagnol
12 Le journal d'Anne Frank d'Anne Frank
13 La bicyclette bleue de Régine Deforges
14 La nuit des temps de René Barjavel
15 Les oiseaux se cachent pour mourir de Colleen Mc Cullough
16 Dix petits nègres d'Agatha Christie
17 Sans famille d'Hector Malot (Lu, mais souvenirs trop vagues)
18 Les albums de Tintin de Hergé
19 Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell
20 L'assommoir d'Emile Zola
21 Jane Eyre de Charlotte Brontë
22 Dictionnaires Petit Robert, Larousse, etc.
23 Au nom de tous les miens de Martin Gray
24 Le comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas
25 La cité de la joie de Dominique Lapierre
26 Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley
27 La peste d'Albert Camus
28 Dune de Frank Herbert
29 L'herbe bleue Anonyme
30 L'étranger d'Albert Camus
31 L'écume des jours de Boris Vian
32 Paroles de Jacques Prévert (pas tous)
33 L'alchimiste de Paulo Coelho
34 Les fables de Jean de La Fontaine
35 Le parfum de Patrick Süskind
36 Les fleurs du mal de Charles Baudelaire
37 Vipère au poing d'Hervé Bazin
38 Belle du seigneur d'Albert Cohen
39 Le lion de Joseph Kessel
40 Huis clos de Jean-Paul Sartre
41 Candide de Voltaire
42 Antigone de Jean Anouilh
43 Les lettres de mon moulin d'Alphonse Daudet
44 Premier de cordée de Roger Frison-Roche
45 Si c'est un homme de Primo Levi
46 Les malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur
47 Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne
48 Les fourmis de Bernard Werber
49 La condition humaine d'André Malraux (lu trop jeune, souvenirs vagues)
50 Les Rougon-Macquart d'Emile Zola
51 Les rois maudits de Maurice Druon52 Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand
53 Les hauts de Hurlevent d'Emily Brontë
54 Madame Bovary de Gustave Flaubert
55 Les raisins de la colère de John Steinbeck
56 Le château de ma mère de Marcel Pagnol
57 Voyage au centre de la Terre de Jules Verne
58 La mère de Pearl Buck
59 Le pull-over rouge de Gilles Perrault
60 Mémoires de guerre de Charles de Gaulle
61 Des grives aux loups de Claude Michelet
62 Le fléau de Stephen King
63 Nana d'Emile Zola
64 Les petites filles modèles de la comtesse de Ségur
65 Pour qui sonne le glas d'Ernest Hemingway
66 Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez
67 Oscar et la dame rose d'Eric-Emmanuel Schmitt
68 Robinson Crusoé de Daniel Defoe
69 L'île mystérieuse de Jules Verne
70 La chartreuse de Parme de Stendhal (souvenirs trop lointains)
71 1984 de George Orwell
72 Croc-Blanc de Jack London
73 Regain de Jean Giono
74 Notre-Dame de Paris de Victor Hugo
75 Et si c'était vrai de Marc Levy
76 Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline
77 Racines d'Alex Haley (vu plutôt le film)
78 Le père Goriot d'Honoré de Balzac
79 Au bonheur des dames d'Emile Zola
80 La terre d'Emile Zola
81 La nausée de Jean-Paul Sartre
82 Fondation d'Isaac Asimov
83 Le vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway
84 Louisiane de Maurice Denuzière
85 Bonjour tristesse de Françoise Sagan
86 Le club des cinq d'Enid Blyton
87 Vent d'est, vent d'ouest de Pearl Buck
88 Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir
89 Les cavaliers de Joseph Kessel
90 Jalna de Mazo de la Roche
91 J'irai cracher sur vos tombes de Boris Vian
92 Bel-Ami de Guy de Maupassant
93 Un sac de billes de Joseph Joffo (souvenirs bien trop lointains)
94 Le pavillon des cancéreux d'Alexandre Soljenitsyne
95 Le désert des Tartares de Dino Buzzati
96 Les enfants de la terre de Jean M. Auel
97 La 25e heure de Virgil Gheorghiu
98 La case de l'oncle Tom de H. Beecher-Stowe
99 Les Thibault de Roger Martin du Gard
100 Le silence de la mer de Vercors

Je sais, je sais, vous attendez que je dise quels sont mes préférés sur cette liste. Difficile de les classer dans un ordre décroisant ; à part le podium, attribué à la Bible, les autres je pourrais les déclarer ex aequo. Donc je réponds plutôt de cette manière : si j'étais enfermée quelque part avec pour punition un livre à lire et à relire indéfiniment, pour quels livres cette punition serait plutôt un bonheur indicible ? Eh bien ce serait, outre la Bible, dans l'ordre d'apparition sur la liste : Les Misérables, Le petit prince, Le Grand Meaulnes, Les oiseaux se cachent pour mourir, Dix petits nègres, Au nom de tous les miens, Vipère au poing, Si c'est un homme (bien que trop fort), Le tour du monde en 80 jours, Cyrano de Bergerac, Et si c'était vrai, Au bonheur des dames, Le viel homme et la mer... Je voudrais bien en rajouter, mais ce serait comme si finalement je les préférais tous.

mercredi 7 octobre 2009

Dialogue imaginaire et imagé, d'Eveline MANKOU

Après Patience d'une clandestine en France, nouvelle dont j'avais parlé à sa sortie, je découvre une autre oeuvre d'Eveline MANKOU-NTSIMBA : Dialogue imaginaire et imagé entre la mère et le foetus, qui vient de paraître. Bien que trouvant le titre trop parlant, trop explicite à mon goût, je me suis pourtant procuré le livre car l'idée me paraissait originale de faire parler un foetus et j'étais impatiente de voir comment l'auteur avait traité ce sujet intéressant, d'autant plus que le résumé de quatrième de couverture est plutôt alléchant. En voici quelques extraits :


"J'ai utilisé un système cognitif antique pour faire jaillir la vérité. Cette méthode, Socrate l'a nommée la maïeutique ou l'art de faire accoucher les esprits. Elle consiste à faire découvrir à son interlocuteur la vérité [...] Le futur bébé pose d'intempestives questions. Une vraie conversation s'engage entre les deux protagonistes : l'être (la femme) et le non-être (le foetus)..."
Je me suis donc plongée dans ce texte avec beaucoup d'espérances. J'ai apprécié le jeu sur le langage dans certaines expressions comme par exemple à la page 49 : "il était incollable et moi, il me collait à la peau" (l'héroïne parle de certains sujets d'actualité maîtrisés par son amant). Mais je dois dire que, dans l'ensemble, mes espérances ont plutôt été déçues, car il n'y a pas de "vraie conversation" comme annoncé dans la quatrième de couverture. J'entends par là qu'on n'apprend pas plus du foetus : si la mère s'exprime en long et en large sur ce qu'a été sa vie jusqu'au moment de tomber enceinte, aucune lumière ne vient du foetus ou tout simplement celui-ci ne l'aide pas à voir plus clair.

On s'attendrait par exemple à ce que l'héroïne accède enfin, grâce à la prise de parole de son enfant à naître, à une certaine dimension spirituelle, philosophique qu'elle n'avait pas encore atteint jusque-là. On aurait pu penser que, avec cette vie qu'elle porte en elle et qui est capable de lui parler, elle s'interrogerait sur la vie avant la vie, sur ses croyances, elle prendrait conscience qu'un simple foetus, de quelques milimètres seulement, est déjà un être à part entière et est peut-être porteur d'un message, pourquoi pas divin, spirituel ?

La conversation, je dirais plutôt le monologue de l'héroïne porte essentiellement sur ses relations sentimentales, sur ses expériencs sexuelles, mais elles ne débouchent pas sur une "vérité".
Le lecteur est aussi en droit de se poser des questions sur le statut du foetus : futur enfant ou copain avec qui on peut avoir des conversations touchant même sa vie amoureuse ?

Bref cette nouvelle aurait gagné à mûrir encore quelques mois dans l'esprit de son auteur pour que les lecteurs aient, non pas un foetus en guise de festin, mais un vrai roman abouti.

mercredi 30 septembre 2009

Harry Potter et la Chambre des Secrets, de J.K. Rowling

Il m'a fallu du temps pour plonger dans le monde fabuleux de J.K. Rowling et me délecter des aventures de Harry Potter. En fait ce manque d'engouement de ma part pour cette série célébrissime était causée justement, en partie, par la sorte d'adoration dont ce livre fait l'objet d'une manière générale, auprès du jeune public en particulier. Prenez une vingtaine de jeunes collégiens, demandez-leur de partager avec les autres une de leurs lectures favorites, d'en faire un exposé par exemple. Eh bien sur la vingtaine d'exposés attendus un bon nombre porteront sur Harry Potter. Sortie de tel tome de Harry Potter au cinéma ? On court, on se rue, on est prêt à passer des nuits blanches devant la porte du ciné pour être sûr d'avoir sa place. Ce genre de ruée provoque souvent, chez moi, une réaction contraire : j'attends que ça se tasse. C'est ainsi que, parfois, je passe mon chemin quand certains livres, qui se sont fait une solide réputation, se trouvent sur ma route et me toisent d'une manière un peu trop insolente à mon goût. Pour exemple, jusqu'à présent je n'ai pas encore envisagé La possibilité d'une île, roman de Houellebeck dont on a fait beaucoup de bruit il y a quelques années ; et je ne suis toujours pas en mesure de dire si c'était à tort ou à raison.

Cependant Harry Potter a été d'abord élu par le public, le jeune public en particulier, et le choix de la jeunesse me touche particulièrement. Je savais donc que je devais rencontrer ce Harry Potter qui ensorcelle même les lecteurs, et je n'ai pas échappé à la règle : j'ai été ensorcellée, avec bonheur. Pourquoi avoir commencé par le tome 2 ? Parce que Nico en a dit du bien sur son blog : http://leblogdenico.space-blogs.com/blog-note/139249/harry-potter-et-la-chambre-des-secrets-j-k-rowling-.html


Alors que dire de ce roman que vous avez tous, ou presque, lu ? Harry Potter, le héros, est élève à Poudlard, une école de sorcellerie, invisible et inaccessible aux Moldus, c'est-à-dire les humains ordinaires. Comme dans toute école, à Poudlard il y a différents cours assurés par des professeurs spécialisés, avec, bien entendu, évaluation des connaissances à la fin de l'année. L'école comporte quatre sections ou maisons portant chacune le nom de l'un des quatre sorciers qui créèrent cette école, bien des siècles auparavant. C'est un ''choixpeau'' magique qui affecte les nouveaux élèves dans l'une ou l'autre des maisons, selon leur personnalité. Il y a ainsi les Serpentard, les Gryffondor, les Serdaigle et les Poufsouffle. Harry appartient aux Griffondor, comme Ron et Hermione, ses amis.

Après des vacances épouvantables passées chez les Dursley - les parents qui l'ont recueilli lorsqu'il s'est retrouvé orphelin - Harry est heureux de retourner à Poudlard pour sa deuxième année d'études (chaque volume de Harry Potter correspond à une année). Il est déjà célèbre pour avoir vaincu Voldemort, un sorcier qui inspire tellement la terreur qu'on craint même de prononcer son nom. Il va cette fois percer le mystère de la chambre des Secrets, qui renfermerait un monstre attaquant les élèves issus de parents moldus. Cette chambre existe-t-elle vraiment à Poudlard ? Seul l'héritier de Serpentard aurait le pouvoir de se faire obéir de ce monstre. Qui donc est l'héritier de Serpentard ? La question doit être réglée d'urgence car plusieurs élèves sont victimes d'attaques terribles, qui ne peuvent être attribuées qu'au ''monstre".

Suspense, rebondissements, intrigues de toutes sortes, ingéniosité des personnages font de ce roman un cocktail d'imagination qui étanchera la soif de quiconque veut vivre des aventures extraordinaires, le temps d'une lecture.

mardi 8 septembre 2009

Ne brûlez pas les sorciers, de Donatien BAKA

L’Afrique ne se développe pas à cause du néocolonialisme, à cause de l’ingérence des pays occidentaux dans ses affaires intérieures ? Le peuple serait dans la misère à cause de ceux qui pillent nos richesses ? A cette question, plusieurs auteurs africains veulent désormais répondre en pointant du doigt notre propre responsabilité dans les malheurs qui nous accablent, comme Léonora MIANO dans ses admirables Contours du jour qui vient ou dans L’Intérieur de la nuit. Donatien BAKA semble s’atteler à la même tâche ou bien, pour poser le problème autrement, semble poser le préalable selon lequel, si d’autres sont également concernés par ce qui nous arrive de négatif et doivent pour cela être dénoncés ou combattus, il faudrait commencer par déloger un ennemi d’autant plus dangereux qu’il est à l’intérieur de nous-même : nos croyances. Il faut commencer par faire le ménage de ce côté-là, car nous sommes nous-mêmes notre pire ennemi.
Jean ANOUILH disait, à propos des jeunes et de la vie, qu’ils la laissaient « couler sans le savoir, entre leurs doigts ouverts »1, plutôt que de retenir dans leurs mains cette eau précieuse qu’est la vie. Eh bien cette image peut également s’appliquer aux "aFriqués". Ainsi se nomment les habitants de "l’aFric", pays imaginaire dans lequel évoluent les personnages du roman, et qui pourrait être le Congo ou tel autre pays africain. Ce nom ‘‘aFric’’, homonyme de l’Afrique, dit explicitement combien les sujets évoqués dépassent le cadre national pour s’étendre sur une bonne partie du continent. Il fait aussi référence à la misère d’une majorité de la population qui manque de moyens financiers pour subvenir à ses besoins (aFric = sans fric), tandis que quelques nantis mènent la belle vie. Quels sont donc ces problèmes internes, ces taureaux qu’on devrait prendre par les cornes ?

Le Diktat de la société
L’homme vit au sein d’une société dont il doit respecter les règles pour être en accord avec elle, pour ne pas risquer de se retrouver en prison. Cependant il y a un autre niveau d’appréciation qui échappe à la réglementation et qui ne regarde que l’individu : la conduite personnelle, les habitudes, le comportement. Et là on voit comme l’individu, qui a pourtant à ce niveau la liberté d’agir comme il l’entend, se conduit au contraire comme esclave de la société. Il a du mal a prendre son indépendance ; il agit, non comme cela serait bénéfique pour son équilibre personnel, mais selon ce que lui dicte la société.
En aFric, quand quelqu’un a ‘‘réussi’’, cela doit se ‘‘voir’’, c’est-à-dire être habillé chiquement, avoir villas, voitures (de luxe), personnel de maison (domestiques, jardiniers, cuisiniers…). En outre, l’homme qui a des ‘‘moyens’’ doit le montrer par sa capacité à entretenir plusieurs femmes. C’est ainsi que Lopo, personnage central du roman, se laisse entraîner par ses amis et collectionne les maîtresses. Il a désormais plusieurs « bureaux », s’arrangeant pour que sa femme officielle, Mado, ne se doute de rien, ou pour que telle maîtresse qui croit être sa favorite ne soupçonne pas l’existence d’autres favorites. Lopo doit donc se livrer en permanence à une gymnastique intellectuelle et physique pour soutenir ses foyers (principal et secondaires). Malgré le plaisir que peut lui procurer cette diversité de foyers, ce train de vie commence à lui peser et il veut y mettre un terme. Cependant, comme une drogue, vouloir s’en affranchir est une chose, le sevrage effectif étant une tout autre chose.
La société africaine est également muselée par la pensée selon laquelle la mort est forcément l’œuvre d’un sorcier. Maladies, accidents, ne sont jamais perçus comme naturels, ils sont toujours le résultat de manœuvres mystérieuses. Le comble, c’est lorsqu’on croit que même une maladie comme le sida est utilisée comme outil par les sorciers pour éliminer leurs victimes. En d’autres termes, attraper le sida serait fatalité.

La Tragédie du Sida
On peut admettre l’idée d’une certaine fatalité dans les campagnes reculées où, les sujets touchant à la sexualité étant encore trop tabous et les centres éducatifs pouvant édifier la population n’existant pas ou peu, les gens ne sont pas informés sur cette maladie, sur les moyens de contamination et la façon de se protéger. Il suffit donc d’une personne pour que tout un village soit contaminé. En effet si on ne se contente pas de son partenaire habituel et qu’on élargit sa famille sexuelle – j’entends par famille sexuelle toutes les personnes avec qui on a des rapports sexuels – on risque, non seulement de recevoir le virus d’un partenaire lui aussi très « famille élargie », mais aussi de le refiler à toute sa propre « famille ».

Ainsi, Lopo a beau loger, nourrir et vêtir Nana, la maîtresse qui lui a donné un enfant ; celle-ci a beau lui protester chaque jour son amour, il n’est en définitive que son « groto », c’est-à-dire « l’amant fortuné qui assure la satisfaction des besoins matériels de la maîtresse »2, tandis que son « genito », autrement dit « celui qui procure le plaisir charnel »2 est un autre : Jacques. Ce dernier avait lui-même une copine, décédée à la suite d’une pénible maladie. Tout le monde a conclu : « sorcellerie », y compris Jacques. N’empêche que Nana commence à regretter d’avoir abandonné le préservatif avec Jacques, « se fiant aux allures costaudes »3 de celui-ci. Elle craint que la copine de son amant soit en réalité morte du sida. C’est la seule à avoir ce raisonnement logique : La copine de Jacques est peut-être morte du sida ; Jacques lui-même est peut-être contaminé ; il m’a peut-être transmis le virus que j’aurais transmis à Lopo, qui l’aura transmis à sa femme… Nana, Jacques, Lopo, Mado habitent en ville ; ils n’ignorent pas comment on attrape la maladie du siècle, pourtant les précautions élémentaires comme le préservatif sont négligées et leur réaction, face à cette maladie, est purement ahurissante.

L’aFric des paradoxes
De retour du village où il est allé se ressourcer, Lopo tombe gravement malade. Il n’en faut pas plus pour que tous déduisent que son séjour auprès de ses parents paysans a été néfaste pour lui. Mado, sa femme, l’emmène quand même à l’hôpital d’où ils sortent avec une information capitale : Lopo est atteint du sida. Comment alors expliquer que Mado, qui est pourtant enseignante, se joigne à la famille de Lopo pour le trimbaler chez les féticheurs ? Comment comprendre qu’elle espère une guérison miracle dans la secte « Dieu pensera un jour à nous » ? Il n’y a plus de différence entre le campagnard qui n’a jamais été à l’école, n’a pas accès à Internet et les habitants des villes qui ont tous les medias à leur disposition. Le savoir scientifique que peut détenir ces derniers ne parvient pas à supplanter dans leur esprit les superstitions.
Bien d’autres paradoxes sont évoqués : être un pays producteur de pétrole et manquer d’essence dans ses stations-service ; avoir des terres riches, des productions agricoles dans l’arrière-pays qui y pourrissent à cause du mauvais état des routes ; avoir plus accès aux produits importés qu’à ceux de son propre pays. Il y a aussi l’extravagance, que ce soit pour un mariage ou un décès, alors qu’on pourrait être moins dispendieux et donner le surplus aux orphelins ou aux gens dans le besoin…
Les paradoxes, ce sont aussi les complexes : faire plus confiance à un Blanc, lui confier de préférence des responsabilités ou des missions même si son collègue Noir est le plus compétent, le mieux formé en la matière ; le « maquillage » autrement dit le décapage de la peau…
Bref les paradoxes en aFric sont innombrables. L’un des plus frappants est que, tandis que dans d’autres pays on accorde une attention particulière aux enfants, aux jeunes qui constituent la nation de demain, en aFric ils sont abandonnés, ils sont des laissés-pour-compte.

L’échelle des injustices
Les enfants sont les grandes victimes des déportements des adultes. A la mort de Lopo, sa veuve et ses enfants sont écartées de l’héritage laissé par celui-ci ; ils doivent se trouver un autre logement et subvenir eux-mêmes à leur besoin. Si Mado, qui est fonctionnaire, arrive à joindre les deux bouts malgré les retards de salaire, ce n’est pas le cas pour Nana et son fils Gigi. Cette dernière meurt d’ailleurs peu de temps après Lopo. Gigi est récupéré par sa tante maternelle qui essaie de l’élever en fonction de ses moyens. Mais qu’il s’agisse de Gigi ou des enfants de Mado, la disparition du père, avec tout ce que cela a entraîné comme bouleversements dans leur vie, crée un malaise psychologique qui pousse les enfants dans les rues. C’est l’occasion pour l’auteur de parler de ce phénomène qui prend de plus en plus de l’ampleur : les enfants de la rue. A ce sujet, il convient de saluer les œuvres de littérature pour la jeunesse Zozo d’la rue 4 et La Saison des criquets 5 qui, en littérature, sont parmi les premières à alerter l’opinion publique sur les « phaseurs »6 au Congo-Brazzaville. C’est aussi l’occasion d’encourager le travail des Editions Mokand’Art dans leur optique pédagogique, essayant de remettre la jeunesse au centre des intérêts, d’autant plus que la population africaine est majoritairement constituée de jeunes.
On retrouve l’injustice à tous les niveaux ; dans tous les domaines on a un bourreau et une ou des victimes : l’Etat envers les fonctionnaires et les retraités ; les responsables qui dans une société créent des discriminations entre les salariés ; l’époux démissionnaire qui laisse son épouse gérer seule l’éducation des enfants pendant que lui vole de conquête en conquête ; la maîtresse qui veut nuire à l’épouse officielle pour prendre sa place ; les parents du disparu vis à vis de la veuve et des orphelins qui sont maltraités… Même Mado, qui pourrait passer pour la figure honorable du roman (elle soutient son mari durant toute sa maladie, recueille plus tard Gigi, le fils de sa défunte rivale) n’est pas exempte de torts : elle fait d’Afia, une nièce éloignée venue l’aider pour le ménage, une véritable esclave à qui le repos n’est pas permis. L’auteur qualifie ce phénomène de « type d’esclavage moderne » qu’on observe dans de nombreux pays d’Afrique et même en Europe dans les foyers africains, où une cousine, une nièce venue du pays devient une véritable bête de somme.

Conclusion
Donation BAKA fait en quelque sorte « l’état des lieux » de l’Afrique aujourd’hui, évoquant presque tous les sujets. Il dit d’ailleurs lui-même : « c’est mon premier roman, alors j’ai eu envie de tout déballer. »7 Les faits semblent laissés à l’appréciation du lecteur, mais l’ironie perce parfois dans certaines pages,ainsi que le ton pédagogique. Quant aux paradoxes, ils peuvent à certains égards paraître comme un non-sens, ils peuvent friser l’incohérence, mais la vie n’est-elle pas elle-même incohérente, elle qui laisse souffrir les innocents et fait la part belle aux scélérats ?

Donatien BAKA, Ne brûlez pas les sorciers, L'Harmattan, 2007, 210 pages, 18.50 €

NOTES
1. Jean ANOUILH, Antigone, Editions de La Table ronde, p. 91.
2. Ne brûlez pas les sorciers, p. 69.
3. Idem, p. 71.
4. L. V. MPENE MALELA, Zozo d’la rue, Editions Mokand’Art, Brazzaville, 2004.
5. F. KIBINZA, La saison des criquets, Editions Mokand’Art, Brazzaville, 2004.6. "Phaseurs" : enfants de la rue
7. Interview de l’auteur par Solange SAMBA-TOYO parue sur Congopage.

samedi 8 août 2009

Coeurs en papier, de Christian Mambou

Coeurs en papier est l'oeuvre qui confirme Christian Mambou comme romancier. En effet, en 2004, il publiait son premier roman, La Gazelle et les exciseuses, dans lequel on suit le combat d'une jeune fille qui, soutenue seulement par sa mère, décide d'échapper à l'excision. C'est le courage de dire non à ce qui, dans nos traditions, dans nos coutumes, dévalorise plutôt que ne participe à l'épanouissement de l'individu. C'est aussi apprendre à se battre pour donner à notre vie qui semblait tracée d'avance un autre cours.

Dans Coeurs en papiers, c'est à un autre combat que Christian Mambou nous invite à assister : sur le ring, un jeune Africain, Polhit, et contre lui une sorte de Gorgone, monstre aux cheveux de serpent, que l'on appellera la "Précarité" : précarité du logement, précarité du titre de séjour, précarité des sentiments que les gens affichent à votre égard selon qu'ils doivent ou non manifester un engagement dans votre cause... Bref précarité de la vie d'un sans-papiers tout simplement.

Polhit vient du Waba, pays qui pourrait évoquer le Congo Brazzaville aussi bien que d'autres pays africains où, déterrée, la hache de guerre a sévi avec cruauté. Au moment où il se prépare à retourner dans son pays, diplômes en poche, la guerre éclate et le voilà pris entre le marteau et l'enclume : faut-il rentrer chez lui, alors que le pays est à feu et à sang ? Faut-il rester en France, mais alors pour quelle existence ? La fin des études implique la non reconduction du titre de séjour, qui implique l'irrégularité, qui implique l'impossibilité d'avoir un travail ni un logement. On voit comment une seule cause provoque un enchaînement de conséquences. Le roman est conduit de sorte que le lecteur ne puisse esquiver cette question qui se pose avec toujours plus de force au fil des pages : s'il était dans la situation de Polhit, que ferait-il ?

En effet, dans la trappe où il se trouve pris au piège, Polhit tend la main pour que quelqu'un, quel qu'il soit, la saisisse ; si ce n'est pour le tirer vers le sol ferme, au moins pour manifester, par le contact des mains qui se joignent, une chaleur amicale. Céline, elle, ne se contente pas de dire sa sympathie puis de passer son chemin, elle saisit à pleines mains cette main qui crie ''au secours !''.

Céline, c'est une jeune femme française que Polhit a connue sur le banc de la Fac et qui est devenue une amie. Celle-ci lui ouvre la porte de sa maison, pour que le jeune homme ait au moins un toit où dormir, mais elle lui ouvre aussi la porte de son coeur, espérant qu'il va y entrer et que le mariage blanc qu'elle lui propose pour régulariser sa situation va se transformer en mariage d'amour. Eh oui ! Céline est amoureuse et voudrait bien que Cupidon décoche la même flèche dont elle est atteinte dans le coeur du jeune homme. Or ce dernier a déjà une amoureuse au pays, Faty, à la quelle il veut demeurer fidèle.

On découvre en Polhit un jeune homme qui a des principes, qui essaie de vivre honnêtement, qui voudrait être en accord avec ses convictions, ses aspirations. C'est pourquoi il ne se rue pas dans l'ouverture que Céline pratique pour lui dans son coeur. Certes ce n'est pas le cas de tout le monde. Nombreux sont ceux qui :

"faisaient la chasse aux âmes languissantes d'amour. La méthode, basée sur la séduction, conduisait à un véritable mariage. Celui-ci aboutissait plus tard à un divorce une fois le sésame de l'administration en poche. (...) La joie de l'ancien sans-papiers traînait parfois un parfum de trahison. Les victimes s'étaient livrées, dévoilant tout leur être au nom de l'amour. Aveuglées, elles sacrifiaient tout au partenaire calculateur. leur investissement pour le bien-être du couple n'avait d'égal que leurs sentiments. Un beau matin, le coup de grâce mettait fin aux projets à long terme." (p. 70)

La conséquence de ces mariages intéressés est que les "prédateurs" ne laissent derrière eux que "haine et rancoeur", et cette haine se retourne en fin de compte contre toutes les personnes en situation irrégulière, dont on se méfie, qu'on accuse de tous les maux, de tous les forfaits... Ce que veut montrer Christian Mambou, c'est que toutes les situations ne se ressemblent pas : les Africains ne viennent pas en Europe, en France en particulier, pour empester l'air qu'on y respire ; au contraire ils viennent là pour avoir un petite bouffée d'oxygène, et si les choses tournent mal, c'est quelquefois, pour ne pas dire souvent contre leur gré.

L'impossible dialogue ?
Polhit et Céline veulent se tenir la main afin que l'une puisse soutenir l'autre dans l'épreuve que le premier traverse, mais des forces extérieures s'interposent, venant aussi bien de l'entourage de l'Africain que de celui de la Française, comme si les deux cultures ne voulaient pas, ou n'étaient pas encore tout à fait prêtes à se rencontrer vraiment, à faire la paix. L'aboutissement du mariage entre les deux jeunes symboliserait la possible concicliation des deux cultures. C'est peut-être pour cela que, dans leurs romans, les auteurs mettent à mal les unions mixtes : Joseph alias Kala, le héros du truculent roman de Danile Biyaoula, L'Impasse, se séparera d'avec Sabine ; Mireille connaîtra la désillusion dans sa vie de couple avec Ousmane dans le Chant écarlate de la regrettée Mariama Bâ, pour ne citer que ces exemples. Pourtant on est loin de l'enfer vécu par les couples mixtes il y a quelques dizaines d'années. Le roman de Barbara Wood par exemple, African Lady, montre combien l'amour en noir et blanc était impossible à une certaine époque. Aujourd'hui on semble s'accepter, mais la vérité est qu'on se "supporte", on fait semblant, alors qu'on pourrait franchement s'aimer.


Un titre polyphonique
Dès avant d'ouvrir le livre, votre regard est happé par la couverture qui représente un coeur avec, à l'intérieur, un titre de séjour, tous deux déchirés en leur milieu. Plusieurs interprétations à cette illustration au titre sont possibles.
Les coeurs en papier, ce sont ces coeurs que l'on blesse, que l'on déchire sans la moindre amertume, comme si c'était du simple papier, alors qu'il s'agit d'un organe vivant capable d'éprouver de la souffrance ; c'est le déni de l'humanité. Parallèlement, ces coeurs en papier évoquent aussi les coeurs de ceux-là qui ont perdu toute humanité, qui ne savent plus s'émouvoir des situations des autres : ce sont des coeurs secs, sans vie, en papier.
Mais surtout les "coeurs en papier" pointent du doigt cette nouvelle forme d'amour, intéressé, conditionné par l'obtention des papiers. L'illustration dénonce ces histoires d'amour où le coeur n'est plus le lieu privilégié des sentiments, mais plutôt l'autel de la Préfecture.

L'auteur
Né en 1975, Christian MAMBOU est l'un des plus jeunes auteurs du Congo Brazzaville. Deux "maîtresses" se disputent son coeur : l'écriture et le journalisme.

mercredi 29 juillet 2009

Entretien avec Dominique Ngoïe-Ngalla

Voici une interview que Dominique Ngoïe-Ngalla m'avait accordée il y a quelques années (2002). Elle était destinée à être publiée dans le journal NGOUVOU, une revue pour jeunes collégiens, publiée au Congo-Brazzaville. Dominique Ngoïe-Ngalla est enseignant et écrivain. J'ai eu la chance de l'avoir comme professeur en première année de Fac. C'est quelqu'un qui a beaucoup de modestie, et pourtant c'est une "tête bien faite", (ce n'est pas pour autant qu'elle n'est pas "bien pleine"), j'emprunte l'expression devenue consacrée de Montaigne. J'ai beaucoup de respect pour lui.

"un écrivain qui n'est pas à la cause du petit peuple n'en est pas un"

Qui êtes-vous, Ngoïe-Ngalla ?
J'ai exercé à l'université Marien-Ngouabi pendant près de 25 ans. Je me suis retrouvé dans plusieurs départements : le département de Lettres où j'ai enseigné le latin, le département de philosophie où j'ai enseigné le grec et bien sûr le département d'Histoire où j'ai enseigné l'histoire des anthropologies. A la suite de la guerre j'ai dû partir, je dois dire que j'ai eu beaucoup de chance d'avoir survécu. J'ai perdu tous les miens. Et je me suis retrouvé comme par hasard ici en France : des personnes de charité m'ont trouvé à Abidjan et m'ont demandé, après la lecture de la Lettre d'un pygméee à un Bantou de les suivre ici en France pour quelques conférences dans leur ville puis, chemin faisant, ils ont trouvé à m'employer un peu à l'Université d'Amiens, pour quelques temps.

Ceux qui ont eu la chance de vous cotoyer savent ce que vous représentez intellectuellement, malheureusement votre oeuvre souffre d'une certaine méconnaissance et connaît des difficultés de publication.
Je n'ai pas été publié parce que, dans notre pays, il y a quand même des partis pris. Le ministère de l'Education nationale a publié ceux qu'il a voulu publier. je ne lui en veux pas, modestement je reconnais la valeur de ceux qui ont été publiés. je m'en tiens là. S'il y a des personnes qui s'intéressent à ce que j'ai fait, ces personnes sont bien gentilles.

Quels sont les thèmes qui vous inspirent le plus, ceux qui vous tiennent le plus à coeur ?
Les thèmes, c'est le monde comme il va, le monde ne va pas très bien, et la nécessité pour tout intellectuel d'être impliqué. Malheureusement, les intellectuels, plus le monde avance, moins il y en a, parce que l'intellectuel tel que je le comprends, moi, c'est avant tout un instituteur du peuple et qui s'engage pour les causes du petit peuple. Et je remarque qu'en Afrique, il y a de grands universitaires, mais des intellectuels, est-ce qu'il y en a beaucoup ? Les gens qui se battent, qui se sacrifient pour dire la cause du peuple, je n'en vois pas beaucoup et c'est peut-être parce que je m'engage dans ce combat qu'on ne me publie pas. Bon, je ne regrette rien.

Quel regard portez-vous sur la situation présente au pays, et qui peut se traduire entre autres par une ''fuite de cerveaux" ? On constate par exemple qu'un certain nombre d'écrivains et professeurs congolais exercent actuellement à l'étranger.
Mais c'était prévisible ! Lorsqu'il y a une guerre, le retour à l'ordre prend beaucoup de temps, ça renaît petit à petit. Il faut que l'Etat s'efforce de remettre en confiance ceux qui sont partis, parce qu'ils ne sont pas partis sur un coup de tête, leur vie était en danger. Les chose qui sont arrivées le sont du fait que les intellectuels n'ont pas travaillé. Je ne diabolise personne, aucune ethnie n'a l'exclusivité de la violence, nous sommes tous coupables, que ce soit ceux qui ont repris le pouvoir ou ceux qui ont été chassés. On devrait tout de suite se remettre tous ensemble pour rebâtir ce pays, n'attendons rien de l'Occident, l'occident ne rebâtira pas l'Afrique.

Si on vous demandait quels sont les écrivains pour lesquels vous avez beaucoup d'estime ?
L'estime, en ce moment... Eh bien je me tourne vers les gens que j'ai rencontrés ici, ce sont des philosophes, Pascal BRUTNER par exemple, quel engagement ! quelle humilité ! mais on ne le voit pas à la télé. Il m'a fallu du temps pour le découvrir, j'aime bien sa logique, ça c'est un intellectuel !
Maintenant les autres, ils font beaucoup de bruit, ils sont brillants, c'est des grands crivains, mais un grand écrivain qui n'est pas à la cause du petit peuple n'en est pas un. Victor Hugo a fini en prison parce qu'il défendait le peuple, il était du côté de la justice et des petits, c'est ça l'écrivain. Maintenant il y en a qui reçoivent des prix, Dieu sait qu'est-ce qu'on récompense à travers ce prix.

Un dernier mot ?
Je crois que j'ai tout dit. Mes étudiants qui m'ont suivi pendant 25 ans savent que je suis resté exigeant sur la justice. Il n'y a que la justice qui puisse nous refaire et nous honorer comme humains, tout le reste, c'est des bavardages.


Dominique Ngoïe-Ngalla a publié des nouvelles, par exemple L'ombre de la nuit ; des ''lettres'' : Lettre à un étudiant africain, Lettre d'un pygmée à un bantu... ; des poèmes, par exemple Poèmes rustiques ; des essais, par exemple Le retour des ethnies. La violence identitaire ; un roman, Route de nuit.