samedi 3 mars 2012

Au Bonheur des dames, d'Emile Zola

Au bonheur des dames est un roman qui me captive toujours autant lorsque je le relis. C'est un plaisir de voir comment Denise, cette toute jeune femme frêle et pauvre, dénigrée par tout le monde au début, prend peu à peu de l'importance et devient redoutable, par la seule force de sa douceur, de sa simplicité, de son honnêteté, qui désarment jusqu'au patron, Octave Mouret, lui qui avait juré de faire de toutes les femmes les instruments de sa fortune, de les soumettre et de n'être jamais soumis, lui, à aucune d'entre elles.



Denise, vingt ans, quitte sa province natale, avec ses deux frères, Jean et Pépé, âgés respectivement de seize et cinq ans. Ils ont perdu leurs deux parents et Denise doit s'occuper de ses frères ainsi que d'elle-même, mais son petit emploi de vendeuse dans un magasin ne lui permet pas de subvenir à leurs besoins. Elle décide donc de gagner Paris, où réside leur oncle qui, apprenant que ses neveux étaient désormais orphelins, avait promis de l'aider en l'employant dans sa boutique.  

Malheureusement, les petits commerçants, dont fait partie l'oncle Baudu, souffrent de la concurrence du "Bonheur des Dames", un grand magasin qui attire à lui toute la clientèle grâce à des prix plus que compétitifs. Les petits commerçants, qui chacun ont une spécialité, de sorte que les uns n'empiètent pas sur les autres, ont l'amour de leur art ainsi qu'une certaine dignité qui ne les feraient pas employer des moyens peu scrupuleux pour se faire un client. Tandis qu'Octave Mouret, patron du "Bonheur des Dames", dont il a hérité de sa défunte épouse, travaille pour le chiffre.

C'est un homme qui voit les choses en grand, qui a flairé tout le parti qu'il pourrait tirer des femmes, lesquelles ne savent pas résister au bon marché et qui se préoccupent plus que de raison de mode, de toilette (certaines en arrivent à ruiner leur ménage ou à commetre des vols dans le magasin). Mouret a des idées de génie : savoir en mettre plein la vue aux clientes dès l'entrée du magasin, baisser au maximum les prix afin de liquider le plus rapidement les marchandises et renouveler les stocks, miser sur la réclame... Il gère son entreprise d'une main de maître, féroce derrière une apparente amabilité. Il incite ses employés à un zèle accru auprès de la clientèle car, en dehors de leur salaire fixe, il propose de leur offrir une prime en fonction de leur pourcentage de vente. Quant à ceux qui sont chargés de contrôler les chiffres, de vérifier les comptes, il se propose aussi de les rémunérer en fonction du nombre d'erreurs relevées... Bref, il met en place tout un système d'organisation qui lui assure la prospérité. Son appétit croît en même temps que la réputation de son enseigne, qui prend la figure d'un ogre, d'un "monstre", d'une "terrible machine" exploitant les appétits de la femme et condamnant les commerçants alentour  à l'agonie.

Mouret avait l'unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l'y tenir à sa merci. C'était toute sa tactique, la griser d'attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. Aussi, nuit et jour, se creusait-il la tête, à la recherche de trouvailles nouvelles. Déjà, voulant éviter la fatigue des étages aux dames délicates, il avait fait installer deux ascenseurs, capitonnés de velours. Puis il venait d'ouvrir un buffet, où l'on servait gratuitement des sirops et des biscuits, et un salon de lecture, une galerie monumentale, décorée avec un luxe trop riche, dans laquelle il risquait même des expositions de tableaux. Mais son idée la plus profonde était, chez la femme sans coquetterie, de conquérir la mère par l'enfant ; il ne perdait aucune force, spéculait sur tous les sentiments, créait des rayons pour petits garçons et fillettes, arrêtait les mamans au passage, en offrant aux bébés des images et des ballons? Un trait de génie que cette prime des ballons, distribuée à chaque acheteuse, des ballons rouges, à la fine peau de caoutchouc, portant en grosses lettres le nom du magasin, et qui, tenus au bout d'un fil, voyageant en l'air, promenaient par les rues une réclame vivante ! (page 234-235)

Du reste, Mouret ne tire pas seulement des femmes sa fortune, mais également son plaisir. C'est un homme à femmes, nouant des liaisons avec des femmes de la haute société, surtout lorsque celles-ci peuvent lui être d'une certaine utilité pour son commerce, ne dédaignat pas les autres, "ramassées" ici ou là, pourvu qu'il s'amuse. Il se sert même dans son magasin, où il "n'avait qu'à se baisser pour les prendre, toutes attendaient son caprice en servantes soumises" (page 293). Mais voilà que, lorsqu'il veut se donner la satisfaction de posséder Denise, sont il a subi le charme peu à peu, malgré lui, celle-ci se refuse à lui. Il lui fait toutes sortes d'offres, mais son argent ne réussit pas à la faire plier, là où d'autres ont profité de cette position avantageuse pour se faire offrir tout ce qu'elles voulaient.

Denise résiste, et pourtant elle est amoureuse de lui, mais se garde bien de le lui faire savoir. Elle est bien consciente de l'évolution des sentiments de Mouret à son égard, qui finit par renoncer à toutes les autres femmes pour la contenter, car elle lui a dit un jour qu'elle ne partageait pas. Mais elle s'obstine à le repousser, non par calcul ni par égard pour des considérations morales ou religieuses, mais simplement pour "satisfaire son besoin d'une vie tranquille" ; elle éprouve "une révolte, presque une répulsion devant le don définitif de son être, jeté à l'inconnu du lendemain" (page 340).

Comme elle se sait profondément amoureuse, elle ne veut pas souffrir si jamais Mouret, après avoir goûté à ses charmes, la laissait tomber comme il l'a fait avec toutes les autres. C'est une femme qui sait ce qu'elle veut, d'une grande force intérieure et d'une dignité dans la souffrance qui la maintiennent debout, malgré tous les vents qui s'agitent autour d'elle, et qui forcent Mouret à s'abandonner, à oublier ses principes, à mépriser même toute la fortune qu'il possède, puisque celle-ci n'est pas capable de vaincre la volonté d'une jeune fille. Devant elle, il s'humilie :

"Dites, faut-il que je me mette à genoux, pour toucher votre coeur ?
Il en était là. Lui qui ne tolérait pas une peccadille à ses vendeuses, qui les jetait sur le pavé au moindre caprice, se trouvait réduit à supplier l'une d'entre elles de ne pas partir, de ne pas l'abandonner dans sa misère." (page 339)

Fenêtre éclairant les débuts des grands magasins à Paris, avec le fonctionnement moderne, comme celui des soldes, histoire d'amour attachante, Le Bonheur des Dames est un roman dont le charme me séduit toujours.

Emile Zola, Au Bonheur des Dames, Collection Petits Classiques Larousse, 478 pages.

mercredi 29 février 2012

Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut, de Yahia Belaskri

Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut est le deuxième roman de Yahia Belaskri, après Le Bus dans la ville, que j'avais lu avec plaisir, mais Si tu cherches la pluie... est d'une tout autre facture, je veux dire qu'il entraîne le lecteur vers des hauteurs plus vertigineuses, il vous étreint d'une manière plus saisissante, vous imprime dans l'âme les blessures des personnages qui, malheureusement, ne sont pas des cas particuliers, des cas uniques, au contraire, ils disent la souffrance quotidienne de milliers d'êtres, dans ces pays où l'espoir est une chimère. Souffrance donc qui constitue l'ordinaire de beaucoup d'individus, mais racontée d'une manière extraordinairement poignante. On retrouve dans ce roman la thématique qui tapisse Le bus dans la ville : le dégoût inspiré par une ville qui asphyxie les talents, qui désespère sa jeunesse, qui la conduit délibérément au bord du gouffre : que faire ? Comment s'en sortir ?  



Au début pourtant Déhia, personnage central du roman, reste courageusement positive, face à cette ville, "sa" ville, qui se défigure, devient méconnaissable :

"Même sous la pluie ou le déluge, elle l'aimait, exubérante, indisciplinée, une ville à flanc de colline qui s'échoue dans la mer. [...] Une ville de soleil, aujourd'hui aveuglée par les trombes d'eau qui viennent d'en haut, du ciel furieux et déchaîné." (page 12)

Difficile, au début du roman, de ne pas entendre en écho le poème "Il pleure dans mon coeur" de Paul Verlaine, dont le premier quatrain est connu de tous :

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

En effet, une pluie abondante se répand sur la ville et charrie avec elle la désolation : "Il pleut. Sur la ville et ses habitants, sur les maisons et les voitures. Il pleut partout, même dans le coeur des hommes." (page 20) Comme dans les textes sacrés, ce déluge a tout l'air d'être l'expression de la colère, sinon la tristesse du ciel : c'est "comme si le ciel blessé pleurait" (page 36). Pourquoi donc pleure-t-il ?

C'est que la méchanceté de l'homme est à son comble dans cette ville qui n'est pas nommée, mais qui est clairement musulmane, maghrébine. Pendant que s'abat cette pluie diluvienne, sous un toit se célèbre l'amour, sous un autre s'invite la mort. Non, elle ne s'invite pas, elle est convoquée par ceux-là mêmes qui devaient être les plus aimants. En l'espace d'une nuit, la vie de Déhia bascule. Elle est jeune, elle est belle, elle est professeur à l'Université, elle aime et est aimée, elle tient bon sur la corde malmenée de ses principes, mais en une nuit, tout chavire.

Tous ceux qui ont des principes dans ce pays, ceux qui s'accrochent à l'honnêteté, qui voient le mérite comme une bouée de sauvetage sont condamnés. Condamnés à la mort, physique ou morale, condamnés à l'exil. Il n'y a que deux voies possibles dans cette ville où l'on s'enlise rapidement "qui dans la corruption, qui dans la médiocrité" (page 38).

Comme Déhia, Adel, son mari, cadre dans une entreprise, avait tenté de faire vivre ses convictions, en vain. Tous deux, chacun de son côté, dut obéir à cette injonction d'un père désabusé : "Partez ! Partez ! Quittez ce pays ! Il ne vous mérite pas. Il n'a pas de place pour vous." (page 37) Déhia, Adel se retrouvent de l'autre côté de la mer, en Occident. C'est là qu'ils prennent un nouveau départ. C'est là qu'ils reconstruisent une vie à peu près normale, s'offrant des vacances dans un lieu touristique qu'on identifie aisément comme étant l'Italie, pays des "amphithéâtres et des temples" (page 7), "botte de terre qui se jette dans la mer" (page 121) etc. Mais là aussi va les rattraper le passé.

Badil, lui, le frère d'Adel, ne demandait qu'à être. Ni qualification ni rien, il ne prétendait qu'à un coin où dormir, à avoir chaque jour quelque chose dans le ventre, mais la vie le pousse dans un tunnel effroyable. Son itinéraire fait penser, au début, aux héros de Victor Hugo, Jean Valjean ou Claude Gueux, que la misère conduit en prison. Quel homme peut sourire à la vie, au sortir de là ? Badil y connaît le calvaire, pourtant, il s'accroche à la vie, à l'espoir d'une renaissance.  Mais la vie s'acharne sur lui avec application. Pour lui aussi, sa ville devient une "ville maudite", "ville de malheur" (page 107)

D'autres destins sont présentés dans le roman. Furtivement, mais suffisamment pour laisser entrevoir l'ampleur de leur misère, la violence qui les a marqués au fer rouge. Mais ces personnages sont forts de leur volonté de s'en sortir, ils tentent de se soustraire au poids de la fatalité qui menace de les écraser, même si, comme dans les tragédies grecques, l'issue ne peut être que fatale.

Les mots qui me viennent à l'esprit pour terminer ce billet sont ceux de Sony Labou Tansi, tirés de son roman La vie et demie :

"La solitude. La solitude. La plus grande réalité de l’homme c’est la solitude. [...] Tu es seul en toi. Tu viens seul, tu bouges seul, tu iras seul."

Cette réalité-là crève les yeux du lecteur dans Si tu cherches la pluie..., elle décrit parfaitement la vie de Badil en particulier, lui qui était pourtant issu d'une famille nombreuse.

On referme le roman bouleversé. 

Lire aussi les critiques de Gangoueus et Alain Mabanckou.

Yahia Belaskri, Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut, Editions Vents d'ailleurs, 2010, 128 pages.

Le roman a reçu le Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs 2011.

dimanche 26 février 2012

L'étrange rêve d'une femme inachevée, de Libar M. Fofana

Libar M. Fofana, je m'étais promis de le découvrir en lisant notamment Le diable dévot, dont Raphaël et Hervé, amis blogueurs, avaient fait une présentation intrigante. Apprenant qu'il venait tout juste de publier un autre roman, L'Etrange rêve d'une femme inachevée, c'est sur celui-ci que j'ai sauté, quitte à remonter le courant de ses publications ensuite.


L'Etrange rêve d'une femme inachevée, titre non moins intrigant ; dédicaces qui auguraient une écriture délicieuse... Je me suis plongée avec avidité dans ce roman. Nous sommes à Kökouradji, un village de Guinée (Conakry), dans les années soixante. La population y est largement analphabète, ainsi, lorsque naissent dans ce village des siamois, et des siamois d'une curieuse nature, puisque l'un semble greffé au corps de l'autre par l'abdomen, la stupéfaction, la terreur et la supersitition mêlées provoquent instantanément un sentiment de rejet. Ces enfants sont considérés comme des "monstres", en premier par le père qui n'a pas même de peine pour sa femme, morte en couches dans des conditions aussi difficiles : "Une femme qui était capable d'engendrer de pareils monstres ne méritait ni sa compassion ni sa son pardon" (page 17).  Incapable de faire face à ce qu'il considère comme une tragédie, lui qui "avait mis ses espérances de pauvre en la naissance d'un fils, comme le semeur porte les siennes en sa première moisson" (page 16), il s'enfuit, laissant à son frère, Biro, le soin de prendre une décision.

Pour ce dernier, la solution est claire : leur ôter la vie, mais certains s'interposent : ces enfants sont-ils vraiment une "oeuvre du diable" ? Ne peuvent-ils être considérés comme un miracle de Dieu, même si c'est un miracle "inachevé" ? L'un des enfants est formellement une fille, elle sera nommée Hawa, quant à l'autre, qui semble sortir de l'abdomen de sa soeur, son sexe est indéterminé, l'oncle hésitera à lui donner un nom. On prendra l'habitude de l'appeler Toumbou, ce qui veut dire "asticot". Elle se révèlera être une fille, comme le perçut la vieille Saran, la veuve sans enfant à qui elles seront finalement confiées, et qui les élèvera avec amour, bénissant le ciel de ce cadeau, elle dont l'utérus était resté infécond, en effet "le bonheur d'une mère n'est pas plus dans l'acte de donner la vie que dans celui d'élever et d'aimer un enfant." (page 22)

Le lecteur voit donc se dérouler sous ses yeux la vie de ces deux soeurs siamoises, partageant leurs humiliations, leurs interrogations, leurs émois, leurs rêves, au fil des âges. Mais peut-on rêver d'avoir un destin à soi lorsqu'on partage le même corps ? Les deux soeurs sont pourtant, indubitablement, deux individus différents, chacune avec son caractère, ses aspirations propres, forgées sans doute par leur situation physique : de ce point de vue, Toumbou est dépendante de sa soeur, n'ayant en fait que la moitié supérieure d'un corps féminin corps, encore que celui-ci peine à se développer, tout chez elle reste à l'état embryonnaire, comme ses deux bras qui ressemblent davantage à des moignons. Sa soeur, elle, a le monopole des déplacements puisque c'est elle qui porte les jambes. Hawa est en outre très belle de figure si bien qu'elle suscite bien plus la sympathie des gens qui voient Toumbou comme un parasite se nourrissant de la vie de sa soeur. Les frustrations de Toumbou se transforment en sarcasmes, même vis-à-vis de sa soeur qui demeure pourtant très maternelle avec elle. Toumbou mise sur les capacités de son esprit qui se développe de manière exceptionnelle à défaut d'avoir un corps entier ; elle rêve d'une carrière politique, tandis que Hawa (surtout lorsque survient l'adolescence) aspire à être une jeune fille comme les autres, capable de connaître l'amour. L'une est féroce, l'autre douce, chacune cherchant le meilleur moyen de se réaliser, d'être, d'exister :

Cette quête d'identité était en réalité une quête de place. Quelle place ai-je dans ce monde ? Les places, elles le voyaient, étaient attribuées par les autres, les gens en place, selon des critères esthétiques, morales, de nom ou de fortune dont elles ne pouvaient se prévaloir. Se sentant rejetées, elles se rapprochèrent l'une de l'autre. [...] Or un lien protecteur se transforme souvent en chaîne. Ce besoin vital qu'elles avaient l'une de l'autre s'avéra à la longue une souffrance. (pages 30-31)

Le destin de ces soeurs siamoises est très émouvant, leur quête reflète celle que chacun de nous porte en soi : nous nourrissons tous des ambitions, nous avons tous des rêves que nous parvenons plus ou moins à réaliser, mais nous avons, plus que tout, besoin d'être reconnus, d'être considérés par ceux qui nous entourent. Or la société prend un malin plaisir à nier l'existence de certains, lorsque ceux-ci ne correspondent pas à l'idée qu'elle se fait de ce qu'est un homme, de ce que c'est que la "valeur" d'un homme. La Valeur avec un grand "V", celle capable de nous racheter, de nous donner accès à la dignité humaine, ne serait-ce pas, finalement l'amour ? Cet amour capable de nous métamorphoser ou plutôt de révéler notre vraie nature aux autres.
Le roman se termine par une renaissance. Le "miracle inachevé" s'accomplit à la fin,  laissant le lecteur méditer sur les caprices du destin ou sur les voies impénétrables de Dieu, c'est selon. Le texte est bien écrit, il est poignant sans être dénué d'humour. Très belle découverte !

Libar M. Fofana, L'étrange rêve d'une femme inachevée, Editions Gallimard, collection Continents noirs, 2012, 200 pages. 

mercredi 15 février 2012

Une enfant de Poto-Poto, d'Henri Lopes

Poto-Poto. C'est le nom que porte le troisième arrondissement de Brazzaville. Y a-t-il un quartier aussi bien nommé que celui-là pour dire le peuple ? En effet il ne figurerait pas parmi les "beaux quartiers" de la capitale congolaise, ce n'est pas le fief des "bourgeois", au contraire, c'est là que l'on peut prendre le pouls du peuple. En kikongo ou en kituba, deux langues congolaises, "poto-poto" signifie "boue", mais pas dans le sens péjoratif, ce terme désigne simplement la "terre", et on trouve à Poto-Poto toutes sortes de gens, ça grouille de vie. Ainsi Poto-Poto rime bien avec "peuple", "populaire" ; on peut alors comprendre que cet arrondissement soit la cible des hommes politiques doublés d'hommes de lettres, qui souhaitent sans doute par là dire leur proximité avec le peuple et par la même occasion prendre leurs distances avec les détenteurs du pouvoir, qui ignorent ou plutôt ferment les yeux sur le quotidien des citoyens, se contentent de leurs privilèges et ne font rien pour soulager les populations qu'ils gouvernent. Henri Lopes, romancier qui a été plusieurs fois ministre avant de devenir ambassadeur du Congo en France, charge qui est toujours la sienne à ce jour, vient de publier Une enfant de Poto-Poto, aux Editions Gallimard. Un autre homme de lettres, Aimé Bedel Eyengué, que nous avons déjà présenté ici, se propose de devenir une figure de Poto-Poto, en présentant sa candidature en qualité de député. Poto-Poto a aussi été magnifié par Tchicaya U Tam'si, poète et romancier congolais, et aussi par le chanteur Pamelo Mounka. Bref, Poto-Poto inspire les artistes congolais.




Une enfant de Poto-Poto est le récit de Kimia, depuis les festivités du "Dipanda", l'indépendance, le 15 août 1960, jusqu'à l'intrusion des téléphones portables dans la vie quotidienne. On pourrait donc dire que ce sont plus de quatre décennies que ce roman couvre, une bonne tranche de l'histoire politique du Congo et de l'évolution de la société congolaise qui est proposée au lecteur en même temps que la narratrice retrace son itinéraire, ses études aux côtés de Pélagie, leur fascination à toutes deux pour l'un de leurs professeurs, M. Franceschini, arrivé de France, qui leur parle de littérature d'une manière unique et qui, tout blanc qu'il est, possède une connaissance profonde de l'âme africaine avec laquelle il semble ne faire qu'un ; le récit de Kimia se poursuit avec l'obtention d'une bourse pour les Etats-Unis tandis que Pélagie en obtient une pour la France, sa carrière comme romancière, leurs mariages respectifs, le retour permanent au pays natal...

Il ne faut pas s'étonner de la présence dominante du Congo dans ce roman (et dans d'autres de l'auteur), malgré les multiples pérégrinations de l'héroïne, qui est le porte-parole de l'auteur : "Je vis à l'étranger, mais la substance de mes romans est une pâte extraite de la terre africaine", déclare-t-elle, page 212.  Cette présence s'exprime aussi à travers la langue romanesque, soucieuse de traduire la congolité des personnages aussi bien que celle de l'auteur, qui a ainsi construit sa "marque" de fabrique. Il n'y a qu'à relire par exemple le Pleurer-Rire, pour en être édifié. Kimia explique bien l'importance du Français congolais dans toute toute l'oeuvre romanesque d'Henri Lopes :
"[...] Il s'agit, ma chère, de congoliser le roman. [...] Un roman en langue avec des mots français. Pas des mots de France." (Une enfant de Poto-Poto, page 75)

Dans ce roman, on retrouve les thèmes chers à Lopes : la politique, le métissage, l'amour, amour multiple ou double vie en particulier, mais il est surtout, à mon sens, une belle conversation, bien que muette, entre le lecteur et l'auteur, qui en dit plus long sur ce dernier que si on l'entendait discourir au cours d'un débat, à un salon du livre ou sur un plateau télé. Ouvrir un livre est la meilleure manière d'apprendre à connaître un auteur, à se familiariser avec son univers, c'est pourquoi l'héroïne répugne à se prêter au jeu des conférences, tables ronde et autres rencontres organisées avec le public, à l'animation d'atelier d'écriture, comme si l'écrivain pouvait devenir un professeur apte à transmettre son art.

"Je ne crois pas au bien-fondé de ces rencontres. Elles aident peu à la vente des livres et sont une perte de temps pour les auteurs. Je n'y rencontre jamais les écrivains que j'admire. Aujourd'hui, c'est par les médias que l'on touche les lecteurs. C'est à notre personnage qu'on s'intéresse, pas à notre travail.
Le programme prévoyait l'animation d'ateliers d'écriture. Un exercice vain. L'écrivain est un artisan. Son métier s'apprend, mais pas dans une classe. Il n'est ni un cordon bleu ni un féticheur possédant des recettes et des pouvoirs secrets à transmettre. C'est en lisant qu'on apprend à écrire.
[...]
Pas d'atelier d'écriture ni de conférence ex cathedra. Je lirai mes textes. C'est l'unique introduction à tout débat fructueux. La meilleure.
Paresse ? Fantaisie ? Un peu des deux. Avant tout une intime conviction. La préparation de conférences disperse, mord sur le temps réservé à l'écriture, n'est pas dans la nature de l'artiste. Toute ma philosophie s'exprime dans mes romans. Mes gloses ne peuvent éveiller l'écho que mes romans font résonner en vous."  (page 204)

Après mon étude intitulée L'Expression du métissage dans la Littérature africaine, où j'essaie de voir comment les auteurs africains procèdent pour que le Français, qui est leur langue d'écriture, ne laisse pas de traduire leur moi africain, j'étais curieuse de savoir si Henri Lopes continuait la trajectoire tracée dans ses précédents romans, en particulier dans Le Lys et le Flamboyant, qui est l'une des oeuvres principales étudiées dans cette étude. Dans Une enfant de Poto-Poto, il continue à faire un abondant usage de l'italique pour signaler les expressions ou tournures propres au Français du Congo, et à la traduction ou l'explication immédiate, juste après les expressions "en langue", pour éviter les notes de bas de pages, plutôt rébarbatives pour le lecteur, surtout lorsqu'elles sont nombreuses. Pour exemple, l'incipit du roman : "Certains nous appelaient les enfants dipanda, un mot forgé pour traduire indépendance en langue."

Un peu plus loin : "A côté de nous, un rythme saccadé : les Babembés. Ils trépignent et sautillent à la manière des enfants jouant au dzango, notre marelle."

Pour les expressions locales, un exemple, page 58 : "Un quadragénaire d'aujourd'hui n'est pas un quadragénaire du temps de nos parents. Et puis, vraiment Kimia, toi-là vraiment, , je ne pensais pas que tu avais l'esprit si mal tourné que ça. Or que tu es pour toi vicieuse !"

La première partie du roman, avec ses deux personnages féminins, amies inséparables, qui sexpriment en francongolais, échangeant notamment sur leurs aventures amoureuses, m'a fait penser au roman La Brève histoire de ma mère, de Dibakana Mankéssi ; et le filet de musique congolaise, qui parcourt le roman de bout en bout, notamment à travers l'évocation de ses "tubes" m'a rappelé le dernier roman de Dongala, Photo de groupe au bord du fleuve
Vous l'aurez compris, si vous voulez découvrir des romans bien congolais, et tout récents, je vous conseille ces trois titres : Une enfant de Poto-Poto, Photo de groupe au bord du fleuve et La brève histoire de ma mère.


Henri Lopes, Une enfant de Poto-Poto, Gallimard, collection Continents noirs, 272 pages, 17.50 €.

Henri Lopes, s'exprimant sur Une enfant de Poto-Poto, sur RFI, émission bien assaisonnée de ces morceaux de l'époque des indépendances.

lundi 2 janvier 2012

Galadio, de Didider Daeninckx

"Voici des siècles que l'Europe a stoppé la progression des autres hommes et les a asservis à ses desseins et à sa gloire", déclare Frantz Fanon dans sa conclusion aux Damnés de la terre, elle qui "jamais ne cessa de parler de l'homme, de proclamer qu'elle n'était inquiète que de l'homme, nous savons aujourd'hui de quelles souffrances l'humanité a payé chacune des victoires de son esprit." L'hypocrisie de la "mission civilisatrice" pour justifier la colonisation est aujourd'hui une chose manifeste pour tous, encore faut-il avoir le courage de le reconnaître, de le dire.

Si les politiques actuelles ne peuvent rendre compte des crimes commis par les générations antérieures, elles pourraient tout au moins se démarquer d'elles en faisant de telle sorte que ceux-ci soient connus, en sensibilisant la jeunesse contre ces crimes, une manière de prévenir, de lutter contre cette ignominie. Sans aller jusque-là, le droit de savoir constitue à lui seul une raison suffisante pour voir ces événements intégrer les programmes d'enseignement, libre ensuite au lecteur d'en faire ce qu'il veut. N'est-ce pas au nom du droit à la connaissance que naquit le projet de l'Encyclopédie, mené au XVIIIe siècle par Diderot, et qui soutint fortement le mouvement des "Lumières" ? 



Si les occidentaux ont toujours eu à coeur de transmettre aux générations futures les hauts faits de leur nation, s'ils se sont souciés de faire connaître au monde entier les merveilles de leur civilisation, la richesse de leur culture, le caractère prodigieux de leurs réalisations, c'est un silence assourdissant qui pèse sur tout ce qui touche aux Noirs, plus précisément sur la manière dont ils ont traité les Noirs,  car il apparaît qu'ils les ont toujours traités comme des sous-hommes. Ces événements qui montrent que l'homme blanc s'est conduit d'une manière tellement honteuse, indigne de celui qui se disait "civilisé", "religieux", où il apparaît plus barbare que celui qu'il prétendait élever au rang d'homme, eh bien ces événements-là sont soigneusement tus. Il faut des écrivains engagés comme Didier Daeninckx pour briser le silence, pour écrire ces pages manquantes des livres d'histoire.

Le héros éponyme Galadio habite rue zwingli, à Ruhrort, en Allemagne. Il est métis. Son père était un "tirailleur sénégalais", appellation qui désignait tous les Noirs des colonies que l'on fit venir en renfort durant la grande guerre (et ça n'a pas beaucoup changé, aujourd'hui encore beaucoup considèrent l'Afrique comme un pays et non comme un continent, avec ses multiples diversités). En réalité le père de Galadio, Amadou Diallo, est Malien, mais Galadio ne l'a jamais connu, il ignorait même tout de ce père absent, jusqu'au jour où il surprend une conversation entre sa mère et le frère de cette dernière, l'oncle Ludwig. Celui-ci reproche à sa soeur de ne pas s'être débarassée de ce "fruit pourri de la défaite", de ne pas avoir fait comme celles qui s'étaient tournées vers l'orphelinat, laissant là leur progéniture sous le prétexte d'avoir été violées par ces barbares d'Africains. Mais la mère de Galadio a refusé cette solution de facilité, elle ne renie à un aucun moment l'enfant qu'elle a eu du "tirailleur sénégalais", subissant ainsi, de la part de la société, un mépris toujours plus croissant, elle connait même une dégradation de son statut social.


Son fils, lui aussi, se retrouve peu à peu comme un étranger dans un environnement qui l'a pourtant vu naître et grandir. Il avait de bons résultats scolaires, menait toutes sortes d'activités aux côtés de jeunes gens de son âge, avant que l'accès ne lui en soit interdit du jour au lendemain. C'est que son pays sombre dans le nazisme et que, pour la "conservation de la race", toute personne ayant "parmi ses ancêtres, du côté paternel ou du côté maternel, une fraction de sang juif ou de sang noir" doit être mise à l'écart. L'Allemagne nazie avait à ce point la hantise de la souillure par le sang noir que les métis sont castrés. Quant aux "tirailleurs sénégalais", ces "Gaulois de couleur", une association dénommée "Ligue de la détresse allemande contre la honte noire" réussit à les faire expulser d'Allemagne :

 "C'est un crime envers la civilisation que de faire venir du centre de l'Afrique des nègres arriérés pour surveiller un peuple d'une culture supérieure. Au nom de l'honneur du peuple allemand, la protestation s'amplifie contre la honte qu'on nous impose, et notre appel s'adresse à la conscience de l'univers civilisé..."
(Galadio, Larousse, page 42-43)


Mais les Français du Général de Gaulle réservent-ils un meilleur traitement à ces Noirs qui ont quitté leur continent pour une guerre qui leur était complètement étrangère ? Envoyés en première ligne au front, ils servaient plutôt de bouclier aux troupes alliées, ce qui témoigne du peu de cas qu'on faisait de leur vie ; mais ensuite, lorsque la victoire sur Hitler est enfin acquise, grâce notamment à ces Africains, bénéficient-ils d'une pleine reconnaissance, de meilleurs égards ? Que nenni ! Nombreux sont abandonnés sur les côtes africaines (on n'avait plus besoin d'eux, pourquoi les garder à charge ?)D'autres tentent de gagner leur vie par quelque moyen que ce soit sur le territoire français, afin de pouvoir aider les leurs, au pays.

Galadio apprend toutes ces informations en farfouillant dans la presse confidentielle, en entreprenant un voyage qui le mènera sur les traces de son père. Les persécutions contre les Juifs sont également relatées. On voit, dans ce roman, comment une société, dont les diverses popuplations vivaient en bonne intelligence, se transforme soudain en ogresse prête à manger ses propres enfants, et ceci sous le couvert du silence. Aucune protestation, aucune mobilisation contre ces lois iniques visant des personnes qui, hier, étaient considérées comme des concitoyens ! Les résistances individuelles n'ont aucun poids si elles ne sont pas soutenues par un mouvement de masse. 

Le "démiurge, c'est le peuple" et "les mains magiciennes ne sont que les mains du peuple", dit encore Frantz Fanon dans les Damnés de la terre, plus précisément dans le chapitre intitulé "Mésaventures de la conscience nationale" (p. 187). Il ajoute que le "sommet ne tire sa valeur et sa solidité que de l'existence du peuple au combat. A la lettre, c'est le peuple qui se donne librement un sommet et non le sommet qui tolère le peuple". (p. 188)

Cette vérité est éclatante à travers les manifestations de foule que l'on observe dans les pays arabes, ce soulèvement du peuple comme un seul homme, capable de déraciner des dictatures qui se considéraient comme des "baobas". Sans la complicité ou tout au moins le silence de la population, le nazisme n'aurait pas été aussi puissant, aussi destructeur.


Didier Daeninckx, Galadio, Larouse, collection "Les Contemporains, classiques de demain", 2010, une lecture découverte par le biais de St-Ralph.

A lire aussi, du même auteur, Cannibale, d'où Galadio tire sa source.

samedi 31 décembre 2011

Bye bye 2011

Et voilà, 2011, c’est terminé !

Nous avons passé une cinquantaine de semaines ensemble, certaines fructueuses, d’autres moins fructueuses. Mais à tout moment, je vous ai sentis près de moi, avec moi, présents même quand, moi,  j’étais « absente ». Vous êtes venus régulièrement brouter dans la vallée, même lorsque l’herbe n’était pas fraîche. Mais je vais vous dire, c’est moins l’herbe de la vallée que vos visites qui font de ce lieu un endroit où il fait bon se reposer. Je vous remercie pour cette belle année passée ensemble, pour vos témoignages d’amitié, pour vos propositions de lecture.

Puisque c’est la fin de l’année, un bilan s’impose ! Je n’aurais réussi à chroniquer qu’une petite trentaine de livres. J’espère faire mieux en 2012. Plutôt d’heureuses lectures, si bien que je n’ai pas à me plaindre, j’ai été gâtée ! Mais il y a tout de même quelques titres qui se hissent un peu plus haut que d’autres dans mon estime, ou plutôt qui se logent un peu plus confortablement dans mon cœur de lectrice. Oui, c’est plutôt une histoire d’amour, ça n’a rien à voir avec des critères littéraires, enfin si, un peu, mais je veux dire qu’il est inutile de me demander pourquoi je les affectionne particulièrement, ces romans : je suis tout simplement tombée amoureuse d’eux, et l’amour et la raison ne font pas trop bon ménage.

Bon, je ne vais pas vous faire attendre plus longtemps, je vous livre mes coups de cœur-coups de foudre de cette année 2011. Il s’agit de :


1.      Sourires de loups de Zadie Smith

2.      L’Hibiscus pourpre de Chimamanda Ngozi Adichie

3.      Noires blessures de Louis-Philippe Dalembert


Si vous voulez vous faire plaisir, si vous voulez démarrer la nouvelle année par des lectures qui vous retiendront longtemps encore après que vous les ayez terminées, alors prenez ces trois-là !


Je vous souhaite, à toutes et à tous, une excellente année 2012 !

mercredi 28 décembre 2011

Les Damnés de la terre, de Frantz Fanon

L'année 2011 touche à son terme et j'avais résolu de lire avant qu'elle ne s'achève les oeuvres principales de Frantz Fanon, Peau noire masques blancs et Les Damnés de la terre. Pourquoi cette année en particulier, alors que j'ai depuis toujours eu le désir d'observer de près la pensée de cet auteur ? C'est que cette année marque le cinquantenaire de sa disparition et de la parution des Damnés de la terre, qui peut être vu comme un testament. En effet, non seulement c'est son dernier livre mais surtout il fut écrit alors que l'auteur savait qu'il ne lui restait que très peu de temps à vivre. C'est en décembre 1960 que Fanon apprend qu'il est atteint de leucémie. Malgré l'interdiction qui pèse sur l'essai à sa parution, fin novembre 1961, il est lu et trouve des échos dans la presse. Certains parviendront à Fanon sur son lit d'hôpital, avant qu'il ne ferme définitivement les yeux, le 8 décembre 2011. Son livre, lui, demeure, pour ouvrir les yeux de l'humanité.


50 ans après la mort de Frantz Fanon, force est de constater que la lecture de ses livres, des Damnés de la terre en particulier, est utile, indispensable même pour qui veut comprendre le destin des pays sous-développés, connaître le cheminement qu'ils doivent prendre pour parvenir à la sphère du développement, de la prospérité, de la croissance économique. Franchement, quand on voit avec quelle rigueur et quelle lucidité Fanon analyse la situation politique des anciennes colonies, je me dis que tout chef d'Etat africain, ou plus largement de pays sous-développé, devrait avoir lu Les Damnés de la terre et pourquoi pas en faire son livre de chevet !

Rigueur et clarté résident en premier lieu dans la composition du livre, organisé en chapitres avec des rappels et/ou résumés constants de ce qui a été énoncé précédemment. Frantz Fanon s'est vraiment soucié, dans la rédaction de son livre, de ce que le lecteur ne perde pas le nord, accède bien à la substance de son propos. Autant le langage est soutenu, avec parfois des passages d'une beauté toute littéraire, autant le message est accessible à tous. Et dire qu'il l'a écrit seulement durant sa dernière année d'existence ! C'était vraiment un esprit supérieur. Mais il faut reconnaître, avec Nicolas Boileau, que "ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément". Le propos de Fanon dans les Damnés de la terre est d'une singulière clarté.

De quoi est-il donc question ? De l'observation du processus qui conduit à la décolonisation : le désir légitime des colonies d'accéder à l'indépendance ; le refus des colonialistes d'abandonner des territoires dont ils tirent des profits gigantesques, leur travail de sape intérieure lorsque s'organisent les luttes de libération nationale ; les difficultés auxquelles doivent faire face les jeunes nations lorsque l'indépendance est enfin acquise, arrachée ; les erreurs qu'elles ne doivent pas commettre si elles espèrent réussir leur construction, comme de penser par exemple qu'elles peuvent rattraper l'Europe, ou réaliser en peu de temps ce que cette dernière a bâti durant des siècles. Il faut savoir que les conditions ne sont pas les mêmes :

"Les Etats européens ont fait leur unité nationale à un moment où les bourgeoisies nationales avaient concentré dans leurs mains la plupart des richesses. [...] La bourgeoisie représentait la classe la plus dynamique, la plus prospère. Son accession au pouvoir lui permettait de se lancer dans des opérations décisives : industrialisation, développement des communications et bientôt recherches des débouchés "outre-mer" [...] Tandis que le monde sous-développé est un "monde de misère et inhumain. Mais aussi un monde sans médecins, sans ingénieurs, sans administrateurs. Face à ce monde, les nations européennes se vautrent dans l'opulence la plus ostentatoire."
Cette opulence est jugée "scandaleuse" par Fanon car ces nations la doivent à ceux-là qui sont mis au défi de s'en sortir sans elles. Il ne faut pas perdre de vue que "le bien-être et le progrès de l'Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes."
(extraits pages 93-94) 
Frantz Fanon examine les causes qui conduisent les jeunes Etats à essuyer des échecs, la principale d'entre elles étant de calquer son organisation sur le modèle européen. Il analyse finement la structure politique, économique de ces nouvelles nations mais aussi des phénomènes socio-culturels comme la danse, qui trouve une savante explication dans ce livre ! Il parle aussi des arts, de la Littérature, il met par exemple en lumière l'impact du mouvement de la Négritude tout en montrant ses limites, il établit le lien entre la culture et les luttes de libération de nationale.

D'une manière générale, Fanon fait l'état des lieux des pays sous-développés au moment où elles accèdent à la souveraineté. Son discours s'appuie sur des exemples concrets, précis, tirés de l'histoire de pays aussi différents que l'Algérie, le Congo, la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Kenya ou Madagascar par exemple.

Le moins qu'on puisse dire en lisant ce livre c'est que les observations de l'auteur résultent d'une analyse lucide, dépassionnée des rapports entre colonisés et colonialistes, Frantz Fanon connaît parfaitement la situation politique des différents pays dont il parle, il n'ignore pas leurs littératures et les tentatives de celles-ci à acquérir un statut similaire à celles européennes.

L'auteur se propose dans ce livre de soutenir les aspirations à la dignité des jeunes nations mais aussi de leur montrer les pistes qu'il faudrait emprunter pour qu'elles se réalisent pleinement. Tout son propos tend à la réhabilitation de l'Homme, c'est lui en fin de compte qui doit se réaliser pleinement. Il dénonce les "crimes de l'Europe" que sont "la haine raciale, l'esclavage, l'exploitation" et met en garde contre la tentation du mimétisme, mais ne pousse nullement à la haine. Au contraire c'est un discours pétri d'humanité, chargé de l'appel à la communication et à la réconciliation entre les hommes qu'il livre ici : "Nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l'homme, de tous les hommes." (page 304)


Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, première édition François Maspero 1961, Editions La Découverte 2002, 320 pages.