lundi 1 décembre 2008

ENTRETIEN avec FATOUMATA KANE


Publié dans le magazine AMINA N°464 de décembre 2008.


Fatoumata Kane est celle que nous nous plaisons à appeler une « africaine sans frontières ». En effet, elle est sénégalo-malienne de naissance, burkinabé par le mariage et brazzavilloise eu égard à son lieu de résidence actuel. Où qu’elle se trouve, sa plume ne la quitte jamais. En deux ans, elle a déjà publié trois ouvrages : Plaidoyer (2007), un recueil de nouvelles, Senteurs terrestres (2008), recueil de poésies, et un roman, Mirages (2008), tous parus aux éditions Le Manuscrit. Elle a aussi conçu et réalisé un CD ROM, « Mémoires d’un historien : Joseph KI-ZERBO », sous l’égide du Centre d’études pour le développement africain (CEDA) et de l’Université de Ouagadougou (RESAFAD).
Fatoumata Kane s’autorise également quelques séjours en Europe, notamment en France. Elle s’est trouvée doublement interpellée par les départs massifs des Africains vers l’Europe et par la vraie vie des immigrés dans ce soi disant ‘‘Eldorado’’.

Après Plaidoyer, votre premier texte dans le genre de la prose, où vous explorez les difficultés des femmes, les défis qu’elles ont à relever dans leur foyer, vous publiez à présent roman. Comment s’est effectué ce passage de la nouvelle au roman ?
L’écriture est un exercice vital pour moi et l’appel de la feuille blanche est aussi irrésistible qu’incontrôlable ; tous ceux qui écrivent peuvent vous le confirmer. Je trouve plutôt agréable de changer de genre.


Le thème cette fois est différent, mais les questions liées à la femme restent toujours présentes dans votre œuvre, vous évoquez le mariage forcé, la polygamie et ses causes, ses avantages et ses inconvénients. Vous êtes plutôt féministe ?
Si souhaiter l’épanouissement de la femme, c’est être féministe, alors je le suis profondément. Le drame des femmes c’est qu’elles sont souvent elles-mêmes partie prenante des violences subies, soit par peur, soit par inconscience et inconsistance et je pèse mes mots. Nous ne pouvons pas mettre tous nos maux sur le dos des hommes sans chercher la solution de nos problèmes en nous et trouver les ressources qui nous permettront de sortir la tête de l’eau.

Dans le cas de Souhaibou, c’est sa stérilité qui pousse son mari à prendre une seconde épouse. Souhaibou et Racky, sa coépouse, font penser à Léa et Rachel, les épouses de Jacob. Cependant Souhaibou n’a pas eu autant de chance que Rachel qui avait finalement pu donner des enfants à son mari. Vous montrez comment cette épreuve qu’est la stérilité pour une femme n’est pas insurmontable.
Comme toute difficulté ou contrariété, elle est bien sûr surmontable. Il est évident que nous souhaitons laisser une trace de notre passage sur terre à travers notre progéniture mais les actes que nous posons sont aussi très importants. Rien ne sert de se morfondre sur ce sur quoi nous n’avons aucune emprise. Chaque action porteuse de fruits que nous posons en assistant les autres peut humainement nous apporter autant de joie que la procréation

Comment trouvez-vous l’interprétation de votre héroïne concernant la polygamie : elle dit que c’est « la volonté de Dieu », est-ce pour montrer comment la société, les hommes en particulier détournent la parole sacrée pour faire accepter une chose qui en réalité n’a pas été dictée par Dieu ?
C’est ce qui est imposé aux femmes comme une vérité absolue, qui ne peut souffrir d’aucune contradiction ; comme lorsqu’on lui fait accepter que son paradis dépend de la satisfaction de son conjoint. Ce sont des sentences qu’elle a acceptées depuis des lustres. Qui peut l’en défaire si ce n’est elle-même ? Mais c’est bien plus facile pour elle de mettre toutes ces pesanteurs subies comme la volonté de Dieu. Pourtant nous savons tous que Dieu est avant tout Amour et Miséricorde.

Parlons de l’immigration, thème central de votre roman intitulé « Mirages ». Dès le titre, vous montrez combien l’entreprise de tous ces innombrables jeunes gens est vouée à l’échec : pour ceux qui ne meurent pas en pleine mer ou ne sont pas pris par la police, c’est tout de même une vie misérable qui les attend. Et très souvent la famille restée au pays ignore leurs conditions de vie en Europe...
C’est une évidence depuis de décennies que l’immigration occidentale a atteint ses limites et que la tentative de migration clandestine est une pure aberration. Nul, aujourd’hui ne peut dire qu’il ne sait pas ce qui l’attend sur cette voie scabreuse vers l’inconnu. Pourtant, chaque jour des centaines de jeunes se jettent sur cette voie en espérant fuir la misère économique, en rêvant de richesse fantasque pour finir engloutis aux fonds de l’océan. C’est une tragédie.

Vous dénoncez également l’attitude de ces familles qui encouragent leurs enfants à partir au péril de leur vie, ils sont plus préoccupés de recevoir des mandats, des euros en provenance de l’Europe, que de la vie que mènent leurs enfants là-bas...
Nous ne voyons hélas que cela sur le continent, des familles meurtries par la pauvreté qui mettent tout leur espoir, la résolution de tous leurs problèmes sur les fragiles épaules de jeunes à peine sortis de l’adolescence et qui dans un acte de bravoure et de désespoir absolus se jettent à la mer en espérant réaliser leurs propres fantasmes et les rêves de toute une famille. Ceci est une violence morale terrible.

Malgré tous les efforts de Souhaibou et de son mari pour convaincre Samba et ses parents qu’il est possible de se construire une vie infiniment, sinon aussi meilleure dans leur propre pays, ils ne sont pas entendus. Est-ce que votre livre ne risque pas le même sort ? Pensez-vous que votre message sera entendu ?
J’espère que mon livre sera lu et mon message entendu. J’espère avoir la possibilité d’en faire la promotion au niveau des ministères de l’éducation nationale afin qu’il puisse être disponible sinon dans les programmes scolaires du moins dans toutes les bibliothèques scolaires.

Revenons aux femmes, ce sont elles qui se battent, qui se lèvent vraiment pour faire bouger les choses, jusqu’à se faire élire Maire de la ville. L’avenir de l’Afrique est donc entre les mains des femmes ?
D’une certaine manière oui. Je suis convaincue que les femmes peuvent faire évoluer les choses lorsqu’elles se regroupent et qu’elles arrivent à se défaire des mesquineries inopportunes et des querelles de leadership absurdes qui mènent au nombrilisme et aux guerres intestines et fratricides où tous les coups sont permis. Elles sont certainement plus courageuses que beaucoup d’hommes. Elles ont un rôle fondamental à jouer dans notre société et elles ne doivent plus s’autocensurer et se priver d’être actrices actives et positives de leur temps.

En fait plusieurs questions sont soulevées dans votre roman mais qui, en général ne sont que succinctement développées, puisque le roman ne fait que 80 pages, c’est comme si vous l’avez écrit dans l’urgence... Qu’est-ce qui urgeait pour vous ?
Je ne l’ai pas vraiment écrit dans l’urgence, mais je ressentais tout de même l’urgence de dénoncer ce phénomène du mirage de l’émigration. Je crois que j’ai eu un peu de mal à me départir du style de la nouvelle. Je pense tout de même avoir écrit l’essentiel de ce que je voulais dire sur ce sujet.

Parlez-nous de vos futurs projets, vos prochaines publications.
J’ai plusieurs projets en cours, un nouveau roman mais surtout un essai sur les femmes africaines, un projet de création d’une maison d’édition et de promotion de la littérature africaine…

Un dernier mot ?
Je paraphraserai une de nos aînées, le Professeur Adam Bah Konaré : « Les femmes doivent impérativement se dire qu’elles ont d’autres rôles à jouer auprès des hommes que de les séduire ». C’est à mon avis le premier pas vers l’estime de soi et l’émancipation véritables.

6 commentaires:

GANGOUEUS a dit…

Interview très intéressant.
Je note cette auteure.

@+

Caroline.K a dit…

Bonsoir Liss,

J'ai découvert ton site grâce à gangoueus ... kikou G

Caroline.K a dit…

Fatoumata Kane, je ne te connais pas, mais en meme temps, je suis pas une lectrice, mon univers c'est plus le crayon et le ciné, mais grace à mon ange gardien qui m'a orienté vers des blogs de lectures, je commence à m'y mettre, alors merci de me permettre de rajouter un nom à ma liste.
A plus

Liss a dit…

Bonjour Caroline, et bienvenue sur mon blog, qui n'est pas aussi régulièrement mis à jour que chez Gangoueus. J'apprends beaucoup chez lui, non seulement à travers ses propres articles mais aussi en découvrant d'autres lecteurs et d'autres bolgs tout aussi riches. J'ai de plus en plus l'impression que de nos jours visiter un blog s'apparente à fureter dans une bibliothèque.
Merci de ta visite.

maria a dit…

Chère Liss,

J'ai lu l'interview que tu as faite à Fatoumata Kane et je l'ai trouvée très intéressante, ainsi que tout le blog.
Je fais partie de la rédaction du site www.noppaw.org ,une campagne visant à l'attribution du Prix Nobel pour la Paix aux femmes africaines, mais surtout à faire connaître et mettre en valeur le rôle des femmes en Afrique dans tous les secteurs de la vie. Nous voulons divulguer et faire connaître à la société civile, au niveau international, l'engagement des femmes dans la lutte quotidienne contre les défis que leur pose leur contexte de vie, à travers leurs témoignages et leurs histoires réelles.

Je te demande donc l'autorisation de publier cet article sur notre site, en langue originale pour le moment, puis probablement traduit en italien par la suite, tout en citant évidemment sa source.

Je souhaiterais également te demander de me transmettre l'adresse email de Fatoumata Kane, si tu es en sa possession et si cela est possible. En effet, je voudrais entrer en contact avec elle afin d'enrichir le contenu de notre site et apporter du matériel conctret au service de notre campagne.

Tu peux me répondre aussi via email segreteria@noppaw.org .
Je te remercie beaucoup et encore mes compliments pour le blog !

Cordialement,

Maria Salluzzo

Liss a dit…

Tout le plaisir est pour moi si j'ai pu contribuer à faire connaître une femme militante. Du moment que la source de l'article est citée, il n'y a aucun souci pour la publication de celui-ci, c'est tant mieux pour Fatoumata Kane qui sera ainsi connue de vos lecteurs. Je vous envoie ses coordonnées par mail.
Au plaisir de vous lire une autre fois !