mardi 10 février 2009

Un coup de théâtre, de G. Mbemba-Ndoumba


Savez-vous qui est à l’origine de la création du C.F.R.A.D, le théâtre national du Congo, qui donnera naissance à la Troupe nationale ? Connaissez-vous les grands noms du théâtre congolais, dramaturges, metteurs en scène et comédiens ? Saviez-vous que des pièces comme Sotoba Komachi de Yukio Mishima figuraient, dans les années 80, au répertoire du « Théâtre de l’Eclair », la troupe d’Emmanuel Dongala ? Si ce n’est pas le cas, vous vous réjouirez d’apprendre la récente parution, chez L’Harmattan, de l’essai Un coup de théâtre, Histoire du théâtre congolais, par Gaston Mbemba-Ndoumba, qui a déjà publié, chez le même éditeur, plusieurs ouvrages dont La femme, la ville et l’argent dans la musique congolaise (2007) ; Ces Noirs qui se blanchissent la peau (2004).




Cet ouvrage répond à un réel besoin de documentation, car si une bibliographie plus ou moins consistante existe sur la prose (roman/nouvelle) et même la poésie congolaises, il y a encore peu d’ouvrages généraux consacrés exclusivement au Théâtre congolais, qui a pourtant été foisonnant à une certaine époque.

Pour ma part ce livre m’a fait revivre ma « première fois » au théâtre. Quel âge avais-je ? Je ne m’en souviens plus, mais c’est un des beaux moments que j’ai vécus avec mon père qui, en matière de culture, de littérature, est celui qui a éclairé – cultivé ? – ces prédispositions en moi. Il m’emmena un soir au C.F.R.A.D., que je découvrais pour la première fois et je fus émue par l’histoire aussi bien que le jeu scénique des comédiens de la troupe nationale, dans l’adaptation théâtrale des Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain. Cette première fois fut si émouvante que, plus tard, je retournai plusieurs fois au théâtre, au C.F.R.A.D ou ailleurs, en solo ou avec des amis. Je me souviens notamment de la pièce La Rue des Mouches, jouée par le "Rocado Zulu Théâtre". Je crois que Sony était déjà décédé. J’avais même commencé moi-même une initiation théâtrale dans le club ‘‘Autopsie’’, hébergé par Léopold Pindy Mamonsono, écrivain, journaliste, Président de l’Association des écrivains congolais.

Liss, interprétant un texte de Sony Labou Tansi, lors du 3e anniversaire de la disparition de celui-ci (juin 1998).

Outre la critique d’œuvres diverses et la lecture de nos poèmes respectifs, qui étaient soumis à l’appréciation de tous, nous avions constitué une sorte de troupe de théâtre avec, comme metteur en scène, le doyen MOUANGA SENGA.






Une photo de famille à la fin du spectacle, au cercle culturel rebaptisé du nom de l'écrivain. Les membres de la ''troupe'' du club Autopsie sont ''en tenue''. On y voit également la poétesse Marie-Léontine TSIBINDA (en robe rouge), qui fut membre du Rocado Zulu Théâtre, juste à côté de l'artiste Nicolas Bissi. Liss est encadrée, à gauche par le journaliste radio Apollinaire Singou Basseha, à droite par le professeur Antoine YILA, de la Fac des Lettres. A l'extrême droite une des filles de Sony.


Nous interprétions toutes sortes de textes, poétiques surtout. Avant que les guerres ne nous dispersent, nous répétions même une pièce entière. Cette époque-là est une belle part de ma jeunesse... Tiens, je suis donc vieille ? Oh que le temps passe vite !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.

Bon, je cite encore du Baudelaire, pardonnez-moi. Alors ce Coup de théâtre ? Parlons-en ! Pourquoi « Coup de théâtre » ? Le titre me plaît bien car il joue sur les mots. Un ‘‘coup de théâtre’’ est, au théâtre, un retournement de situation inattendu, une ‘‘surprise’’ dans le déroulement de l’intrigue. Et pour les troupes qui émergent au Congo à partir des années 80, le théâtre doit avoir cette fonction : bousculer l’ordre des choses– ou le désordre ? – établi par les pouvoirs politiques qui ne sont pas à la hauteur des attentes du peuple, surprendre ceux qui croient avoir la main-mise sur les consciences.
Mais c’est aussi un ‘‘coup de théâtre’’ que ce coup de maître de Gaston Mbemba-Ndoumba qui dévie un peu de sa trajectoire habituelle et nous montre qu’il peut aussi s’intéresser aux lettres congolaises. Il apparaît, in fine, que l’auteur fut, ou est toujours, un passionné de théâtre.

En tout cas le livre évoque toutes les questions, tous les problèmes que pose la pratique du théâtre dans l’environnement sociopolitique actuel, aussi bien qu’il rappelle quels furent les succès de ce théâtre congolais, qui a tout de même reçu des distinctions internationales.

Gaston Mbemba-Ndoumba, Un coup de théâtre, L’Harmattan, décembre 2008, 11.50 €.

mercredi 28 janvier 2009

Dix Petits Nègres, Agatha Christie

Il fait bon relire ses classiques, surtout lorsque, pour quelque raison que ce soit, vous êtes cloîtré chez vous : pas envie de mettre le nez dehors ? pas d’endroit où aller ? mauvais temps ? personne pour vous tenir compagnie ? Eh bien ! laissez donc Agatha Christie vous tenir compagnie. Laissez-vous emporter dans son monde de douces terreurs et de fortes émotions.

Avec les Dix petits Nègres, la tension liée au suspense, que l’auteur maintient jusqu’au bout, est poussée à l’extrême. Avec ce chef-d’œuvre du roman policier, publié en 1940, vous n’aurez jamais autant envie de tricher en allant directement parcourir les dernières pages du livre pour connaître le fin mot de l’histoire, avant de revenir sur vos pas. Mais pourquoi se priver du plaisir de vivre, minute après minute, seconde après seconde les frayeurs connues par les hôtes de l’île du Nègre ?

Agatha Christie pose dans ce roman la question de la justice des hommes, une justice imparfaite, avec des failles irréparables : comment, lorsqu’on manque de preuves, prouver la culpabilité d’un criminel ? Il y a ainsi beaucoup de ‘‘criminels’’ en liberté, des criminels qui bien souvent n’en ont absolument pas l’allure. En effet, le crime, ce n’est pas toujours l’acte monstrueux qu’on pense, il peut émaner de la simple négligence ou de la non assistance à personne en danger. La limite qui sépare l’honnête homme du criminel est si ténue que le sujet lui-même peut parfois se demander de quel côté il se trouve. Bref derrière un homme ou une femme qui jouit des honneurs de la société peut se cacher un criminel que la Justice n’a pu identifier. Et quelqu’un se charge de régler leur compte à ces échappés de la Justice, selon un scénario des plus fascinants.

Dix personnes sont invitées sur une île appelée l’île du nègre, en Angleterre, sur laquelle a été bâtie une charmante demeure ultra moderne. Arrivés sur les lieux, ils ne rencontrent point leur hôte, un certain Monsieur U. N. Owen, mais comptent tout de même bien profiter de leur séjour dans cet endroit dont la presse a beaucoup parlé. Chacun des invités découvre dans sa chambre une chanson de nourrice accrochée au mur, la chanson des dix petits nègres dans laquelle, à chaque strophe, disparaît un des dix, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus aucun. Sur la table de la salle à manger sont également disposées, sur un plateau, dix petites statuettes représentant des nègres. Puisqu’on se trouve sur « l’île du Nègre », n’est-ce pas là une idée originale ?

Cependant, dès le soir de leur arrivée meurt subitement un des dix invités, dans des circonstances identiques à celles qui provoquent la mort du premier nègre dans la chanson de nourrice. Et sur le plateau ne restent que neuf statuettes. Il ne faut pas longtemps pour que les invités comprennent qu’ils sont les « petits nègres » destinés à mourir un à un, d’autant plus qu’ils ont entendu, après le dîner, l’énoncé de leurs crimes respectifs, comme s’ils étaient au tribunal. Bien qu’ils découvrent peu après un gramophone dissimulé dans une pièce attenante au salon, l’effroi qu’ils éprouvent demeure saisissant : leur condamnation à la mort est sans équivoque.

Il s’agit désormais pour eux de savoir qui est ce Monsieur U. N. Owen, où il se cache et comment il fait pour parvenir à les faire mourir un à un, conformément à la chanson. Après avoir fouillé l’île de fond en comble, ils ont la certitude qu’ils sont les seuls habitants de l’île : Monsieur Owen serait donc l’un d’eux. Alors qui ? Tout se déchaîne : instinct de conservation, suspicions mutuelles, peur provoquée non seulement par la menace de la mort qui pèse sur eux mais aussi par l’isolement de l’île et les conditions atmosphériques qui transforment cet endroit paradisiaque en un enfer psychologique qui ébranle même les plus aguerris d’entre eux. Il y a aussi le remords dû au crime commis par le passé, qui les torture et les dispose à recevoir le coup de grâce de ‘‘Monsieur Owen’’. Alors qui est Monsieur Owen ?

lundi 19 janvier 2009

Le Coeur des enfants léopards, Wilfried NSONDE

Les multiples passages sur les plateaux télé d’Abdl-Malik, artiste d’origine congolaise, et son interprétation d’un des titres de son dernier album, celui ponctué par « c’est du lourd », me donnent envie de remettre à table ma lecture du roman Le Cœur des enfants léopards, lecture qui avait été publiée fin 2007 sur grioo.com. Comprendre et accepter le fait que la France est multiraciale et multiculturelle ; que sa beauté, sa richesse sont intimement liées à la mixité, c’est ça "du lourd", pour Abdl-Malik comme pour Wilfried N’Sonde. C'est peut-être aussi l'événement que le monde va suivre demain qui me donne cette envie : yes, we can a lot, with everyone... L'Amérique se lève, forte de la volonté de chacun de ses fils. La France doit aussi se sentir forte de la diversité de ses enfants.


« Des questions, toujours des questions. Il ne s’arrêtera donc jamais ! J’ai énormément du mal à comprendre où je suis. » Ce sont là les premières lignes du roman de Wilfried N’SONDE, Le Cœur des enfants léopards, publié en 2007 chez Actes Sud, et qui avait obtenu le Prix des Cinq Continents de la Francophonie de cette même année. Le héros du roman est en état d’arrestation, il doit répondre aux questions du capitaine, qui attend des aveux, quitte à user de violence envers lui. Qui est donc ce jeune homme et qu’a-t-il fait ?

Le lecteur apprend à le connaître au gré des soubresauts de sa mémoire qui restitue des pans de sa vie. Né en Afrique, il n’y est resté que quelques années. Sa scolarité, sa vie s’est construite en France, dans une cité, en région parisienne. Comment vit-on dans une cité ? Cette dernière ne prend-elle pas ses fils et ses filles en otage ? N’apparaît-elle pas comme une ombre qui obscurcit considérablement leurs chances de se forger un destin à la hauteur de leurs rêves ? Les jeunes de cité, de diverses origines, se rendent très tôt compte du sort qui les attend. Ils sont perçus comme une menace et parqués dans cette cage dans laquelle on veut les enfermer : l’immigration.

Pourtant, malgré leur différence de peau ou leurs cheveux frisés, en eux-mêmes ils ne se sentent pas différents de leurs camarades blancs. Ils ne pensent pas être des étrangers loin de chez eux. Leur ‘‘chez eux’’, c’est la cité, c’est le RER, les bars cafés, c’est la France. Pour les autres cependant, ils ne sont pas à leur place. « Tu viens d’où ? Tu connais ta culture ? »1 « T’es qui toi ? »2 « T’es quoi en fait, français ou africain ? »3
Comment donc être ? Comment se tenir ? Comment se comporter ? D’ailleurs qui est-il, ce jeune Noir de banlieue ? En effet les uns disent qu’il se prend pour un Blanc et les autres pensent qu’il devrait retourner sur son bananier en Afrique. Le jeune de banlieue est soumis à une quête d’identité qui peut aller jusqu’à la crise, comme c’est le cas pour Drissa, l’ami du héros, noir comme lui.

En fait, la prison où se trouve le héros symbolise l’enfermement des Noirs et autres immigrés dans un tiroir, leur réduction à une étiquette : Noir égal délinquance, égal « problèmes à l’éducation nationale, violence et échec scolaire. »4
De même les questions qui sont évoquées au tout début du roman, et qui font référence à l’interrogatoire serré du personnage principal par la police, préfigurent le « virus des questions »5 qui, comme un monstre, menace l’équilibre psychologique des jeunes habitants des cités. Il faut alors résister à cette Charybde, cette Scylla, apprendre à les ignorer ou à mettre une distance entre elles et vous, autrement elles dévorent votre tranquillité, votre insouciance, votre vie… Elles envahissent votre être, elles vous poursuivent partout. Comment échapper aux stigmates de la cité ? Comment garder l’équilibre ?

Le héros avait jusque-là l’amour de Mireille. Il a aussi les « esprits » des ancêtres dont le totem est le léopard : communiquer avec eux est une façon pour lui de donner vie et corps à une famille, à des parents pour qui il compte, parce que le peuple français auquel il croyait appartenir le repousse.
Mireille qui, de race blanche pourtant, se sent aussi à l’étroit dans cette cité, avait les livres :

"Elle me parle rarement d’elle et de sa famille, seulement de cette cascade de vers, de strophes, des kilos de prose qu’elle veut absolument partager avec moi, assis sur un banc ou parfois à même le sol, main dans la main. Quand les mots étaient trop beaux, le sens infiniment profond, nous nous embrassions, du magma dans la bouche."6

Aussi, lorsque Mireille met un terme à leur relation amoureuse, c’est pour le héros un séisme qui l’entraîne dans les profondeurs de l’abîme. L’énigme du début de l’histoire est peu à peu dévoilée : le héros a commis un meurtre. Un narrateur extérieur intervient même subrepticement pour apporter plus de lumière au lecteur. Autrement, c’est la voix intérieure du personnage principal qui retentit tout au long du roman, c’est à travers elle que l’on perçoit les pensées, les paroles, les actes des différents personnages, et sans qu’il n’y ait de signes de ponctuation particuliers pour souligner le changement d’interlocuteurs.

La voix du héros-narrateur est une voix qui rend hommage à la femme, mère ou maîtresse ; à l’amour. L’amour qui épanouit et qui fait tant mal trouve dans ce roman un poème incomparable.

Wilfried N’SONDE, Le Cœur des enfants Léopards, Actes Sud, 2007. 140 pages. 15 €.


Notes :

1. p. 29
2. p. 123
3. p. 130
4. p. 49
5. p. 123
6. p. 97-98

jeudi 8 janvier 2009

Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo

Les prix littéraires, on en dira ce qu’on voudra, mais ils ont indéniablement le pouvoir de nous pousser, de nous jeter de force sous la tente d’un auteur, à nos risques et périls bien sûr : qu’on soit ébloui par le décor intérieur, simplement surpris ou qu’on se sente carrément trahi, les impressions varient d’un individu à l’autre. Des romans primés et encensés par la critique qui nous laissent pourtant indifférents, je crois que chacun de nous peut en citer au moins un.
Avec Le roi de Kahel de Tierno Monénembo, Prix Renaudot 2008, j’acclame le choix du Jury. Voilà un roman passionnant et qui nous fait découvrir un écrivain de talent.

Nous sommes aux premiers temps de découverte de l’Afrique par les Occidentaux, alors que ceux-ci sont encore aux négociations avec les autochtones, recherchant la faveur, l’accord des dignitaires pour l’occupation du sol, le commerce etc. La colonisation se profile à l’horizon. Français et Anglais rivalisent d’habileté pour s’octroyer tel ou tel autre territoire. Au milieu de ce beau monde, un homme se lève et tente d’aller conquérir seul un territoire : le Fouta-Djalon, car il rêve de s’y tailler un royaume à la mesure des rêves de gloire qui l’habitent depuis toujours, il veut être le ‘‘roi de Kahel’’.
Plus qu’un rêve, c’est un appel qui déclenche chez lui l’aventure, l’appel de l’Afrique, une Afrique qu’il entrevoit comme étant le « centre du monde » des temps futurs :

« Alors, depuis ses palais de Kahel, lentement, de la même manière que la lèpre gagne le corps, sa puissance et sa gloire s’étendraient, paillote par paillote, tribu par tribu, savane par savane, forêt par forêt, sur le continent tout entier. D’abord les Peuls, puis les Bambaras, les Songhaïs, les Mossis, les Haoussas, les Béribéris, les Bantous, tous les Nègres de la terre avec ou sans balafres, avec ou sans turban, avec ou sans os au travers du nez. Arrachés à leur jungle et à leurs ténébreuses pensées, ces sauvages auraient suffisamment goûté à l’algèbre et aux mets délicats, à l’architecture et aux théories de Platon, avant que sous la poussée inéluctable de l’évolution les climats ne se dérèglent, que les glaciers de la Laponie n’envahissent le Languedoc et que les pauvres petits Blancs affolés ne courent se réchauffer près de l’Equateur. L’Afrique serait alors le centre du monde, le cœur de la civilisation, la nouvelle Thèbes, la nouvelle Athènes, la nouvelle Rome et la nouvelle Florence tout à la fois. Et ce serait ce nouvel âge de l’humanité qu’il avait pressenti bien avant les autres et dont les bases auraient été jetées par son génie à lui. » (p. 67)

Ce visionnaire, c’est Aimé Olivier de Sanderval. Ce n’est pas un personnage fictif. cet homme qui voulut conquérir l’Afrique de l’Ouest pour son propre compte a réellement existé. L’auteur a eu recours aux archives familiales et départementales pour écrire son livre. Roman historique donc, « biographie romancée » selon la quatrième de couverture, le défi pour l’auteur était de pouvoir se mettre dans la peau des personnages, côté africain aussi bien qu’européen, et savoir restituer avec justesse les mentalités, les enjeux, éviter les lieux communs... en somme être capable de muer pour représenter concomitamment deux cultures, deux visions de la vie et de l’avenir aussi différentes. Je crois que le pari est réussi.
Le récit se saisit du lecteur dès les premières pages et ne le relâche qu’à la fin. C’est une captivité d’autant plus agréable qu’elle est agrémentée d’humour, relevée d’une pincée d’ironie, le tout servi dans une langue de qualité. Tierno Monénembo se révèle à nous dans ce roman comme un maître de l’écriture.

Le Roi de Kahel, un roman à lire !

mercredi 31 décembre 2008

Bonne Année !

Aventuriers qui découvrez cet espace au hasard de vos excursions
Amis qui répandez ici les richesses de votre cœur et de votre esprit
Lecteurs masqués, lecteurs déguisés, lecteurs à visage découvert
Je vous souhaite à tous une année pleine de découvertes
Un compte bancaire à l’abri des découverts
Sur la route de vos projets, des feux toujours verts
Pour la santé, elle a ses revers, mais les maladies sévères
Que le bon Dieu vous en préserve !
Bonne année 2009 !

lundi 22 décembre 2008

Comme un roman, Daniel Pennac

Daniel Pennac ? J’avais d’abord fait sa connaissance au travers de la littérature de jeunesse, avec le titre L’œil du Loup, cette belle histoire entre un petit africain et un loup, tous deux arrachés à leur famille, et qui apprennent à communiquer, histoire lue par une large majorité de CM2 et 6e de France et toujours appréciée de ces jeunes lecteurs. Et puis j’ai découvert que Pennac avait dans sa gibecière des livres pour tous les âges et pour tous les goûts : enfants, ados, adultes, comment ne pas l’aimer ?


On propose plus facilement un titre plutôt qu’un auteur à un lecteur qui nous demande de guider son choix, car toutes les oeuvres d’un même auteur ne plaisent pas forcément ou du moins ne plaisent pas de la même manière, à moins de remonter aux classiques : les génies du XIXe, les ‘‘éclaireurs’’ du XVIIIe, les ‘‘Grands’’ du XVIIe...
Pourtant, des écrivains dans l’âme, des gens nés pour la chose écrite, dont l’atelier ne produit que de purs joyaux, de vrais auteurs en somme, pas des fabricants de best-sellers, ça existe aussi de nos jours. Oh oui que ça existe ! Ils ne courent pas les rues bien évidemment, mais je suis sûre de pouvoir en citer au moins un : Daniel PENNAC. Le pourcentage de livres que j’ai lus de lui est pourtant bien infime par rapport à toute sa production : après L’œil du Loup, j’ai lu La Fée Carabine et Au Bonheur des Ogres, avec un bonheur égal à celui d’un ogre qui a bien dîné et qui regrette de ne plus avoir de place dans sa panse. Ce qui m’allait droit au cœur, c’est surtout cette déclaration d’amour au récit, aux auteurs qui l’ont enchanté, à la lecture, à l’écriture, que Pennac distille dans chacune de ses pages.

Le plaisir du lecteur, la perte ou la quête de ce plaisir, les causes qui font que ce plaisir semble éteint, les intempéries qui peuvent nuire à son éclosion, Pennac sait formidablement bien en parler, et c’est ce qu’il fait dans Comme un roman, que je viens de terminer. Je n’en connaissais que quelques extraits auparavant. Que vous dire de cet essai ? Faut-il vous en parler ? le résumer ? Le commenter au risque de pécher aux yeux de cet auteur que j’adore ? En effet Pennac n’épargne pas les ‘‘commentateurs’’ – bloggeurs, critiques littéraires... nous nous reconnaîtrons – qui se substituent trop à l’œuvre elle-même au point de lui porter ombrage, mais en même temps il reconnaît l’importance pour un livre d’avoir un héraut qui dit ses mérites et attire à lui des lecteurs... Bon, en un mot Comme un roman parle du rapport à la lecture, abordé sous tous les angles. Intéressant et révélateur sur nos propres habitudes de lecteur. On se reconnaît dans pas mal de situations, c’est comme si ce livre a été écrit pour nous. C’est peut-être parce qu’il part de son expérience, parce qu’il sait si bien se mettre à la place de l’autre, parce qu’il comprend vraiment le fond des choses que son message est si directement acquis. Son plus grand souci, c’est de faire comprendre à chacun, surtout à ceux qui se croient ‘‘exclus de la lecture’’ que... Mais attendez, je suis en train de me mettre à raconter le livre ! alors que je m’étais promis de ne pas le faire. Je m’arrête immédiatement, non sans vous avoir dit que vous faites une grossière erreur si vous vous dites lecteur et que vous tardez à ouvrir ce cadeau que vous offre Pennac – ouvrez-le, offrez-le à vos amis lecteurs ! – ; si vous pensez que vous n’avez pas le temps de lire, surtout pas un essai ; si vous croyez que cette lecture n’est pas pour vous ; si vous n’inscrivez pas tout de suite cette œuvre en tête de la liste de vos prochaines lecteurs ; et surtout si vous ne possédez pas de Pennac dans votre bibliothèque, quel désespoir ! Combien malheureux êtes-vous alors, même si vous, vous vous croyez heureux avec ce que vous avez de ‘‘bons bouquins’’ dans vos rayons. Croyez-moi, ça ne suffit pas, courez vite vous trouver un Pennac, n’importe lequel : bonheur assuré, garanti cent pour cent.

Son Chagrin d'école, Prix Renaudot 2007, je ne l'ai toujours pas dégusté, oui je sais, je suis impardonnable, d'autant plus que je sens que ce livre-là a été écrit pour moi.

lundi 1 décembre 2008

ENTRETIEN avec FATOUMATA KANE


Publié dans le magazine AMINA N°464 de décembre 2008.


Fatoumata Kane est celle que nous nous plaisons à appeler une « africaine sans frontières ». En effet, elle est sénégalo-malienne de naissance, burkinabé par le mariage et brazzavilloise eu égard à son lieu de résidence actuel. Où qu’elle se trouve, sa plume ne la quitte jamais. En deux ans, elle a déjà publié trois ouvrages : Plaidoyer (2007), un recueil de nouvelles, Senteurs terrestres (2008), recueil de poésies, et un roman, Mirages (2008), tous parus aux éditions Le Manuscrit. Elle a aussi conçu et réalisé un CD ROM, « Mémoires d’un historien : Joseph KI-ZERBO », sous l’égide du Centre d’études pour le développement africain (CEDA) et de l’Université de Ouagadougou (RESAFAD).
Fatoumata Kane s’autorise également quelques séjours en Europe, notamment en France. Elle s’est trouvée doublement interpellée par les départs massifs des Africains vers l’Europe et par la vraie vie des immigrés dans ce soi disant ‘‘Eldorado’’.

Après Plaidoyer, votre premier texte dans le genre de la prose, où vous explorez les difficultés des femmes, les défis qu’elles ont à relever dans leur foyer, vous publiez à présent roman. Comment s’est effectué ce passage de la nouvelle au roman ?
L’écriture est un exercice vital pour moi et l’appel de la feuille blanche est aussi irrésistible qu’incontrôlable ; tous ceux qui écrivent peuvent vous le confirmer. Je trouve plutôt agréable de changer de genre.


Le thème cette fois est différent, mais les questions liées à la femme restent toujours présentes dans votre œuvre, vous évoquez le mariage forcé, la polygamie et ses causes, ses avantages et ses inconvénients. Vous êtes plutôt féministe ?
Si souhaiter l’épanouissement de la femme, c’est être féministe, alors je le suis profondément. Le drame des femmes c’est qu’elles sont souvent elles-mêmes partie prenante des violences subies, soit par peur, soit par inconscience et inconsistance et je pèse mes mots. Nous ne pouvons pas mettre tous nos maux sur le dos des hommes sans chercher la solution de nos problèmes en nous et trouver les ressources qui nous permettront de sortir la tête de l’eau.

Dans le cas de Souhaibou, c’est sa stérilité qui pousse son mari à prendre une seconde épouse. Souhaibou et Racky, sa coépouse, font penser à Léa et Rachel, les épouses de Jacob. Cependant Souhaibou n’a pas eu autant de chance que Rachel qui avait finalement pu donner des enfants à son mari. Vous montrez comment cette épreuve qu’est la stérilité pour une femme n’est pas insurmontable.
Comme toute difficulté ou contrariété, elle est bien sûr surmontable. Il est évident que nous souhaitons laisser une trace de notre passage sur terre à travers notre progéniture mais les actes que nous posons sont aussi très importants. Rien ne sert de se morfondre sur ce sur quoi nous n’avons aucune emprise. Chaque action porteuse de fruits que nous posons en assistant les autres peut humainement nous apporter autant de joie que la procréation

Comment trouvez-vous l’interprétation de votre héroïne concernant la polygamie : elle dit que c’est « la volonté de Dieu », est-ce pour montrer comment la société, les hommes en particulier détournent la parole sacrée pour faire accepter une chose qui en réalité n’a pas été dictée par Dieu ?
C’est ce qui est imposé aux femmes comme une vérité absolue, qui ne peut souffrir d’aucune contradiction ; comme lorsqu’on lui fait accepter que son paradis dépend de la satisfaction de son conjoint. Ce sont des sentences qu’elle a acceptées depuis des lustres. Qui peut l’en défaire si ce n’est elle-même ? Mais c’est bien plus facile pour elle de mettre toutes ces pesanteurs subies comme la volonté de Dieu. Pourtant nous savons tous que Dieu est avant tout Amour et Miséricorde.

Parlons de l’immigration, thème central de votre roman intitulé « Mirages ». Dès le titre, vous montrez combien l’entreprise de tous ces innombrables jeunes gens est vouée à l’échec : pour ceux qui ne meurent pas en pleine mer ou ne sont pas pris par la police, c’est tout de même une vie misérable qui les attend. Et très souvent la famille restée au pays ignore leurs conditions de vie en Europe...
C’est une évidence depuis de décennies que l’immigration occidentale a atteint ses limites et que la tentative de migration clandestine est une pure aberration. Nul, aujourd’hui ne peut dire qu’il ne sait pas ce qui l’attend sur cette voie scabreuse vers l’inconnu. Pourtant, chaque jour des centaines de jeunes se jettent sur cette voie en espérant fuir la misère économique, en rêvant de richesse fantasque pour finir engloutis aux fonds de l’océan. C’est une tragédie.

Vous dénoncez également l’attitude de ces familles qui encouragent leurs enfants à partir au péril de leur vie, ils sont plus préoccupés de recevoir des mandats, des euros en provenance de l’Europe, que de la vie que mènent leurs enfants là-bas...
Nous ne voyons hélas que cela sur le continent, des familles meurtries par la pauvreté qui mettent tout leur espoir, la résolution de tous leurs problèmes sur les fragiles épaules de jeunes à peine sortis de l’adolescence et qui dans un acte de bravoure et de désespoir absolus se jettent à la mer en espérant réaliser leurs propres fantasmes et les rêves de toute une famille. Ceci est une violence morale terrible.

Malgré tous les efforts de Souhaibou et de son mari pour convaincre Samba et ses parents qu’il est possible de se construire une vie infiniment, sinon aussi meilleure dans leur propre pays, ils ne sont pas entendus. Est-ce que votre livre ne risque pas le même sort ? Pensez-vous que votre message sera entendu ?
J’espère que mon livre sera lu et mon message entendu. J’espère avoir la possibilité d’en faire la promotion au niveau des ministères de l’éducation nationale afin qu’il puisse être disponible sinon dans les programmes scolaires du moins dans toutes les bibliothèques scolaires.

Revenons aux femmes, ce sont elles qui se battent, qui se lèvent vraiment pour faire bouger les choses, jusqu’à se faire élire Maire de la ville. L’avenir de l’Afrique est donc entre les mains des femmes ?
D’une certaine manière oui. Je suis convaincue que les femmes peuvent faire évoluer les choses lorsqu’elles se regroupent et qu’elles arrivent à se défaire des mesquineries inopportunes et des querelles de leadership absurdes qui mènent au nombrilisme et aux guerres intestines et fratricides où tous les coups sont permis. Elles sont certainement plus courageuses que beaucoup d’hommes. Elles ont un rôle fondamental à jouer dans notre société et elles ne doivent plus s’autocensurer et se priver d’être actrices actives et positives de leur temps.

En fait plusieurs questions sont soulevées dans votre roman mais qui, en général ne sont que succinctement développées, puisque le roman ne fait que 80 pages, c’est comme si vous l’avez écrit dans l’urgence... Qu’est-ce qui urgeait pour vous ?
Je ne l’ai pas vraiment écrit dans l’urgence, mais je ressentais tout de même l’urgence de dénoncer ce phénomène du mirage de l’émigration. Je crois que j’ai eu un peu de mal à me départir du style de la nouvelle. Je pense tout de même avoir écrit l’essentiel de ce que je voulais dire sur ce sujet.

Parlez-nous de vos futurs projets, vos prochaines publications.
J’ai plusieurs projets en cours, un nouveau roman mais surtout un essai sur les femmes africaines, un projet de création d’une maison d’édition et de promotion de la littérature africaine…

Un dernier mot ?
Je paraphraserai une de nos aînées, le Professeur Adam Bah Konaré : « Les femmes doivent impérativement se dire qu’elles ont d’autres rôles à jouer auprès des hommes que de les séduire ». C’est à mon avis le premier pas vers l’estime de soi et l’émancipation véritables.