lundi 1 février 2010

Chagrin d'école, de Daniel Pennac

- J’y arriverai jamais, m’sieur.
- Tu dis ?
- J’y arriverai jamais !
- Où veux-tu aller ?
- Nulle part ! Je veux aller nulle part !
- Alors pourquoi as-tu peur de ne pas y arriver ?
- C’est pas ce que je veux dire !
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Que j’y arriverai jamais, c’est tout !
- Ecris-nous ça au tableau : Je n’y arriverai jamais.
Je ni ariverai jamais.
- Tu t’es trompé de n’y. Celui-ci est une conjonction négative, je t’expliquerai plus corrige. N’y, ici, s’écrit n apostrophe, y. Et arriver prend deux r.
Je n’y arriverai jamais.
- Bon. Qu’est-ce que c’est que ce « y », d’après toi ?
- Je sais pas.
- Qu’est-ce qu’il veut dire ?
- Je sais pas.
- Eh bien il faut absolument qu’on trouve ce qu’il veut dire, parce que c’est lui qui te fait peur, ce « y ».
- J’ai pas peur.
- Tu n’as pas peur ?
- Non.
- Tu n’as pas peur de ne pas y arriver ?
- Non, je m’en branle.
- Pardon ?
- Ça m’est égal, quoi, je m’en moque !
- Tu te moques de ne pas y arriver ?
- Je m’en moque, c’est tout.
- Et ça, tu peux l’écrire au tableau ?
- Quoi, je m’en moque ?
- Oui.
Je mens moque.
- M apostrophe en. Là tu as écrit le verbe mentir à la première personne du présent.
Je m’en moque.
- Bon, et ce « en » justement, qu’est-ce que c’est que ce « en » ?
- ...
- Ce « en », qu’est-ce que c’est ?
- Je sais pas, moi... C’est tout ça !
- Tout ça quoi ?
- Tout ce qui me gonfle !


(D. Pennac, Chagrin d’école, Editions Gallimard, coll. Folio, pp 115-116. Prix Renaudot 2007)

Dès sa sortie et avec la médiatisation qui avait entouré la parution de ce livre, surtout après l’obtention du prix Renaudot, je m’étais promis de lire ce dernier ouvrage de Pennac. De toutes façons, avec Pennac, pas besoin de prix ou d’une médiatisation particulière pour m’y plonger dedans avec bonheur. Servez-moi n’importe quel Pennac, je n’ai aucun doute sur le contentement de mon mon palais et de mon estomac avides de choses bien dites, bien écrites et qui, surtout, ont la saveur du vécu quotidien de l’humanité. C’est ça que j’aime chez Pennac : il dit des choses que vous auriez vous aussi souhaité dire, sauf qu’il le fait beaucoup mieux que vous ne l’auriez fait.

Le thème du livre m’avait interpellée au plus haut point. Qui, à un moment donné de sa vie, n’a pas eu à subir un échec ? Echec scolaire bien sûr, mais pas seulement, on peut aller bien au-delà, échec professionnel, difficulté d’obtention d’un concours par exemple, quel qu’il soit. Chagrin né du sentiment d’être moins bon que les autres, sentiment d’être nul, de ne pas être à la hauteur... Ce livre parle de la « douleur partagée du cancre, des parents et des professeurs. »
C’est son expérience personnelle que Pennac raconte. Ancien cancre. (« Quand je n’étais pas le dernier de la classe, c’est que j’étais l’avant-dernier » p. 15) A raté plusieurs fois son Bac. Est devenu malgré tout enseignant. Prof de Français de surcroît, lui qui faisait énormément de fautes et qui désespérait sa mère. Mais voilà, il est devenu enseignant et auteur à succès en plus.

Prenez ce Chagrin d’école comme une autobiographie, comme un essai sur l’école, comme un outil pédagogique qui aiderait pas mal de profs, comme un roman... tout cela est valable. Mais que vous le preniez d’une manière ou d’une autre, une chose est sûre : ce livre est une fête du langage, une véritable célébration de la langue et de la littérature. C’est une constante chez Pennac : chacun de ses livres est toujours un hommage à la littérature. Je peux même me risquer à donner un sous-titre à ce livre : Chagrin d’école ou les bienfaits de la littérature. C’est la lecture qui sauva Pennac de sa « cancrerie ».

Bon, plutôt que dire des choses sur ce livre, j’ai plutôt envie de vous mettre le livre entre les mains. Ne me demandez pas d’autres extraits, il y en a tellement que je voudrais citer ! Bon, juste un, car on parle beaucoup de l’école ces temps, de la violence à l’école pour être plus précis. Une violence résultant de la cancrerie. Une violence et une cancrerie qui seraient étroitement liées à l’immigration. Qu’en pense Pennac ?

« Aujourd’hui [...], c’est toute une catégorie d’enfants et d’adolescents qui sont, quotidiennement, systématiquement, stigmatisés comme cancres emblématiques. On ne les met plus au coin, on ne leur colle plus de bonnet d’âne, le mot « cancre » lui-même est tombé en désuétude, le racisme est réputé une infamie, mais on les filme sans cesse, mais on les désigne à la France entière, mais on écrit sur les méfaits de quelques-uns d’entre eux des articles qui les présentent tous comme un inguérissable cancer au flanc de l’éducation nationale. Non contents de leur faire subir ce qui s’apparente à un apartheid scolaire, il faut, en prime, que nous les appréhendions comme maladie nationale : ils sont toute la jeunesse de toutes les banlieues. Cancres, tous, dans l’imaginaire du public, cancres et dangereux : l’école, c’est eux, puisqu’on ne parle que d’eux lorsqu’on parle de l’école.
Puisqu’on ne parle de l’école que pour parler d’eux. »

(p. 243-244)

Bon, pour ceux qui ne connaissaient pas encore Pennac, qui veulent avoir une petite idée du bonhomme, voici un extrait qui le résume bien : « La littérature ! Le roman ! L’enseignement et le roman ! Lire, écrire, enseigner ! »

lundi 25 janvier 2010

Fête de la diversité, fête de l'amitié, fête de la vie

Je viens de passer un excellent week-end à Nice. J'y étais invitée pour participer aux rencontres culturelles organisées par l'Association Congolaise de la Côte d'Azur. Je n'y ai pas vendu beaucoup de livres, mais j'y ai fait des rencontres inoubliables.

Les rencontres ont commencé vendredi soir avec la prestation de Youss Banda, accompagné de Fortuné Nkounkou, co-fondateur des "Tambours de Brazza", et de Soliac Bantsimba. Tous, des looks d'artistes, les coupes de cheveux surtout. Des looks sur lesquels on peut facilement se faire des préjugés si on les rencontre en dehors de la scène, dans la vie quotidienne. L'allure de Soliac par exemple ne laisse pas deviner un garçon intelligent, ancien étudiant en droit si je ne me trompe. Je n'ai pas eu la chance de les voir sur scène (j'étais encore dans le train en provenance de Paris), mais j'ai eu le privilège de passer de longs moments en leur compagnie.

Youss encadré par Fortuné et Soliac

Après le spectacle, que les niçois ont raté (public pas nombreux, faute de médiatisation ?), nous nous sommes en effet retrouvés "en famille" chez Lina Badila, notre hôtesse, autour d'un bon bouillon de poisson salé aux crevettes séchées, accompagné de semoule s'il vous plaît, à défaut de manioc (le congolais et le manioc, une longue histoire!). Longue causerie, jusqu'au petit matin, vers 5 heures du matin. Je ne peux pas ne pas dire un mot sur Youss Banda, chanteur qui a beaucoup voyagé (comme ses compagnons d'ailleurs). C'est un homme direct, qui parle de tout avec la même aisance, la même franchise, la même légèreté, depuis la crainte, non pas de mourir (on n'y peut rien, elle nous prendra tous, lui surtout se sent quelque peu menacé à cause de sa dénonciation du pouvoir dans ses chansons) mais de mourir à l'étranger (lourde charge pour les siens au pays) ; depuis des sujets graves donc comme la mort ou la solitude qui se cache parfois derrière les apparences d'artiste connu, jusqu'à des sujets plutôt légers, voire coquins, comme les gémissements de plaisir que les femmes de chez nous devraient exprimer en langue de chez nous pour flatter l'oreille de l'amant... La conversation de Youss Banda est à elle seule un spectacle : langage fleuri ; beaucoup d'humour, de bonhomie ; de l'ironie parfois. Très taquin, très lucide. G.B., Albert et Liss

Le samedi 23, la soirée a commencé avec la lecture de quelques extraits de Détonations et Folie par son auteure, qui était accompagnée en musique par deux guitaristes de talent : Albert Kisukidi, du Congo Kinshasa, et Gustave Bimbou, du Congo Brazzaville. Leurs mélodies ont diffusé dans la salle une atmosphère toute faite de recueillement, de douce amertume. Dans un tel contexte, l'amertume du thème du livre et la douceur que peut représenter l'espoir et l'envie d'aller de l'avant ne pouvaient que naturellement prendre vie dans la voix de l'auteure.
Angéla et son groupe
Après la folie au bout des Détonations, l'attachement à la tradition et la célébration de la vie avec Angéla May et son groupe, de Madagascar. Tous plutôt jeunes dans l'ensemble, la chanteuse surtout, mais quelle maturité ! quelle profondeur dans l'expression de leur talent ! A chaque intermède, une parole édifiante d'Angéla : "Nous sommes tous porteurs d'avenir, a-t-elle dit par exemple, mais nous portons également le passé." cette interaction entre les époques s'est traduite agréablement dans leurs morceaux, avec des accents modernes et une joie communicative qui, elle, est intemporelle. Je les ai trouvés en harmonie avec leurs ancêtres, avec le public, avec le monde qui les entoure.
Les jeunes Comoriens

Le concert s'est achevé avec le groupe musical des jeunes Comoriens de Nice. Parmi ces jeunes originaires des Comores, on pouvait remarquer un très agile et joyeux jeune homme ayant déjà accumulé un certain nombre de décennies. Un septuagénaire ? Je n'ai pas réussi à lui arracher le nombre de ses années, mais qu'importe ! puisqu'éclatait la jeunesse et la vigueur dans ses pas de danse, dans son âme aussi. La particularité de ce groupe, c'était une joie débordante, la joie de chanter et de danser, la joie d'être ensemble, ils semblaient dire à tous : "soyons joyeux !"

Momar, conteur originaire du Sénégal et G.B.

Dimanche matin, 6h30. Retour brutal à la réalité quotidienne : "En raison d'un acte de vandalisme, le TGV en direction de Paris Lyon subit un retard de..." De fait, nous sommes partis avec deux heures et demie de retard. Heureusement que j'avais Daniel Pennac avec moi. Qu'est-ce que je me suis marrée en lisant les pages de Chagrin d'école ! En outre, quand je levais le nez, la belle vue de la mer baignée du soleil naissant sur la côte d'azur achevait d'étouffer dans ma gorge tous les jurons que pouvait suciter ce retard inopportun.

dimanche 17 janvier 2010

Fragment d'une douleur au coeur de Brazzaville, de Noël Kodia-Ramata

Peut-on avoir vécu une page sombre de l’histoire de son pays et ne pas en témoigner, surtout lorsqu’on est un forgeron des mots ? Lorsqu’on a choisi les mots pour dire les maux, ou plutôt lorsque les mots nous ont choisi, on ne peut pas ne pas se laisser habiter par eux. Les mots deviennent alors tout à la fois moyen d’expression, bouclier de protection contre les attaques de la désespérance, arme d’élection pour « écraser les dos d’âne de notre destin voué au festin de l’animalité » (dédicace, p. 9), antidote contre le venin de l’oubli.

Noël Kodia, spécialiste de la littérature congolaise, avait déjà tenté de dire les horreurs de la guerre civile, celle du Congo-Brazzaville en particulier, à travers un roman, Les Enfants de la Guerre, Editions Menaibuc, 2005. Mais je trouve cette version poétique autrement plus poignante, plus attrayante également du point de vue littéraire. Fragment d’une douleur au cœur de Brazzaville, est conçu comme Le Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire : il ne s’agit pas d’un ensemble de plusieurs textes poétique, avec ou sans titre, mais d’un seul et long texte, dans lequel le poète dit la douleur qui comprime son cœur, douleur qui a ensanglanté Brazzaville, un matin de juin 1997.

Fragment d’une douleur au cœur de Brazzaville raconte donc la guerre de 1997, depuis son déclenchement, le 5 juin, jusqu’à ce moment où « couve encore en nous le feu des incertitudes » (p. 44). Le récit commence bien évidemment par la nécessité de partir. Partir, non seulement pour quitter les quartiers troubles et se réfugier dans l’arrière-pays, mais aussi partir du Congo, ce pays qui a ainsi jeté un nombre important de ses enfants sur le chemin de l’exil :

Je pars... Je pars au loin
Accroché à l’aile du vent
Le Congo me regarde de ses guerres.
(p. 13)

Durant tout le trajet les menant de Brazzaville vers les villages, des scènes se sont logées dans le regard des fugitifs qui gardent à vie ces images :

Un cadavre dort paisiblement au son des kalachnikovs
Dans toute sa viande de femme au triangle velu
Qui se remarque au cœur de son entrejambe
Elle appartient au royaume Batéké
Elle a un visage beauté guitare
Elle dort, la vulve touffue ouverte au vent
La mort l’a surprise au bout d’un viol
(p. 20)

Cette « beauté guitare » n’est pas toujours perçue comme telle, elle fait même l’objet, dans le dernier roman de Sami Tchak, de remarques ironiques : « Tu as été griffé par un lion ? », demande-t-on au narrateur, écrivain et porteur de scarifications comme l’auteur lui-même. (Filles de Mexico, p. 30)
Beauté et laideur se mêlent dans ce recueil. Beauté de la vie, beauté d’un pays, de ses habitants. Laideur de cette horreur qui s’abat sur Brazzaville et que le poète exprime en employant volontiers des images liées à l’anatomie et à ses fonctions :

Le ventre de Brazza a éclaté comme un grand pet :
Du sang partout, la peur me dévore
Du caca partout, des odeurs dures et coupantes
Aux portes des narines dépourvues de rideau
Et les enfants de chanter :
« Na nénéné nkuchi nkuchi ? »
(p. 15) [Qui a pété ?]

Métaphores liées à l’anatomie, mais aussi empruntées à la relation sexuelle, car cette guerre que les politiques ont imposé à la population est semblable à un viol :

Nous avons sodomisé la paix
Avec nos verges pointues mises en érection
Par la Conférence nationale aux pieds tordus
(p. 14)

Ce long poème de Noël Kodia est admirable par sa construction en échos : à la « danse infernale des armes en rut » (p. 14), le poète oppose la « danse des oiseaux du matin » (p. 26) ; aux « graines de la haine » (p. 27), aux « enfants soldats aux sourires de chanvre » (p. 15), il répond par « le sourire-lumière du vieux Mandela ». (p. 30)

On trouve également dans ce texte l’écho d’autres textes littéraires :

Dans un ruisseau alentour dort tranquille
Un enfant soldat vacciné par deux plombs
Il dort souriant comme l’a surpris la mort
Il dort dans sa tenue vert olive
(p. 15)

Le lecteur se souviendra, à la lecture de ces vers, du « Dormeur du val », poème de Rimbaud. Il y a d’autres clins d’œil littéraires dans ce Fragment d’une douleur au cœur de Brazzaville. Lorsque, par exemple, dans les villages, les femmes « se préparent pour aller gouverner la rosée » (p. 27), comment ne pas penser au roman Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain ? Ou encore à l’évocation des armes qui doivent se taire, « comme se taisaient les chiens d’Aimé Césaire » (p. 22), on ne peut qu’avoir une pensée pour la pièce Et les Chiens se taisaient, du poète martiniquais.

Ce récit poétique de la guerre au Congo-Brazzaville est entrecoupé de réflexions sur le destin de l’Afrique. Faut-il voir dans les malheurs qui s’abattent sur elle :
« Un coup de pied de Dieu Tout Puissant
Dans l’énorme cul de l’Afrique malade »
? (p. 29)


Pour Noël Kodia, il ne faut pas céder au pessimisme. Son poème est ponctué de bout en bout d’un vers : « Demain, un autre jour ! » Il ne faut pas se laisser entraîner dans « le ndombolo de la peur » (p. 38), il faut au contraire danser « la rumba fantastique des années d’avant Juin 1997 » (p. 46), les natifs du pays doivent surtout retenir que « Ni beaux ni laids nous sommes tous Congolais » (p. 40)


Noël Kodia-Ramata, Fragment d’une douleur au cœur de Brazzaville, L’Harmattan, décembre 2009, 48 pages, 8 €.

jeudi 14 janvier 2010

Une préfiguration de la fin du monde ?

Il y a des jours où on se dit forcément : qui suis-je, moi qui ait encore un toit au-dessus de ma tête ? Suis-je meilleure que ceux-là qui périssent sous les décombres, qui attendent un hypothétique secours, couchés dans des gravats ? Que pouvons-nous dire, nous autres qui avons couché dans la chaleur et la douceur de notre lit, face à la catastrophe survenue en Haïti ?
***
On mesure combien notre vie est peu de chose ! Eteinte du jour au lendemain comme on éteint d'un léger souffle la flamme d'une bougie. La nature s'amuse à rire de la prévoyance, de l'intelligence, de l'insouciance, de l'incroyance de l'homme. J'ai entendu ce soir aux informations que le "mauvais choix" des Haïtiens en matière de construction aggraverait la situation ! Vraiment ? Pourquoi l'homme aime-t-il toujours mettre une dose de logique, une goutte de science, un filet de maîtrise technologique dans ce qui échappe à toute logique, à toute maîtrise humaines ? Ne suffit-il pas à Dieu de souffler légèrement au-dessus de nos têtes pour que la panique et le malheur soient notre partage ?
***
Ce qui frappe, ce qui fait mal, c'est la soudaineté de la catastrophe qui écrase toute tentative pour y échapper. Ceux qui ont survécu ou ont échappé de justesse à la tragédie n'ont que le mot "chance" pour expliquer le fait d'être encore en vie. Combien de catastrophes ont ainsi écrasé l'humanité, en prenant le soin de laisser quelques témoignages ou quelques vestiges dans la mémoire d l'homme ?
***
En 79 après Jésus-Christ disparaissait Pompéi, ainsi que deux autres villes romaines, sous la lave du Vésuve. Pierres, Lave, cendre, boue, de plusieurs mètres d'épaisseur constituèrent le cercueil dans lequel elles furent ensevelies, jusque vers le XVIIe-XVIIIe siècle, date de leur redécouverte. On peut visiter aujourd'hui cette cité figée par la cendre, avec les corps des habitants, dans la position où ils furent surpris...
***
Dans le quotidien Métro de ce jeudi 14 janvier, on pouvait aussi lire, après les pages consacrées au Désastre en Haïti, une interview du "roi du polar" américain James Ellroy. En voici un extrait :
Vous considérez-vous comme un génie ?
Oui. Je suis un génie car j'ai écrit des livres que personne n'aura l'intelligence ou le talent d'écrire. Mes ouvrages sont d'une complexité inégalable.
Y-a-t-il une phrase que vous puissiez dire en français ?
Non... Ah, si : "Après Ellroy, le déluge !".
www. metrofrance.com

mercredi 13 janvier 2010

Eldorado, de Laurent Gaudé

Voici un roman qui vous invite au voyage. Voyage entre l’Afrique et l’Europe. C’est un voyage qui fait mal. C’est notre corde sensible qui aura mal de voir des vies lacérées par le tragique.

De quoi donc parle Eldorado ? De l’immigration clandestine.

Un nombre toujours croissant de migrants essaie chaque jour de pénétrer dans la citadelle Europe, l’Eldorado, dont les portes sont jalousement gardées par des hommes chargés d’intercepter et de refouler ces intrus, ces indésirables. Mais ces intrus, qui sont-ils ? Ce sont des hommes et des femmes, avec chacun leur histoire, leurs rêves, ce sont des êtres humains ! Laurent Gaudé essaie de donner un visage à ces milliers de clandestins, il essaie de traduire la souffrance qui leur fait quitter leur famille, leur pays, leur vie, pour cet ailleurs censé changer leur destin.

Et ces gardiens de l’Europe, qui sont-ils ? Ce ne sont pas moins des hommes, avec des cœurs qui n’ont pas perdu la faculté de reconnaître la souffrance, la douleur, la misère. Simplement, d’un côté comme de l’autre, chacun fait ce qu’il a à faire.

L’histoire bouleversante du commandant Salvatore Piracci montre combien une vie tranquille et cadrée peut insidieusement s’user au spectacle permanent de vies et d’espoirs qui se brisent devant soi. Salvatore Piracci finit par haïr sa profession. Il représente l’autorité, mais le confort que peut représenter cette position lui semble vain soudain, sa vie lui semble vide depuis sa rencontre avec ‘‘la femme du Vittoria’’. Cette femme, il l’avait sauvée, avec d’autres rescapés du bateau clandestin Le Vittoria, d’un péril certain en mer. Les douleurs physiques et morales connues par cette femme lui sont contées. D’autres douleurs sont contées au lecteur, celles de Soleiman, Boubakar…

En comparaison, le commandant Piracci peut se considérer comme ayant une belle vie, pourtant il se rend compte qu’il ne vaut pas un seul de ces clandestins qui bravent l’œil impitoyable de la mort pour un destin meilleur. Ceux-là sont riches d’espoir, riches d’une volonté inébranlable. Ils partent toujours à l’assaut des frontières de l’Europe, malgré les échecs innombrables. Salvatore Piracci jettera ses vingt ans de carrière à l’eau pour épouser la condition des immigrants.

Ce sont donc, dans Eldorado, deux écrans qui sont placés sous les yeux du lecteur. Deux volontés contradictoires. Deux trajectoires croisées. D’ailleurs les destins se croiseront l’espace de quelques minutes.

Le texte est poignant, profond, poétique. On s’y laisse engloutir avec plaisir.
Retrouvez cette de lecture sur Exigence littérature :

dimanche 10 janvier 2010

Filles de Mexico, de Sami Tchak

Les Filles de Mexico avaient débarqué chez moi peu de temps seulement après ma lecture de Hermina. En fait, c’est elles que j’avais invitées. Mais en attendant leur arrivée, il fallut bien que je me mette du Sami Tchak sous la dent. La bibliothèque avait alors apaisé ma faim avec Hermina. Cela fait donc plusieurs mois que les Filles de Mexico patientaient dans un coin de mon bureau. J’ai entendu leurs trépignements d’impatience. Je suis allée vers elles et elles m’ont emmenée à la recherche du sens. Sens de la vie. Sens d’un itinéraire littéraire. Sens de ma quête dans l’œuvre de Sami Tchak. C’est le troisième roman de l’auteur togolais que je lis et, pour moi, Filles de Mexico est ce que Le Temps Retrouvé est à La Recherche du Temps perdu. Aboutissement.
Filles de Mexico, univers féminin ? Pas seulement. Tous les âges de la vie se croisent et se font face dans ce roman : l’enfance, la jeunesse, la vieillesse. A Mexico. A Bogota. Comme partout dans le monde. Tous les mondes sont d’ailleurs évoqués : monde africain, monde européen... ou plutôt monde noir, monde blanc, monde sud-américain, monde métis... Quel rôle joue la peau dans le destin de chacun ? « La Race » - c’est même le titre d’un chapitre – a une place prépondérante dans ce dernier roman de Sami Tchak.

Au-delà de la race, c’est une interrogation sur la vie que nous offre l’auteur. Qu’est-ce, la vie ? Une « fête des masques » ? (p. 53) ; une « comédie » ? (pp. 166, 168...) ; un « enfer » ? (p. 168)
Pour ceux qui naissent du mauvais côté de la vie, du mauvais côté de la peau, la vie a tous les délices des enfers. Mais ceux qui ne sont nullement dans le besoin, comme Deliz, intellectuelle colombienne, comme Hector Zarate, gérant d’un bar ; ceux qui ont encore la jeunesse en partage, sont-ils à l’abri du souci ? D’un côté comme de l’autre, nous sommes tous dans le même panier : désarmés contre la toute puissance du temps. Faut-il craindre la vieillesse ? Faut-il craindre la mort ? Elle nous guette partout, prête à se saisir de nous, quand bon lui semble, et souvent au moment où on s’y attend le moins.


En fait, qu’est-ce qui sauve la vie de son absurdité ? Qu’est-ce qui fait qu’elle vaut la peine d’être vécue ? La rencontre, sans doute, déclare Djibril Nawo, dit Djibo, le personnage principal. Ecrivain, il a été invité à présenter une série de conférences à l’Université de Mexico. Mais il a aussi envie de rencontrer les habitants de cette ville, de tisser des liens avec des individus :
"J’aime les aventures parce qu’elles aident à aller au-delà des murs, des apparences, elles aident à faire des rencontres." (p.18)
Oui, mais la rencontre, a-t-elle véritablement lieu ? car « il n’y a jamais de rencontre entre deux personnes, il n’y a rencontre qu’entre quelques-unes de leurs facettes. » (p. 135)
Djibo a envie de connaître la ville qui l’accueille, pas seulement à travers ses habitants, mais aussi à travers ses quartiers, même ceux réputés dangereux.

"Ici, ce n’était pas le quartier dangereux que je voyais, mais un lien d’affluence, un lieu populaire, un lieu comme tant d’autres qu’il m’a déjà été donné de visiter ailleurs dans le monde. Ces lieux qui sont comme les ventres des océans. Entrer dedans en explorateur, prendre tout son temps, avoir la patience nécessaire pour décoder les énigmes des dangers et des beautés. Mais même les dangers sont beaux. [...] Entrer dedans comme un petit poisson, se glisser dans la vastitude du grand bleu où on peut finir dans une gueule, dans un museau, dans une panse. Entrer dedans, se mêler à la grande danse, à la grande fête des masques." (p. 52-53)

Sans les avoir lus tous, j’ai l’impression que toutes les œuvres de l’auteur se font écho dans ce roman : « fête des masques » (p. 53), fragilité des destins des « chiots errants » (p. 59), ces enfants livrés à la rue, prostitution...

Question d’identité, question de vie ou de mort, question de survie, Filles de Mexico est un roman de questionnements, un roman où tout est ambivalent. Surtout les relations. Même les relations entre père et fille. Le complexe d’Œdipe est souvent présent dans les romans de l'auteur.

Entrer dans l’univers romanesque de Sami Tchak, c’est monter dans une embarcation qui vous emporte sur la mer des incertitudes, voguant entre rêve et réalité, entre fiction littéraire et réalité, entre désirs et fantasmes...


Sami Tchak, Filles de Mexico, Mercure de France, 2008.

samedi 9 janvier 2010

Pourquoi ?

Difficile d’échapper à l’actualité. Hier, aux premières annonces de la triste nouvelle venant d’Afrique – encore une ! –, plus précisément d’Angola, pas loin du Congo Brazzaville, concernant l’équipe nationale du Togo, mes oreilles ont entendu sans vraiment entendre, sans vouloir entendre, surtout qu’on ne parlait encore que de blessés, je ne voulais pas affronter cette aberration qui risquait de m’entraîner dans un questionnement sans fin. Mais depuis que l’on parle de morts, en outre avec un passionné de foot à la maison, comment échapper à cette nouvelle ? Il a eu l’occasion d’entendre parler du foot d’Afrique, mais dans quel contexte ! Je parle bien sûr de mon fils.
- Mais pourquoi ils vont jouer la coupe là-bas alors qu’ils savent qu’il y a la guerre ? Pourquoi ils ne jouent pas au Congo ? Il faut qu’ils arrêtent ça, hein ! Pourquoi ils ne jouent pas au Congo ?
Les « pourquoi ? » des enfants, il y en a de plus en plus auxquels je ne réponds pas.