samedi 17 avril 2010

Aimez ces "R"

Souvenons-nous : il y a deux ans disparaissait Aimé Césaire. Je vous propose le petit texte que j'avais rédigé à l'annonce de sa disparition.


Aimez ces "R"

Aimez ces "R" qui définissent Césaire
Recherche des origines
Retour aux sources
Retour aux origines

Réveil des consciences
Réconciliation
de l'homme noir avec lui-même
de l'homme avec l'homme

Respect de l'autre
Richesse du coeur
Respect des valeurs
Rassemblement : un concept tout Césaire
Césaire était tous ces "R"
Et puisque nous célébrons aujourd'hui
Son Retour au pays natal
Le pays originel : la terre
Nous lui souhaitons un dernier "R"
Celui de la Récolte
des témoignages d'amitié, d'estime, de respect
pour un homme qui aura marqué l'histoire

Aimez Césaire qui était tous ces "R"


17 avril 2008

mardi 13 avril 2010

Un homme ivre de livres au salon du livre

Connaissez-vous Léopold Pindy Mamonsono ? C’est une figure essentielle du paysage littéraire congolais. Longtemps Président des Ecrivains Congolais (il l’est toujours), il était aussi celui des écrivains en herbe. Encourageant les jeunes talents, prodiguant ses conseils avisés et mettant à disposition sa riche bibliothèque, qui a brûlé dernièrement (ou a été brûlée ?), il nous faisait comprendre que la maturité de notre plume irait de pair avec la multiplicité et la diversité de nos lectures.

Combien étions-nous (étudiants pour la plupart) à nous retrouver chez lui, un après-midi par semaine ? Nous prenions possession de la cour, disposions des sièges ainsi qu’une tribune où, à tour de rôle, nous lisions nos poèmes et nouvelles, qui faisaient ensuite l’objet de discussions enflammées : forme et fond, points positifs, points négatifs, point de complaisance ! Libre ensuite à l’auteur du texte de prendre ou non en compte les remarques de ses camarades.

Nous avions également le privilège de rencontrer des personnalités littéraires ou culturelles de notre pays et d’ailleurs, que Léopold Pindy Mamonsono invitait régulièrement pour notre plus grand plaisir.

Au fil des mois, nous devînmes en quelque sorte sa ‘‘troupe’’ de comédiens, ses hommes d’action. Avait-il une idée de spectacle à monter autour d’un auteur, d’un thème ? Il pouvait compter sur nous, nous étions disponibles. Avait-il une émission télé à enregistrer, notamment l’émission littéraire « Autopsie » ? Il ne se faisait pas de souci quant aux participants à cette émission : nous étions là. Léopold Pindy Mamonsono aimait travailler avec les jeunes, non seulement parce qu’il avait conscience que cette jeunesse, la relève de demain, avait besoin d’être formée, mais aussi parce qu’avec eux, point de rivalités ni de discussions pour faire le travail demandé. C’était une belle collaboration, un échange d’expériences, de connaissances et de savoir-faire enrichissant.

Je me souviens qu’au début, il avait du mal à retenir « Liss », il commençait toujours par dire « Lous » (sans doute à cause de mon nom de jeune fille « Lounda ») avant de se reprendre et prononcer correctement « Liss ». Il y a de ces souvenirs qui répandent dans votre présent un bien-être indicible. Je repense avec bonheur à ces moments que nous avons passés ensemble, à cette période de ma vie, très belle. Je crois que c’est aussi le cas pour tous les jeunes qui ont fait partie de ce groupe, le ''club Autopsie'' (du même nom que l’émission télé), où on autopsiait la chose littéraire.

Je suis reconnaissante à Monsieur Pindy Mamonsono de nous avoir donné un espace où nous pouvions nous livrer à une débauche de lectures, où nous pouvions donner vie à nos envies d’écriture, et pour des jeunes avides de fête et de vie, ça compte d’avoir un endroit où s’éclater !

J’ai eu la joie de le revoir au salon du livre de Paris, où il est venu en délégation avec le ministre congolais de la culture, pour représenter notre cher Congo à ce salon. C’est toujours le même homme, avec quelques années en plus, certes, mais toujours la même vivacité de l’esprit ! Il a bien voulu répondre à quelques questions.

Avant de vous présenter cette petite interview, je ne résiste pas à la tentation de publier un extrait du mail qu'il m'a envoyé, rentré au pays, car il donne une idée de la relation paternelle qu'il avait avec nous :
"Dans l'euphorie de nos chaudes et éphémères retrouvailles au Salon du Livre, j'avais oublié le sacrifice fait par la mère que tu étais devenue, pour ne revoir que la jeune fille que je connaissais, il ya plus de treize ans à Brazza. Que veux tu ? Tu pardonneras ce travers au jeune vieux que je suis en train de devenir, mais toujours littérairement alerte, car le livre et la littérature, c'est un peu ma vie et ma passion première. Et c'est justement cette Passion partagée que je crois avoir réussi à semer parmi les jeunes du"Club Autopsie" qui, pour moi, doit demeurer éternel où que se trouvent ses membres, par la création, l'édition de livres, les clubs de discussions et d'éhanges, mais aussi le journalisme-y compris en ligne qui est le prolongement et le courronnement de la mission éternelle du Club Autopsie, surtout pour toi qui étais, au milieu de tant de garçons, la fine fleur qui a résisté à toutes les tentations (et j'en sais quelque chose), même de loin - tu vois que les vieux lions et sages voient tout, même sans le dire - l'expérience étant la meilleure école de la vie, jamais les théories. Et je suis plus que comblé en vous voyant produire et publiés. C'est comme un Père avec ses Enfants, ou un Semeur plus qu'heureux."

INTERVIEW

Léopold Pindy mamonsono, nous vous avons connu Président des Ecrivains Congolais, animateur de l'émission littéraire "Autopsie" sur Télé-Congo, organisateur de manifestations culturelles entre autres, ces fonctions ont-elles changé ?

Oui, il faut savoir que tout en gardant mes charges de Président de l'Union des Ecrivains que personne ne m'a enlevé depuis 1988, malgré un passage à vide lorsque je me suis retiré aux Etats-Unis et à Paris et Lyon après les deux guerres que Brazza a connu, après aussi l'incendie qui avait ravagé ma maison avec son énorme bibliothèque de près de 16000 volumes de livres ; après avoir reçu le Grand Prix Littéraire National à Moi attribué en Avril 2008, au Palais des Congrès par Le Groupe GPY(Groupe Plela Yombo), organisateur de beaucoup d'évènements Culturels au plan National-dont "LA NUIT DU CONGO" à PARIS-ALGER-TANGER et bientôt A JOHANESBOURGH (une Reconnaissance jugée tardive par beaucoup, mais ne dit-on pas qu'il vaut mieux tard que jamais?), j'ai été nommé depuis Mai 2008 Conseiller en charge des Lettres, de la Vulgarisation, de la Diffusion littéraire ainsi que de L'Edition auprès du Ministre de la Culture du Congo. C'est donc dans le cadre normal de mes fonctions officielles que j'étais venu spécialement prendre part à ce 30è Salon du Livre de Paris - dont je me crois en droit de rappeller que c'est nous, les Ecrivains Africains Francophones, venus d'Afrique qui avions sécrété ce Salon, par nos critiques à l'endroit de la France, face au vide sur ce secteur, lors de la 32ème Foire du Livre de FranckFort en 1980. Je conduisais officiellement une Délégation d'Ecrivains Congolais, composée alors de Sony Labou Tansi (qui venait de sortir La Vie et Demie au Seuil), Tchicaya U'Tamsi etc... C'était en 1980 et en 1981, le Salon du Livre de Paris a commencé. J'étais dans mes charges de Jeune Président de L'Union des Ecrivains Congolais (U.E.C.) Voilà l'histoire, voilà la pure Vérité.

Pour ce qui est de la très célèbre émission Autopsie, qui a été pendant près de 25 ans le lieu de Production, de Découverte et de Lancement littéraire de plusieurs jeunes Ecrivains d'alors (je veux parler de Caya Makhélé, Marie-Léontine Tsibinda, Jean-Blaise Bilombo, Joseph Diob Kegni, Emmanuel Eta-Onka et bien sûr Noël KODIA et j'en passe...) J'avais momentanément interrompu cette belle émission il y a quelques années (2005) pour aller créer un Parti Politique (le PUR : Parti pour l'Unité et la Remaissance), car je sentais mon pays sclérosé et divisé mentalement, voire psychologiquement après la guerre de 1997-1998. Mais j'ai vite déchanté en découvrant le côté carnassier de cet univers de "chats et de lions". Alors, chassez le naturel, il revient au galop ; je suis reparti vers ma passion première pour continuer à créer et à servir de rampe de lancement aux jeunes écrivains et autres hommes de culture, qui me font encore confiance, malgré la précarité des moyens de bord. Et j'ai créé, en plein Coeur de Brazzaville la Verte, le premier Centre Culturel Congolais, dont le Siège, amélioré, demeure là où se réunissait Le Club AUTOPSIE, avec une bibliothèque ouverte, des photos des auteurs Congolais, des tables et chaises en plastique, des cellules de discussions et d'échanges, une Maison d'édition "Les Editions Héros dans l'Ombre" avec un service de diffusion ves les USA , la France et les autres Pays Africains.

Le Centre Culturel Congolais va bientôt relancer son Site internet et un Blog entre ses Membres (dont j'espère que tous les anciens autopsiens) sont d'office Membres de droit. En même temps, les 3CCC(le Centre Culturels Congolais),organise periodiquement des Séances de Sortie et de Présentation Solennelle de tout nouveau Livre d'auteur, même non produit par nos Editions.Enfin last and not the least, à la demande pressente de beaucoup d'admirateurs, j'envisage la reprise, production et animation de l'émission "Autopsie", pour redonner espoir aux jeunes auteurs, non riches et non ministres, dont on ne parle presque pas du tout sur notre chaîne nationale, soit parcequ'ils n'ont pas d'argent, soit parcequ'ils ne sont pas récipiendaires des prix Renaudot ou des Cinq Continents, créés depuis Paris pour récompenser toujours les Ecrivains de la Diaspora, comme pour nous donner toujours l'ancienne métropole comme exemple et miroir aux allouettes à suivre pour les jeunes Africains. Moi je fais partie des Ecrivains enracinés au Terroir, qui revendiquent leur Congolité avec toutes ses plaies et sa crasse, mais aussi avec ses formidfables élans de Générosité, et qui entends faire perdurer l'Espérance en une Afrique capable de s'auto-parfaire, en luttant de l'intérieur ensemble avec ceux de l'extérieur, sans angélisme ni complexe d'où qu'ils viennent. Après tout les Shakespeare, Baudelaire, Mandela et tant d'auteurs n'ont-ils pas été connus depuis chez eux?

Vous vous étiez lancé dans l'édition, en créant les Editions Héros dans l'ombre, comment se portent-elles ?

Les Editions Héros dans l'Ombre avaient pour but essentiel de relever le défi de démontrer qu'à l'instar du Cameroun, du Sénégal, de l'ex Zaïre, de l'Angola etc., on pouvait (malgré la précarité des moyens) lancer une tentative réussie d'édition d'ouvrages scolaires et littéraires à partir de Brazzaville. Il faut se rappeller que j'étais Directeur de la Revue l'Ecole du peuple à L'INRAP(l'institut Ntaional de Recherches et d'Action Pédagogiques) sous l'ancien Ministre Antoine N'DINGA OBA, et que beaucoup d'auteurs Congolais au pays ont été lancés avec plus ou moins de bonheur par Les Editions Héros dans L'Ombre (Henri Djombo, Jean-François Obembé, Raymond Ibata, Frédéric Ganga, Pr Sekou-Traoré entre autres) C'est pas beaucoup connu, mais Les Editions Héros dans L'Ombre, continuent leur petit bonhomme de chemin. Et je suis fier de dire, malgré nos manquement dûs aux nécessaire démarrage d'une oeuvre passionnelle, sans formation préalable et sans intervention ni aide de l'Etat, que depuis 1980, date de son lancement, Héros dans l'Ombre a publié plus de 64 livres, dont des Tchadiens, des Camerounais et des Congolais de la diaspora. Et malgré nos imperfections, ici aussi je suis content de voir que Héros dans l'Ombre a fait des mules, nous ne sommes plus seuls sur place : A présent existent d'autres maisons d'Editions aux Promoteurs plus politiquement friqués et une ou deux autres plus modestes dont je tairais les noms pour ne pas leur faire une propagande gratuite, mais l'aventure continue et continuera, tant que je vivrai.

Tenir une maison d'Edition en Afrique, est-ce facile ? Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

Non, il nest pas facile de tenir une maison d'édition en Afrique. La plupart de temps, les éditeurs africains sont confrontés à la difficulté de la matière(papiers-encreetc...)mais aussi du manque de formation des agents oeuvrant au sein des maisons d'éditions. Pour le cas queje conais au Congo,en RDC et autres, beaucoup de publications se font (un peu comme parfois en France), avec la contribution financiaire des auteurs - ce qui n'enlève rien du tout au mérite des manuscrits publiés.

De nombreux étudiants ont profité de votre expérience et surtout de votre bibliothèque qui a brûlé (ou a été brûlée ?) dernièrement. Comment avez-vous vécu ce drame ? Avez-vous réussi à la reconstituer en partie ?

Mon domicile avait été le 18 Mars 2008, de 10h à 15 heures 20, ravagé par un terrible incendie qui m'avait laissé éploré et ahuri. Pendant près de 3 mois, j'ai appris à être un SDF, dans mon propre pays. Puis j'ai décidé de relever de la tête pour ne pas tomber dans le pessimisme, le laisser-aller ou l'afro-pessimisme. J'ai décidé, grâce à l'aide d'une Chaîne de Télévision "La DRTV-ezt" notamment tout une équipe de jeunes journalistes courageux, de lancer un SOS à l'opinion Nationale et Internationale.
Curieusement l'Etat que je sers depuis bientôt 40 ans ne m'est pas venu au secours, seules quelques personnes de volonté, parmi lesquels il faut signaler Madame Bélinda Ayessa, directrice du Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza, mais surtout le jeune et dynamique DJO WASHINGTON EBINA, avec sa FONDATION EBINA, m'étaient vraiment venus en aide, d'abord en me logeant moi et ma famille dans leur hôtel pendant près d' un mois, en même temps qu'il (DJO et LA FONDATION EBINA), réhabilitait ma maison en refaisant tout ce qui avait été détruit (portes, fenêtres, tapis, peinture) à l'exception de la bibliothèque, des lits... Mention spéciale donc à l'initiative de ce dynamique fils Ebina dont la Fondation est en train de réussir des actions de choc sur le plan social au Congo.
Merci aussi à toi LISS qui depuis Paris et en passant par ta maman m'a envoyé 2 livres pour la bibliothèque, merci aussi à mes frères et soeurs de sang qui, tous solidaires, ne m'avaient pas laissé tomber, je sauraii le moment venu le leur rendre en tant que Double Patriarche d'une Noble famille d'anciens Combatants Français : la famille PINDY. Je dois à la vérité de reconnaître du côté des Ecrivains que seul Taty LOUTARD et mon ami Jean-François OBEMBE, avaient accouru à mon chevet. Quant aux autres, soit qu'ils se sont moqués, soit qu'ils ont versé des larmes de crocodiles, en se disant bah ! çà n'arrive qu'aux autres.

Je lance et continuerai à lancer un SOS, pour que des Association Françaises ou Européennes, nous envoient des Livres (tous genres confondus), mais aussi des PC (Ordinateurs) même de 2è ou 3e génération, pour que les Ecrivains et Etudianrts Congolais, qui fréquentent et Viennent lire gracieusement au Centre Culturel Congolais aient assez d'outils de travail, pour leurs recherches, mais aussi pour aprendre à saisir leurs manusucrits.

Vos projets pour l'avenir ?
La continuité du Centre Culturel Congolais, comme lieu d'échanges et de contacts des Ecrivains Congolais du Congo et de la Diaspora. La mise sur pied très prochainement du Site et du Blog du Centre. La Publication très prochaine de plus d'une dizaine de mes propres Livres. La relance de L'Emission AUTOPSIE (pour libérer les énergie créatrices de ceux que l'on veut faire taire ou oublier ) Ouf ! c'est long, mais j'espère en tous cas que tu feras l'écho de ce cri du coeur et aideras du mieux que tu fais à trouver au moins un Début de Solution à tous ces Défis Congolais.

Je pleure, j'enrage, je suis mal !

Je pleure, j’enrage, je suis mal ! Depuis près de deux semaines, je suis coupée de mes amis, on m’a coupé un membre, on m’a coupé les vivres, un virus m’a coupé toute possibilité de me connecter à Internet, de me connecter à mon ordinateur tout simplement. Vivre sans Internet aujourd’hui, est-ce possible ? Vivre sans ordinateur, est-ce envisageable ? Je crois que non, on ne peut plus s’en passer, JE ne peux plus m’en passer. Comment se priver de ces petites visites amicales entre blogueurs, de ce petit tour quotidien des blogs amis pour prendre la température de leurs lectures du moment ? Je n’ai pu venir vous faire une petite visite tranquille ces jours-ci, je n’ai pu poster quoi que ce soit, alors que j’avais des choses à partager avec vous.
Je suis donc à la rue depuis deux semaines… sans autre solution que de squatter un poste au travail, pour consulter mes mails ni vu ni connu. Et pour poster un article ni vu ni connu, comment faire ? Je vais devoir aller squatter chez un ami !
Ames généreuses, prêtez-moi un ordi, prêtez-moi un abri… de rencontre avec les amis.

samedi 27 mars 2010

L'Atelier des médias

Pour ceux qui connaissent l'émission L'Atelier des Médias, sur RFI, elle comporte trois parties, la troisième étant intitulée "Mondoblog". L'émission de ce jour était consacrée aux blogs littéraires. Je figurais parmi les invités, bien encadrée par Gangoueus et Kangni Alem, depuis Malabo. Tenir un blog. Ouvrir une porte pour que ceux qui le souhaitent viennent faire un brin de causette avec vous, n'est-ce pas formidable ? Finalement, discuter de livres et d'auteurs n'est qu'un prétexte. Ce qui domine ces échanges, ce sont les amitiés que réservent ces petits clics sur la toile. Ces ballades d'un blog à l'autre, quelle belle occasion de se constituer une famille !

Vous pouvez écouter l'émission à l'adresse suivante :

http://atelier.rfi.fr/profiles/blog/list?tag=mondoblog

Merci à Gangoueus pour cette aventure. Quant à K.A., il ne se contente pas de se ballader d'un blog à l'autre, malgré les contraintes de son emploi du temps. Il se ballade aussi d'un pays à l'autre, en vrai habitant de la terre. Bon séjour à Malabo, K.A. !

vendredi 19 mars 2010

J'aime pas ta clope

Non, je ne pouvais pas rester sur la note négative du billet de janvier dernier, intitulé Internet, cette peste ! J’étais alors on ne peut plus déçue par l’attitude réfractaire des élèves dès qu’il s’agit de lecture et de travail. J’étais découragée par leur paresse, parfois excessive, alors qu’ils sont capables de beaucoup lorsqu’ils s’en donnent la peine. Je le savais qu’ils pouvaient surprendre agréablement, mais quand ? à quelle occasion ? ça, impossible de le savoir à l’avance ! On essaie des choses, se demandant avec angoisse ce que ça va donner. Parfois ça marche, parfois ça ne marche pas. Quand ça marche, quel plaisir ! Ces étincelles qu’ils s’évertuent à camoufler sous une apparente indifférence, je viens de les voir jaillir, je m’empresse donc de donner en quelque sorte une suite positive à ce précédent billet, pour équilibrer les choses.

Nous étions en train d’étudier la correspondance aujourd’hui, les mails par exemple. Nous en avons lu un d’une jeune fille qui écrit à une association de lutte contre le cancer. Elle déclare avoir écrit un poème pour dire tout le mal causé par le tabac. Dans la deuxième moitié de l’heure, j’ai donc demandé aux élèves d’imaginer ce poème, histoire de les occuper. « Produisez-moi quelque chose qui frappe les esprits, avec des rimes bien sonnantes si possible. Ne vous préoccupez pas de la longueur des vers. Même nombre de syllabes ou pas, les vers restent des vers. Vous pouvez travailler à deux. » Je ne m’attendais pas à ce qu’ils se passionnent pour la chose. Sous mon regard étonné, j’ai vu ces élèves de 4e muer soudain et se transformer en jeunes poètes. Même les petits indisciplinés, les gros bavards, les contrevenants permanents aux règles en vigueur en classe se sont révélés, le temps d’une création, comme étant des auteurs de talent. J’en ai même qui ont tout bonnement ajouté la mention « écrivain et poète », à côté de leur nom, au bas de la feuille.

Tenez, dans le genre court mais précis, H. et C. n’y sont pas allées par quatre chemins :

Le tabac c’est pas bien, ça rend tout vilain
Le tabac c’est pas bon, ça rend vraiment con
Le tabac donne le cancer avec son mauvais air

A., elle, tire la sonnette d’alarme :

Arrête-moi ça !

Arrête la cigarette,
Ça va te rendre trop bête ;
Arrête de fumer,
Ou tu finiras chouté !

Une fois que tu commences,
T’es piégé,
Les violences et les urgences,
Tu finiras par en abusés.

Le tabac,
N’y touche pas,
Ou tu finiras tout raplapla !

Vous aurez remarqué que je vous sers le texte tel quel, sans correction orthographique ni grammaticale aucune. Ça ajoute à la beauté du texte, je trouve. Pour une fois je n’ai pas sorti mon stylo rouge, même quand l’orthographe était endommagée par les mauvaises habitudes contractées avec le virus SMS :

Le tabac c pas pour toi
C comme la Playstation 3
Si tu joue une fois elle se retrouve chez toi
Si tu ve pas arreter je vais devoir te defoncer
Non c pour rigoler mais le tabac nuis a la santé
Et a toute l’umanité

De l’humour et du réalisme avec cette comparaison à la playstation, pour traduire l’addiction à la nicotine ! Alors je n’allais tout de même pas incriminer Y. à cause des entorses à l’orthographe, pour une fois qu’il s’applique à faire quelque chose de bien ! D’habitude il s’applique à... bavarder, de la première seconde du cours à la dernière.

Je parlais de réalisme, jugez donc le poème de H.

Bad nicotine

Elle te séduit et elle te tue,
Nicotine, goudron, pétrole sont ses armes absolues
Tu t’en tape plusieurs par jours
Tu ne peut plus te passer d’elle
C’est la crise, tu t’en fou, t’en achète quand même
Tu la grille…
Mais celle qui va te fumée
C’est bien elle !!

Dans le genre ‘‘conseils de deux jeunes filles sages’’, et elles sont sages, P. et F., elles travaillent toujours ensemble, elles sont efficaces :

A bas le tabac

Fumer,
C’est pas bon pour la santé.
Deviens pas dépendant,
Sinon, jaunes seront tes dents.
Ce n’est pas bon,
Ça favorise le cancer du poumon
Alors, si t’es accro,
Bois plutôt de l’eau…


Sur le mode ludique, A. et A. proposent une définition du tabac :

T comme tué le tabac peut tué
A comme arrêt cardiaque le tabac peut arrêter le cœur
B comme bêtise fumer est une grosse bêtise
A comme abrutit il faut être abruti pour consomé cela
C comme cochonerie le tabac est une cochonerie qui ne fait que détruire ce que tu construit

TABAC certifié dangereux.

Pas d’hypocrisie avec J. : on veut arrêter les dégâts provoqués par le tabac ? La solution est pourtant simple !

Le tabac, je n’aime pas ça
Savez vous pourquoi ?!
Le tabac vous ruine
Et en plus ça donne mauvaise mine
Le tabac ne sert à rien
Ça ne vous fait pas du bien
Mieux vaut le supprimer
Au lieu de le consommer
Pourquoi a-t-il été inventé
Seulement pour vous empoisonner
C’est bien pour l’argent…
Malheureusement.


Vous êtes sportif ? Alors le poème de R. saura vous toucher.

Si tu fumes,
Pas de compétitions
Tu cours, tu t’essouffles
Cigarette, briquet et cendrier
Sont tes nouveaux compagnons
Et guerre avec tes poumons !

Si tu t’arrètes,
Plus de contraintes
Tu vas vers le bonheur

Sur le mode ironique, voici le poème de M. Faut peut-être que je m’assure qu’il n’est pas allé pomper ça quelque part (mes doutes qui me reprennent). En effet quelques uns m’ont rendu le travail le lendemain ou le surlendemain. Mais je lui fais confiance, il m’a déjà montré qu’il avait des ressources.

Ma famille, mes amis, mes frères
Voilà déjà tant d’années que le tabac ronge notre ère,
Il pourrit notre air
Et détruit notre terre

Combien d’adultes allez vous laissez mourir ?
Combien d’ados comptez vous regardez périr ?
Bon dieu, il faut réagir !!
Il n’y a déjà que trop de martyrs…

Voilà après tout, devenir fumeur,
Ça ne fait pas si peur,
A part des poumons affectés,
Et des milliers de décédés…
Il n’y a pas de quoi être effrayé !!!

Bon, dites-moi, n’est-ce pas beau tout ça ? Je me demande combien fumeront malgré tout dans quelques années. Et vous donc ? Vous qui lisez, vous qui prétendez ne pas pouvoir arrêter, A. vous demande d’arrêter vos simagrées :

C’est écrit sur vos paquets
Fumer nuit à la santé
Quand vous avez commencé
Vous ne pouvez plus vous arrêter
Ça augmente le taux de mortalité
Arrêtez !! C’est juste une question de volonté…

Bon, je ne peux tout vous faire lire, tant pis pour vous. Ah ! j’oubliais : le titre « J’aime pas ta clope », c’est le premier vers du poème de L. Voilà. … Comment ? Oui, oui, je vous l’accorde, va falloir consacrer une séance de langue sur ces poèmes : correction de l’orthographe, de la grammaire, de la ponctuation. D’accord, d’accord. En attendant, goûtez avec moi ces jolis textes. Ils sont créatifs, ils sont adorables, ces enfants ! Ah la chance que j’ai de me frotter à ces intelligences !

jeudi 11 mars 2010

L'attrape-coeurs, de J.D. Salinger

D’abord il y a eu l’annonce aux infos de la disparition de Salinger, dont le roman, L’attrape-cœurs, avait connu un succès planétaire. Mais en même temps on disait de l’auteur qu’il était resté à l’écart des medias, qu’il était resté discret, voire mystérieux. Intrigant. A lire donc ! Ce Salinger. Il commençait déjà à attraper mon cœur de lectrice. Ensuite il y a eu le commentaire de l’événement sur le blog de Kangni Alem, qui s’étonnait de ce que son invitée ne connaissait pas Salinger. Je me suis dit : « Toi non plus tu ne le connaissais pas, et à en croire K.A., tu devrais. » Enfin il y a eu l’invitation saint-valentineuse de Mabrouck Rachedi dans les pages du Métro. Là, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder la décision. Aussitôt rentrée, un petit clic et je vois que le roman est disponible en poche, c’est-à-dire au prix de quelques euros seulement. Commande passée. Je l’ai lu d’une traite, ce roman. Et je ne sais par quel bout commencer. C’est un roman qui vous remue, qui vous retourne. Ça remue surtout dans votre cœur. Beaucoup de sensibilité. Ce qui m’a plu d’emblée, c’est de retrouver l’atmosphère des romans que j’ai lus récemment et que j’ai eu du mal à quitter. C’était comme si je les retrouvais. Tenez, le début m’a transbordé dans le Chagrin d’école de Pennac, avec cette manie des adultes de toujours s’inquiéter de l’avenir des jeunes gens, notamment ceux qui leur paraissent sortir du cadre ; de se demander ce qu’ils vont devenir.

Que va devenir Holden Caulfield ? Celui-ci désespère ses parents, ses professeurs - à l’exception de quelques uns qui ont mis le doigt sur ses capacités - Il a connu plusieurs établissements scolaires pour avoir souvent été renvoyé. Il vient une fois de plus de se faire renvoyer du collège où il était interne. Holden ne s’en fait pas pour lui, mais ses parents, comment vont-ils réagir ? Ça va être sa fête lorsqu’il va rentrer, ainsi il décide de ne pas rentrer, pas tout de suite. Il s’enfuit.

Holden raconte donc sa fugue, mais pas seulement. Ce sont ses expériences qu’il nous confie, ses rencontres, ses rapports avec les autres. Le connaissent-ils vraiment ? Le comprennent-ils ? Savent-ils quel garçon il est ? Il y en a, comme sa petite sœur Phoebé, comme son frère écrivain, qui constituent comme des points d’équilibre, des bouées de sauvetage. Est-il vraiment un cancre comme il le prétend ? Au fond c’est quelqu’un qui refuse d’être ce que les gens attendent qu’il soit. Il a simplement envie d’être lui. Lui, il ne veut pas jouer la comédie, il ne veut pas faire partie de ce monde où tout se joue sur les apparences, où on soigne les dehors ; et le dedans alors !

Nécessairement, on se sent seul quand on ne fait pas comme les autres, on est isolé, pourtant Holden n’a pas envie d’être seul, il recherche la compagnie, quelqu’un avec qui parler. Parler de choses et d’autres. Parler des canards du lac par exemple : où vont-ils quand l’eau est gelée ? Parler des dedans peu reluisants sous des dehors impeccables. Ça, ça le ''tue'', comme il dit. Cette expression m’a ''tuée’’, moi aussi. L’histoire de ce garçon, qui apprend à voir le monde tel qu’il est, est émouvante, mais en même temps j’ai eu du mal à contenir des éclats de rire durant toute ma lecture, j’avais vraiment envie de rire un bon coup, et quand on se trouve dans le train, avec plein de passagers plongés dans leurs lectures et leurs pensées respectives, ce n’est pas vraiment indiqué.


Holden sortant du théâtre :

« Alfred Lunt et Lynn Fontane jouaient le vieux couple et ils étaient très bons mais je ne les aimais pas tellement. Je dois dire pourtant qu’ils étaient particuliers. Ils jouaient pas comme des gens ordinaires, ils jouaient pas non plus comme des acteurs. C’est difficile à expliquer. Ils jouaient plutôt comme s’ils savaient qu’ils étaient des célébrités et tout. Ce que je veux dire c’est qu’ils étaient bons, mais qu’ils étaient trop bons. [...] Quand on est trop bon, alors, après un moment, si on n’y prend pas garde, on a tendance à se donner des airs. Et on est plus bon du tout. [...]
A la fin du premier acte, on est sortis avec tous les autres connards pour fumer une cigarette. Vous parlez d’un plaisir. Dans toute votre vie vous avez jamais vu autant de mecs à la gomme qui fumaient comme des locomotives en discourant sur la pièce et en s’arrangeant pour que tout le monde puisse entendre leurs remarques subtiles. [...] Vous auriez dû le voir quand Sally lui a demandé comment il trouvait la pièce. C’était le genre de mec bidon qui a besoin d’espace pour répondre quand on lui pose une question. Il a reculé, et il a marché en plein sur le panard de la dame qu’était derrière lui. Il lui a probablement cassé tous les orteils. Il a dit que la pièce elle-même était pas un chef-d’œuvre mais que les Lunt bien sûr étaient tout simplement des anges. Des anges. Putain. Des anges. Ça m’a tué
. » (p. 154-156)

Difficile parfois de savoir ce qu’on veut, ce qu’il faudrait faire, quand on a seize ans, et même plus. Difficile de prendre la vie à bras-le-corps quand elle semble vous échapper. Alors, pour éviter la déprime, Holden essaie de profiter de l’instant présent, de se créer des instants de bien-être, car il suffit parfois d’un rien pour se sentir bien, il suffit d’être avec un autre humain, d’écouter un morceau de musique et de danser, pour chasser le cafard qui vous guette, pour oublier ses soucis. Et là j’ai retrouvé un passage du Ballet noir à Château-Rouge d'A. Ngoye.

« Elle s’est mise à danser un boogie-woogie avec moi mais pas ringard, tout en souplesse. Elle était vraiment douée. Je la touchais et ça suffisait. Et quand elle tournait sur elle-même, elle tortillait du cul si joliment. J’en restais estomaqué. Sans blague. Quand on est allés se rasseoir j’étais à moitié amoureux d’elle. Les filles c’est comme ça, même si elles sont plutôt moches, même si elles sont plutôt connes, chaque fois qu’elles font quelque chose de chouette on tombe à moitié amoureux d’elles et alors on sait plus où on en est. Les filles. Bordel. Elles peuvent vous rendre dingue. Comme rien. Vraiment. » (p. 92)

Envisageant la mort :

« Et puis j’ai pensé à toute la bande qui me foutrait au cimetière et tout, avec mon nom sur la tombe et tout. Au milieu de ces foutus trépassés. Ouah, quand on est mort, on y met les formes pour vous installer. J’espère que lorsque je mourrai quelqu’un aura le bon sens de me jeter dans une rivière. N’importe quoi plutôt que le cimetière. Avec des gens qui viennent le dimanche vous poser un bouquet sur le ventre et toutes ces conneries. Est-ce qu’on a besoin de fleurs quand on est mort ? » (p. 188)


Suffit d’un bon roman parfois pour vous faire vous sentir bien. En fait le rêve de Holden à propos de la lecture s’est réalisé pour moi en lisant L’Attrape-cœurs :

« Mon rêve, c’est un livre qu’on arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie. Mais ça n’arrive pas souvent. » (p. 30)

Quel plaisir ça a été de lire ce roman. A lire et à faire lire sans modération !


Jerome David SALINGER, L’Attrape-cœurs, Robert Laffont, collection Pocket.
256 pages. Publication en 1945. 1986 pour la traduction française.


dimanche 21 février 2010

Ballet noir à Chateau-Rouge, d'Achille Ngoye

Voici un livre qui attendait depuis plusieurs années – eh oui ! il y en a quelques uns comme ça dans ma bibliothèque – l’heure du corps à corps avec la lectrice que je suis. Ça a été une heure de récréation langagière autant qu’une heure d’interrogation sur le devenir de l’Afrique, sur celui des immigrés africains en France.
Plantons le décor, non, l’intrigue :

Un homme est interpellé sur son lieu de travail. Nom : Djeli Diawara. Domicile : foyer surpeuplé. Torts : être en possession de faux papiers. Ceux-ci retirés, il se retrouve à la rue, sans travail, et surtout sans plus de quoi nourrir les siens restés au pays tandis que lui se contentait de survivre. Il suait sang et eau pour gagner son pécule. Il avait également chèrement payé l’acquisition de son titre de séjour. Celui-ci s’avérant faux, le réseau de fabrication de faux papiers est mis au jour, impliquant un boss de la préfecture qui faisait tourner ainsi un business très rentable, avec la complicité de deux autres employés de la préfecture ainsi que celle, incontournable, d’un mafieux africain chargé de repérer la clientèle. Ce dernier est à la tête de plusieurs trafics mêlant drogue, proxénétisme, faux billets etc. L’affaire Djeli Diawara risque de les faire tous sauter, d’autant plus que celui-ci, avec d’autres sans-papiers, des dizaines, squattent l’Eglise Saint-Bernard et décrètent même une grève de la faim, attirant ainsi l’attention du public sur leur sort.

Une fatalité inexplicable s’abat sur Diawara, on veut le faire taire et même disparaître, cela arrangerait les corrompus de la préfecture, leurs complices dans la police ainsi que le boss africain qui serait exempté d’assurer le remboursement de la somme versée par Diawara pour acquérir ses faux papiers, ce dernier y tient. En résumé : l’administration française veut noyer l’affaire ; les Etats africains ne répondant jamais présent lorsqu’il s’agit de leurs rejetons, qui pourrait défendre ces «damnés de la terre » ? C’est là qu’intervient le GROPACAS, le Groupe panafricain d’action et d’assistante. Celui-ci charge Kalogun de démasquer les gros bonnets qui en veulent à Djeli Diawara.

Kalogun, qui a le « visage émacié, masque symbolique des deuils et revers d’un continent mis à genoux » (p.11) va ainsi camper quelques jours au cœur de Château-Rouge, quartier du 18e arrondissement de Paris, lieu de concentration de l’immigration africaine et de ses trafics. Durant son enquête, qui va se révéler ardue et entraînera une succession de meurtres, Kalogun va côtoyer les prostituées, les petits dealers africains, les bars et restaurants du coin que ceux-ci fréquentent et qui nous révèlent des hommes et des femmes qui tentent de donner de la consistance à leur vie, qui tentent de gagner leur vie par les moyens qui sont à leur portée. La vie est dure pour eux et il faut parfois être dur dans la vie pour ne pas sombrer. Langage direct. Coloré. Accrochant.

Tenez, le portrait d’Amina, une prostituée p. 29

« Le buste effilé, vachement disproportionné à l’arrière-train en forme de toboggan, Amina tourneboulait avec sa croupe design ; des amortisseurs naturels selon certains, mais, pour d’autres, pur bidonnage de la Création greffé au reste du bifteck comme pour lui servir de contre-poids. La greluche n’en accordait pas moins la blackitude sur l’essentiel : sa carrosserie magnifiait la toute-puissance des dieux ashanti, suggérait le sex-appeal, attirait le fric. Une épaisse perruque doublait sa carafe de ouistiti. Des gros yeux blancs. Sourire de commande. Amina parlait davantage avec ses mains, ce qui la rendait faussement agressive. » (p. 29)

Un portrait masculin cette fois, celui de Sow Gandja, un dealer plutôt attachant :

« Vingt-cinq balais, un mètre soixante, le squelette maltraité, le zoulou ne payait pas de mine. De son mufle, on ne voyait que les oreilles décollées et les carreaux blancs, des yeux tellement ronds qu’ils ressemblaient aux phares d’une Peugeot 404. Dreadlocks défaites, crasseuses, souvenirs d’un mouvement identitaire noyé dans la drogue, le minus affectait un air d’apache conforté par son langage débile. » (p. 51)

Illustration du langage de Sow Gandja, émaillé de verlan :

« Au Makoumba, on businesse sur le même bureau mon paincon et moi, question de ne pas déboussoler les clients. Dès qu’on raboule, je scotche le brelica sous le reaubu. On ne sait maija avec les starskys. » (p. 65)

Danse et séduction :

« Sow braqua ses phares sur la piste. Une blancharde dansotait seulingue, foutrale dans son one-woman-show ; laissant dans une totale indifférence des spécialistes des acrobaties fessières. La sirène chaloupait déjà sur la piste à leur arrivée.. Kalogun se détourna de la fumelle au constat qu’elle était schlass, et voulut reprendre son briefing. Mais le dealer, fasciné par les balancements lascifs, ignora ses appels du pied. Une autre tentative tournant court, le détective poussa une gueulante, obtenant sur-le-champ l’écoute nécessaire [...] Le dealer, qui n’en pouvait plus de ronger son frein, se leva brusquement pour rejoindre la danseuse solitaire. Manque de pot, la meufe piqua aux waters, l’obligeant à tournailler sur la piste avant de regagner la case départ. [...]
La sirène de nouveau sur la piste, Sow s’affranchit de la tutelle encombrante en sautant sur la piste. « Bisso na Bisso ». Raté. Un titre de groupe Wenge Musica Maison-Mère vibra aussitôt dans les haut-parleurs. Le dealer accorda ses mouvements aux pas claudiquants de « ndômbolo ». Les bras collés au buste, soulevés, repliés dans une synchronisation parfaite avec sa partenaire, il ramollit la carcasse comme s’il allait s’afaisser, renouant illico avec sa forme du tonnerre. Le squelette remué en cadence, devenu cadence, il avança à petits pas boitillants, recula au même rythme, répéta ce va-et-vient désopilant. Sans rudesse. Avec morgue. Puis reprit la phase bras collés-soulevés-repliés. La tête haute et le groin torchant une moue débile, il exécuta une pirouette cocasse, tortilla son popotin merdique. Et poursuivit sa démonstration avec entrain/ Kalogun, bouche bée, dut convenir que le caïd en bambou, à défaut de posséder un métier reconnu, connaissait à fond ses classiques
. » (p. 68-71)

Comment répondre aux poulets :

« Vos papiers, s’il vous plaît !
- Qu’est-ce qui cloche ? », protesta l’agent du GROPACAS en s’exécutant.
Le perdreau ignora la question, ouvrit le passeport et se mit à le feuilleter, un œil louchant sur le suspect toutes les trois secondes. [...]
- Vous êtes d’où ?
- C’est écrit sur le doc, grand-chef. [...] je suis de Venda, capitale Thohoyandu.
- Jamais entendu parler. C’est dans quel trou ?
- L’Afrique n’est pas un trou, mais un continent. Très vaste. Avec des forêts où l’on n’y voit goutte en plein jour. Vos stratèges l’ont livrée aux charognards et aux marchands d’arme, qui la saignent à blanc ou la mettent à feu et à sang. Je constate qu’elle a été supprimée dans les cours de géo...
- Ça va pas la tête ? pesta le flic, craignant de ferrailler avec un intello déjanté. Vous sortez de l’hôtel ?
- Vous me voyez fréquenter les putes ?
- Reprenez votre passeport, et dites bien le bonjour sous les cocotiers !
- Ils apprécieront, grand-chef !
» (p. 79-80)

Bon allez, j’arrête avec les extraits, mais je voudrais tellement vous en proposer ! Et puis c’est aussi parce que je n’ai pas envie de quitter l’univers d’Achille Ngoye, quitter ses personnages. Tenez, j’ai une furieuse envie de me rendre au métro Château-Rouge. Je sens que désormais, chaque fois que j’irais y faire mes emplettes de produits exotiques, chaque fois que mes pas me porteront dans les allées de ce marché, je penserai au Ballet noir d Ngoye. J’aimerais tellement voir ce roman adapté au cinéma ! Hééé ! Hooo ! N’y a-t-il pas un réalisateur qui voudrait procurer aux lecteurs qui ont aimé ce roman le plaisir de le voir sur le grand écran ?


Né au Congo Kinshasa en 1944, Achille Ngoye est le premier auteur d’Afrique noire à être publié dans la collection « Série noire » des Editions Gallimard. Il a publié plusieurs romans parmi lesquels Agence Black Bafoussa (1996) et Sorcellerie à Bout Portant (1998), toujours chez Gallimard.


Achille Ngoye, Ballet noir à Château-rouge, Gallimard, 2001.