mercredi 18 août 2010

Votre message n'a pas été envoyé, de Joss Doszen

Votre message n'a pas été envoyé est le troisième roman de Joss Doszen, que j'ai eu la chance de rencontrer au cinquantenaire de l'indépendance du Congo, vendredi dernier (je vous en dirai un mot prochainement). Je lui avais en effet transmis l'invitation, espérant que nos compatriotes allaient se jeter sur ses livres en voyant un auteur de leur temps en face d'eux, n'attendant que de leur faire découvrir son univers. Un univers dont vous pouvez vous faire une idée en allant farfouiller sur ses différents espaces. Vous y prenez tout de suite la température de la plume de l'auteur, faite d'humour et de bonne humeur. Je vous invite notamment à visiter l'espace loumeto, où l'auteur publie régulièrement ses billets, depuis plusieurs années.


Le gars, aussi haut perché que l'est son verbe, se livre sans détours dans ce troisième ouvrage. Disons plutôt que le personnage principal, la quarantaine, livre ses pensées sans qu'aucune bride ne vienne retenir son langage. Il le fait en toute quiétude car les différents mails dans lesquels il se livre ainsi, destinés à un amour perdu depuis dix ans, ne sont jamais envoyés mais conservés dans les brouillons. Cela donne l'impression au héros d'avoir une interlocutrice, mais cela ressemble beaucoup plus à un journal intime.

Le mot "intime" vient bien à propos car le narrateur nous entraîne au coeur de sa vie amoureuse, au coeur de ses expériences plutôt, qu'elles soient amoureuses, amicales, professionnelles, religieuses ou autre. Le regret pour celle qu'il a fait fuir malgré lui n'est qu'un prétexte pour déverser tout ce qu'il a sur le coeur. L'humour le dispute à l'ironie dans ses confidences, et si vous avez envie de lire quelque chose de léger ou d'amusant en apparence mais qui tâte les maux de notre société actuelle, avec ses contradictions, vous avez de quoi passer un bon moment de lecture avec Votre message n'a pas été envoyé. Franchement j'ai parfois éclaté de rire et j'ai aussi retrouvé des problématiques qui ont également mobilisé mon esprit.

Le langage est oral, imagé, j'ai en particulier bien aimé les comparaisons, elles foisonnent. Ce roman est aussi, en quelque sorte, un hommage aux langues.
Bon, si vous n'êtes pas convaincu, voici quelques extraits :


"Pourtant je crois que comme avec l'obésité, les hommes veulent que vos sentiments entrent dans des compartiments minuscules conçus pour des nains maigrichons. Tours de taille plus large, passions inextinguibles, jambes longues, tendresse en débordement ; mêmes combats.
On en revient toujours au même principe. Ne pas sortir de la norme du moment. Correspondre à la boîte dans laquelle les autres voudraient vous mettre. C'est comme ça en permanence. Les gens n'aiment pas êtres surpris, alors on doit être ce qu'ils pensent que l'on est. Et on passe comme ça les uns à côté des autres sans se connaître vraiment."

[Votre message n'a pas été envoyé, p. 42-43]



"Dans tous les pays occidentaux où ce genre de débat a surgi il y a une constance ; les gens veulent choisir et imposer leur seule vue de l'histoire comme étant celle méritant de figurer aux panthéons nationaux.
Ils veulent nous faire bouffer du Louis XIV, du Christophe Colomb, du docteur Livingston, du capitaine Cortez, etc. La grandeur de l'Europe ne saurait souffrir d'être masquée par la broussaille du temps.
Le problème c'est quand moi j'exhibe ma connaissance historique de l'Europe, il semble toujours apparaître comme un hiatus dans l'amour de l'histoire. Quand je réplique Napoléon l'esclavagiste, Nantes bâti sur le sang des Noirs, Léoplod II massacreur des Congolais, Bob Denard le pantin français faiseur de présidents africains... là, il y a malaise.
Quand je parle de ce pan-là de l'histoire on me reproche inévitablement mon soi-disant désir de victimisation, ma haine de l'Occident et mon communautarisme. On me jette à la figure ma soi-disant accusation - indue évidemment - contre des contempprains auropéens qui ne sont pas responsables des méfaits du passé.
Des cris d'orfraies, des regards accusateurs, c'est tout ce que je reçois quand je mets en avant un passé un poil moins glorieux, une histoire qui ne caresse pas les ego dans le sens du poil. Comme dirait l'autre, individualisation des méfaits et collectivation de la gloire."
[p. 68-69]


Joss Doszen, Votre message n'a pas été envoyé, Auto édition Loumeto, juin 2010, 164 pages.

Pour commander le livre : fnac, librairie Anibwé ou cliquer ici.

Pour en savoir plus sur l'auteur et son oeuvre, une interview chez Gangoueus.
N.B. : Une erreur du graphiste a fait que les exemplaires du premier tirage portent comme titre "Votre Courrier n'a pas été envoyé", au lieu de "Votre message"

jeudi 12 août 2010

Le Chant de Salomon, de Toni Morrison

Chaque fois que je me penche sur l'oeuvre d'un auteur noir-américain, je suis immédiatement entraînée, par la clarté, par la beauté, par la force de celle-ci vers le fond, et pour y trouver... du lourd. Comme dirait Abd Al Malik, Le Chant de Salomon, ça c'est du lourd !


De Toni Morrison, j'avais déjà lu Beloved, qui vous imprègne à jamais, mais, après avoir lu ce Chant de Salomon, que Kinzy a lu deux fois, je me demande lequel des romans placer un degré au-dessus, lequel vous imprègne davantage, vous pénètre jusqu'à la moelle. Je suis tentée de voter pour le second, mais c'est peut-être parce que je viens tout juste de le lire, et cette fraîcheur rajoute à sa séduction.


Les chaînes de l'esclavage ? Peut-être, mais aussi les chaînes de la vanité.

Dans les deux romans, la romancière trace l'histoire d'une famille noire, à cette période des Etats-Unis où Blancs et Noirs vivent dans deux mondes bien distincts, bien que portés par la même terre. Elle montre comment ces deux mondes se regardent, se considèrent, comment ils se frottent l'un à l'autre à tel point que l'étincelle qui jaillit de ce frottement devient souvent une explosion. Une explosion interne. Le calme apparent, vu de l'extérieur, mais le feu à l'intérieur. C'est une vie faite d'amertume qu'elle nous décrit, une "amertume aussi lisse et aussi rigide que de l'acier" (p. 182), comme celle qui caractérise les rapports de Macon et de sa femme Ruth. Deux époux, unis par les liens du mariage mais aussi par une haine sans limites. C'est aussi cette amertume qui définit les rapports entre Blancs et Noirs dans cette Amérique du début du XXe siècle.

Les personnages sont d'apparence transparents, mais ils gardent pourtant une part de mystère, on croit les connaître sans vraiment les connaître. L'âme humaine est complexe. Le personnage central semble être Laitier, car c'est autour de lui que se tisse l'histoire ; c'est autour de lui qu'elle se raconte, si bien qu' "il avait l'impression d'être un seau à ordures pour les actes et les haines des autres" (p. 173-174). Il est donc le point d'ancrage, mais pour moi le personnage le plus fascinant, c'est Pilate sans doute, du nom de celui qui jugea le Christ. Pilate Mort, tante de Laitier, soeur de son père Macon Mort. Tous deux ont vu leur père Macon Mort être abattu sous leurs yeux, car il ne voulait pas se laisser déposséder de ses terres, de sa ferme.


Le Chant de Salomon, c'est l'histoire de la famille Mort, l'histoire d'un nom. C'est l'histoire des noms. "Des noms comme des témoignages"(p.463). Chacun d'eux cache en effet une histoire. Et les noms dans ce roman sont tous singuliers : Pilate Mort, Macon Mort, Corinthiens Un, Guitare, Tommy Chemin de Fer, Tommy Hôpital, Empire State... Laitier, qui en réalité s'appelle Macon Mort (c'est le troisième, après son grand-père et son père), part à la source de son nom, il veut en faire la généalogie, connaître ses origines.


Le récit est savamment construit, on retrouve la patte de l'auteure qui, avec mesure, délivre des éléments d'information, donnés tour à tour par les personnages principaux, et donc avec chaque fois une teinte différente, de sorte que le lecteur puisse lui-même reconstituer l'histoire et établir sa propre version. Le roman s'ouvre et se termine par un même tableau : celui du vol d'un homme qui voudrait être oiseau.


L'oiseau chante. L'oiseau vole. Pour être capable de voler, il faut une certaine légèreté. Il faut se débarrasser de tout ce qui est encombrant. Or la vanité est très encombrante dans la vie d'un homme ; et elle n'est pas le propre d'une race, on la trouve aussi bien chez les Blancs que chez les Noirs ou les Jaunes dont il est question dans ce roman. Heureux celui qui, à un moment donné de sa vie, connaît son heure de vérité, ce moment où l'on brise la vanité qui nous étouffe, où l'on se libère de toutes sortes de complexes et de fausses valeurs.


J'ai aimé ce passage où Corinthiens se débarrasse de cette coque et accepte de vivre au grand jour sa relation avec Porter, un homme qui pourrait être vu comme un misérable au regard de sa situation matérielle. Elle, petite fille du premier médecin noir du pays, qui est allée à l'université et qui rêvait d'une vie professionnelle propre à susciter l'envie des autres, finit "bonne à tout faire" d'une poétesse ; elle qui nourrissait l'espoir d'épouser unmédecin ou équivalent, selon le souhait de sa mère, finit dans les bras de Porter, un misérable peut-être, mais un homme qui lui donne de l'amour, chose qui lui a manqué durant toute sa vie.

Laitier aussi connaîtra son heure de vérité, seul en plein milieu de la forêt, avec pour seule compagne la nuit noire qui force à la méditation.

C'est pourquoi, le passage le plus symbolique du roman est, pour moi, celui où Macon Mort, dit Laitier, contemple un paon en compagnie de son ami Guitare.


"- Regarde... elle se pose par terre." Laitier sentit de nouveau la joie sans limites devant tout ce qui pouvait voler. "Elle vole mal mais elle a de l'allure.
- Il.
- Quoi ?
- Il. C'est un mâle. Il n'y a que le mâle qui a une queue pleine de bijoux. Le salaud. Regarde-moi ça.'' Le paon faisait la roue. "Si on l'attrapait. Viens, Laitier", et Guitare s'élança vers la clôture.
"Pour quoi faire", demanda Laitier en courant derrière lui. "Qu'est-ce qu'on va en faire si on l'attrape ?
- On va le manger !" cria Guitare. Il escalada facilement la double clôture en tubes qui fermait le parking et commença à contourner l'oiseau de loin, en tenant la tête un peu de côté pour tromper le paon qui marchait fièrement autour d'une Buick bleu clair. Il replia sa queue en laissant l'extrémité traîner dans les graviers. Les deux hommes étaient immobiles et observaient.
"Pourquoi est-ce qu'il ne vole pas mieux qu'un poulet ? demanda Laitier.
- Il a trop de queue. Tous ces bijoux, ça l'alourdit. Comme la vanité. Personne peut voler avec toute cette merde. Si tu veux voler, faut laisser tomber toute la merde qui t'alourdit." (p. 254-255)


Ce roman peut également être lu comme l'histoire d'une belle amitié, celle de Laitier et de Guitare. Ils sont de conditions différentes, mais liés pour le meilleur et pour le pire. Bref, beaucoup de choses à dire sur ce roman.


Le Chant de Salomon, un chant universel. Editions 10/18, Collection Domaine Etranger, 480 pages, première publication en 1977.

mercredi 11 août 2010

Rhode MAKOUMBOU, artiste internationale

Chers amis, je vous invite à découvrir l'interview de la belle et talentueuse Rhode Makoumbou, que j'ai publiée sur le site de grioo.com.

Extrait :

"J'ai réussi en partie ma carrière artistique parce que j'ai pu créer avec détermination et imagination une oeuvre assez originale qui apporte des valeurs positives sur ma propre culture à échanger et à partager avec les publics des autres pays, même si l'affirmation de mon africanité dans mon art a souvent été un handicap dans les milieux très élitistes et sectaires du monde occidental qui défend une certaine uniformisation des codes esthétiques ''mondialistes'' à la mode."


Vous pouvez lire l'intégralité de l'interview en cliquant ici.


Le site de l'artiste.

jeudi 5 août 2010

Cinquantenaire des Indépendances

Cette année 2010 est une année anniversaire pour beaucoup de pays d'Afrique qui vont célébrer les 50 ans de leurs indépendances, comme le Congo-Brazzaville dont les dates de fête nationale sont les 13, 14 et 15 août. Les festivités se préparent comme il se doit sur place, au pays, et ici, les Congolais ne veulent pas être de reste.
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C'est ainsi que vont être organisées, à Evry, dans l'Essone, des rencontres autour de cet événement. J'y ai été conviée pour parler du volet littérature. Je vais donc jouer les apprentie-animatrices de table-ronde le 13 août prochain, j'ai prévenu les amis qui organisent que j'étais une apprentie, mais je n'ai pu refuser l'invitation : comment résister à la tentation de parler de mon sujet préféré : la littérature, et qui plus est la littérature congolaise ?
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Si vous êtes disponible vendredi prochain, et si vous vous trouvez na ba côtés wana, pourquoi ne pas nous rejoindre pour trinquer à la santé des Lettres Congolaises ?
Ci-dessous un extrait du dossier de presse.
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Extrait du Dossier de presse
L'association « Initiatives de Développement au Congo (IDC) » en partenariat avec le groupe d'événementiel T2S, a pris l'initiative d'organiser une série d'activités pour fêter les cinquante ans de l'indépendance du Congo Brazzaville à Evry, la ville- préfecture du département de l'Essonne où résident plus de mille de congolais et de « franco – congolais », selon des statistiques officielles.
Cette célébration a pour objectifs de
· Renforcer les liens de fraternité entre les congolais de la diaspora.
· Promouvoir la culture congolaise.
· Inviter l'assistance, à cause de la double citoyenneté des uns et des autres, à mieux s'intégrer dans la société française et à être des acteurs du développement de leur pays d'origine.
· Evoquer, pour l'histoire et la mémoire, les moments florissants de la littérature, la musique et du sport au Congo Brazzaville au cours des cinquante dernières années.
· Mettre en lumière les actions de solidarité internationale en cours et à venir, que le département de l'Essonne mène au Congo Brazzaville.
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PROGRAMME DE L'EVENEMENT.
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Vendredi 13 Août 2010 :
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13H30 : Table ronde 1 :
50 ans de littérature, de musique et de sport au Congo-Brazzaville : Evocation de ces domaines qui ont été plutôt florissants.
Yvon NGOMBE – Avocat et producteur de musique
Liss KIHINDOU – Ecrivain, critique littéraire et blogueuse.
Michel RAFA – Artiste (Ballet Théâtre Lemba)
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15H30 : Table ronde 2 :
Intégrée ici, efficace là-bas : quel rôle pour la diaspora dans le développement au Congo Brazzaville ?
Jean Aimé DIBAKANA – Sociologue et écrivain
Patrice FINEL – Vice Président délégué du conseil général de L'Essonne.
Romain MBIRINBIDI - Biologiste et président de l'Association Afrique Avenir.
Nathanaël TSOTSA – Docteur en sciences politiques, curé de l'église Notre Dame d'Espérance d'Evry.
LIEU : Hôtel du département
Conseil général de l'Essonne.
Bd de France – 91000 Evry.
(RER D, gare d'Evry Courcouronnes centre. Autoroute A6, sortie Evry centre).
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Samedi 14 Août 2010 :
. 22H jusqu'à l'aube : Soirée dansante – Participations des artistes congolais (Entrée payante : 10 euros +1 conso).
LIEU : Salle « le Turbo »
2, Allée de l'orme à martin
91080 Courcouronnes
(RED, gare d'Evry Courcouronnes centre. Bus 402, Arrêt : L'orme à martin).
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Dimanche 15 Août 2010 :
. Matinée : Suivi du défilé civil et militaire retransmis en direct sur TELE – Congo via les bouquets Orange, Bouygues, Free…
. 15H : Rencontre de football entre deux équipes congolaises -
LIEU : Stade municipal du quartier du Canal – Courcouronnes.
(RER D, gare d'Orangis bois de l'épine. Autoroute A6, sortie Evry centre).

mardi 13 juillet 2010

Les petits garçons naissent aussi des étoiles, de Dongola

Si je vous dis : "14 juillet", vous dites ?... Oui, la fête nationale française, bien sûr, mais encore ?... En littérature par exemple, à quoi ou à qui vous fait penser cette date ? ... Non, vous ne voyez pas ? C'est compréhensible, car moi-même je n'en suis pas sûre. En effet, si j'en crois wikipedia, et l'on sait qu'il faut être vigilant lorsqu'on récolte des infos sur wikipedia, Emmanuel Dondala est né le 14 juillet 1941. Ailleurs, sur Babelio.com, ce serait le 16 juillet. Mais que ce soit le 14 ou le 16, ce qui est certain, c'est que c'était en juillet. Et puisque nous y sommes, je ne résiste pas à l'envie de vous parler de lui, je veux dire de l'un de ses romans, mon préféré, pour être plus précis : Les petits garçons naissent aussi des étoiles. Ceci dit, je n'ai pas encore lu Photo de groupe au bord du fleuve. Mais, à l'heure où l'on parle justement de ce dernier roman de l'auteur, paru tout récemment, il est bon de rappeler ses anciennes publications, j'ai envie de dire ses anciennes amours. Ma lecture des Petits garçons naissent aussi des etoiles, il y a dix ans, fut une belle histoire d'amour.


Il s'agit, dans ce roman, du récit de Matapari, un garçon de quinze ans, éveillé, habité par une soif de connaissance, un désir de comprendre aussi effréné que le monde qui l'entoure est complexe. Il nous fait revivre des épisodes de sa vie : sa naissance très peu ordinaire (dernier-né de triplés, il vient au monde deux jours après ses frères, à la surprise générale), ses discussions avec son père, sa complicité avec l'oncle Boula Boula... "Je pense vraiment que chaque personne a comme moi une histoire à raconter" dit-il (p. 191). Cependant, l'histoire de sa vie est indissociable de l'histoire du pays. La politique, particulièrement mouvementée, a eu un impact plus ou moins considérable sur chacun, chez l'enfant encore plus vivement que chez l'adulte, surtout lorsqu'il a été témoin de ces péripéties générées par la politique, et qui ébranlent le cours normal de la vie. Du régime monopartite à l'avènement de la démocratie en passant par la Conférence nationale, Matapari a bien des choses à dire ou plutôt bien des questions à nous soumettre. Tout en nous familiarisant avec son entourage, il nous fait part de ses observations.

Dans ce roman, qui reçut le Prix RFI-Témoin du monde en 1998, Emmanuel Dongala livre le regard d'un enfant sur les incohérences de la politique dans son pays.

Voici une des réflexions de Matapari, faite sur le ton de l'innocence, mais derrière laquelle on devine l'auteur qui ironise sur la situation politique de son pays, sur les hommes politiques en particulier, dont l'activité semble se résumer à la production de discours.
"Notre pays était peut-être un petit pays pauvre en développement industriel, en ressources financières, en équipements sanitaires, en tout ce que vous voudrez, mais il était grand et abondamment doué en hommes politiques exceptionnels capables de le diriger afin de sortir de l'ornière du sous-développement. Tous avaient leurs solutions pour transformer le pays en un petit pays d'Europe occidentale prospère. Le seul mystère pour moi était que je n'arrivais pas à m'expliquer pourquoi nous étions encore dans une telle misère quand apparemment tant de monde avait tant de solutions miracles". (p. 332-333)


Emmanuel Dongala, Les Petits garçons naissent aussi des étoiles, Le Serpent à plumes, 2000 (première édition 1998), 398 pages, Prix RFI-Témoin du monde 1998.

dimanche 4 juillet 2010

Hygiène de l'assassin, d'Amélie Nothomb

Amélie Nothomb. Un auteur dont on entend parler à chaque rentrée littéraire. Une vingtaine de romans. Je viens de terminer la lecture de Hygiène de l'assassin, qui, d'après Nicolas, familier de l'univers nothombien, fait partie du meilleur de son cru. Je me suis dit que si Nicolas, lecteur exigeant, avait aimé sans réserve ce roman, ce serait pas mal de commencer par là ma découverte de l'auteure, d'autant plus que c'est sa première publication.

Au début de la lecture, je trouvais que c'était bien, sans plus. Mais par la suite, quand arrive Nina, journaliste qui se démarque complètement des autres non seulement parce que c'est une femme mais surtout parce qu'elle a lu tous les livres du Nobel, j'ai donné raison à ceux qui trouvent ce roman très bien.

Je reprends pour ceux qui ne connaissent pas. Prétextat Tach est Prix Nobel de Littérature. C'est donc un auteur célèbre, ayant publié 22 romans (un peu comme Amélie Nothomb à ce jour). Physiquement, il est obèse au point de ne plus pouvoir se mouvoir sans aide. A quatre-vinft-trois ans, il apprend qu'il est atteint d'une maladie incurable. On ne lui donne plus que deux mois à vivre. Cette nouvelle déclenche un engouement médiatique compréhensible : sachant qu'il va bientôt disparaître, les journalistes veulent obtenir une dernière interview, mettre en lumière une face cachée u célébrissime auteur... Mais ils sont triés sur le volet. En outre Prétextat Tach s'amuse à les faire tourner en bourrique : ils s'enfuient tous de chez lui quand ce n'est pas lui-même qui les chasse, exaspéré. Notre homme est un mysanthrope qui n'a pas sa langue dans la poche et en use et en abuse pour mettre à mal ses interlocuteurs. Ceux-ci se laissent bouffer cru, à la grande joie du Nobel qui rit sous cape. Il pense que personne n'a suffisamment de répondant pour lui tenir tête, surtout pas une femme, ces êtres inférieurs, superficiels. Or arrive Nina, une femme justement. Avec elle, les choses prennent une autre tournure. Prétextat ne mène plus la danse, car la journaliste a une arme redoutable : elle connaît son oeuvre sur le bout des doigts et sait comment cuisiner son homme. Le lecteur devient spectateur d'un face à face exquis, les protagonistes se livrent à un jeu de répliques soutenu. Qui aura le dernier mot ?


Une petite mise en bouche (Prétextat Tach a encore en face de lui, l'un de ces journalistes qui se sont contentés de lire tout ce qu'ils pouvaient sur le Nobel, sans prendre la peine de le lire vraiment, c'est-à-dire de lire ses oeuvres) :


- [...] Au fond, c'est peut-être là aussi l'explication de mon extraordinaire succès : si je suis célèbre, cher monsieur, , c'est parce que personne ne me lit.
- Paradoxal !
- Au contraire : si ces pauvres gens avaient essayé de me lire, ils m'auraient pris en grippe et, pour se venger de l'effort que je leur aurai coûté, ils m'auraient jeté aux oubliettes. Alors qu'en ne me lisant pas, ils me trouvent reposant et donc sympathique et digne de succès.
- Voici un raisonnement extraordinaire.
- Mais irréfutable. Tenez, prenons Homère : en voilà un qui n'a jamais été aussi célèbre. Or, vous en connaissez beaucoup, de vrais lecteurs de la vraie Iliade et de la vraie Odyssée ? Une poignée de philologues chauves, voilà tout - car vous n'allez quand même pas qualifier de lecteurs les rares lycéens endormis qui anônnent encore Homère sur les bancs de l'école en ne pensant qu'à Dépêche Mode ou au sida. Et c'est précisément pour cette excellente raison qu'Homère est la référence ?
- A supposer que ce soit vrai, vous trouvez cette raison excellente ? Ne serait-elle pas plutôt navrante ?
- Excellente, je maintiens. N'est-il pas réconfortant, pour un vrai, un pur, un grand, un génial écrivain comme moi, de savoir que personne ne me lit ? Que personne ne souille de son regard trivial les beautés auxquelles j'ai donné naissance, dans le secret de mes tréfonds et de ma solitude ?
- Pour éviter ce regard trivial, n'eût-il pas été plus simple de ne pas vous faire éditer du tout ?
- Trop facile. Non, voyez-vous, le sommet du raffinement, c'est de vendre des millions d'exemplaires et de ne pas être lu.
[...]
- Au fond, ce prix Nobel de littérature ne démentirait-il pas votre théorie ? Ne supposerait-il pas qu'au moins le jury du Nobel vous ait lu ?
- Rien n'est moins sûr. Mais pour le cas où les jurés m'auraient lu, croyez bien que ça ne change rien à ma théorie. Il y a tant de gens qui poussent la sophistication jusqu'à lire sans lire. Comme des hommesègrenouilles, ils traversent les livres sans prendre une groutte d'eau.
- Oui, vous en aviez parlé au cours d'une entrevue.
- Ce sont les lecteurs-grenouilles. Ils forment l'immense majorité des lecteurs humains, et pourtant je n'ai découvert leur existence que très tard. Je suis d'une telle naïveté. Je pensais que tout le monde lisait comme moi ; moi, je lis comme je mlanghe : ça ne signifie pas seulement que j'en ai besoin, ça signifie surtout que ça entre dans mes composantes et que ça les modifie.


Et vous, êtes-vous un lecteur-grenouille ou un lecteur-mangeur ?



Amélie Nothomb, Hygiène de l'assassin, Albin Michel, collection Points, 1992, 190 pages.


vendredi 2 juillet 2010

Un, deux ans !

Voici deux ans jour pour jour que je m'aménageai ce coin de verdure pour y lire tranquille et inviter les blogueurs, ces voyageurs qui doivent quotidiennement faire le tour des blogs en 80 mn (et bien souvent beaucoup moins que ça), à s'arrêter un instant, à me faire don de leurs préférences de lectures (je reprends la formule de Pennac), en échange, j'offrais humblement les miennes.
***
Force est de constater, au fil de mes fréquentations de blogueurs, que le nombre d'oeuvres que je souhaite lire se multiplie à une vitesse que je ne maîtrise plus. Si, auparavant, j'établissais une liste en fonction par exemple de ma connaissance des auteurs dits "classiques" dont regorge chaque espace littéraire (francophone, anglophone, lusophone etc.), il va sans dire qu'un bon nombre de mes lectures, ces derniers temps, ont été aiguillées par une rencontre ou une discussion sur la toile. Le parcours livresque de Daniel Fattore, qui a été séduit par le tag Dis-moi comment tu choisis tes livres, est d'ailleurs très révélateur sur ce point ; il montre bien le remue-ménage qu'il y a dans nos habitudes de lecture ainsi que l'évolution de nos choix.
***
Si la première année est marquée par la naissance, au cours de la deuxième, on affermit ses pas. En ce qui me concerne, il me faut affermir mes pas sur le sol informatique : j'avoue que je ne maîtrise pas toutes les ficelles, alors que c'est un plus indispensable. Il a fallu par exemple qu'approche ce deuxième anniversaire pour que je prenne le temps de voir comment embaucher un gendarme (vous le trouverez tout en bas de page) pour m'informer de la fréquentation du blog. Je ne l'ai fait que le 24 mai dernier. Un peu moins d'un mois plus tard, le 22 juin, je recensai la millième connexion, ce qui fait une moyenne de 34 connexions environ par jour. Par contre je ne saurais encore vous dire la provenance de ces lecteurs, en dehors bien sûr de ceux qui interviennent ici et dont le domicile est connu.
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A tous ceux qui s'arrêtent ici, qu'ils restent debout ou qu'ils prennent le temps de s'asseoir, je dis : merci. Dieu sait combien le temps est précieux et rare, et m'en consacrer une portion, aussi infime soit-elle, est indéniablement une marque d'amitié. Ce blog demeure pour moi une invitation au partage et à l'amitié. Et puisque je m'empresse d'inviter, la moindre des choses, c'est d'avoir quelque chose à offrir au voyageur harassé peut-être par un long voyage ou par une dure journée tout simplement. Si je ne puis vous servir un repas copieux, j'aimerais avoir au moins en permanence un fruit capiteux, ou simplement un verre d'eau. Je sais qu'il est arrivé des moments où je n'avais rien, mai alors rien à offrir. C'était vraiment indépendamment de ma volonté. Ce genre de situation me met mal à l'aise, de ne savoir comment parer à une disette passagère, mais que voulez-vous ? Les temps sont durs parfois. En tout cas j'espère que vous trouverez toujours agréable de venir humer l'air par ici. Et s'il n'y a rien au menu, tant pis, vous pourrez toujours partager avec moi vos victuailles, car je sais que vous êtes généreux, c'est cette générosité des visiteurs qui sauva le baron de Sigognac, alias le Capitaine Fracasse, de sa triste condition et changea irrémédiablement sa vie.
A toutes et à tous, merci !