mardi 5 mars 2013

Hommage à Congo Mbemba

Tu n’es plus que cendre
 
« Je ne suis plus que cendre,
Poussière que sans effort
Emporte le vent »
Ces vers du Tombeau Transparent
Sonnent tout à coup
Comme une parole prémonitoire
Mais qui résistera à l’appel péremptoire
De la mort ?

Congo Mbemba
Ton corps
disparaît dans le néant
Mais ta parole demeure
Suspendue au bout de tes vers
Comme un lumignon
dont la clarté rassure
au cœur des ténèbres

Loin de nous les ténèbres de l’oubli !

Nous serons des chirurgiens
Pour guérir la cécité
De ceux qui ne veulent pas voir

Nous serons des tisserands
Pour coudre ton nom
Sur la toile du souvenir

Nous serons des magiciens
Pour transformer l’or de ta poésie
En nectar revigorant

Nous serons des boulangers
Pour cuire et recuire le pain de la mémoire
Et le partager
au pied
Des Ténors-Mémoires

Congo Mbemba
Tu es
Un Ténor Mémoire !

 
Liss Kihindou, le 03 mars 2013  

lundi 25 février 2013

Le Tombeau transparent, de Léopold Congo Mbemba


La guerre civile qu’a connue le Congo Brazzaville, en 1997, a pratiqué une telle saignée au cœur des Congolais, elle a fait couler tant de sang que les plumes se sont dressées, pour dire la tragédie. Romanciers, nouvellistes, poètes, dramaturges, essayistes, tous ont ressenti le besoin de s’exprimer sur cet événement qui marque un tournant dans l’histoire du pays. Il y eut aussi une guerre en 1993, il y en eut une autre en 1998, mais celle de 1997 fut à ce point meurtrière, elle fournit tant d’exemples au chapitre des horreurs que l’on peut comprendre la promptitude des écrivains à se tourner vers leur arme favorite : la plume.  Le poids de l’encre n’égalera jamais celui du sang versé, mais au moins il rendra témoignage de ce sang et pourra peut-être noyer l’envie de recommencer !
 
Léopold Congo Mbemba écrivit les poèmes qui composent Le Tombeau transparent pendant les événements mêmes. « Ecrits alors que nous menions campagne de sensibilisation sur la guerre, ces textes n’étaient gouvernés par aucun projet de publication. Ils s’écrivaient de ce que nous apprenions et ressentions sur le lieu des manifestations », déclare-t-il dans la préface à la deuxième édition du recueil, « ils valaient notre contribution de poète contre la guerre ; nous luttions à voix nues. » Ce recueil est donc la contribution de Congo-Mbemba, sa manière de lutter en faisant entendre sa voix de poète, une voix nue qui donne à entendre la vérité dans toute sa nudité.

 
J’ai été saisie par la beauté et la singularité de cette voix qui me parvient aujourd’hui, alors que le poète n’est plus. Il nous a quittés le samedi 16 février 2013, à 53 ans, mais il est toujours possible de l’entendre, de l’écouter, de dialoguer avec lui en prenant l’un de ses recueils. C’est ce que j’ai fait, en me penchant sur Le Tombeau transparent.

 
Ce recueil comporte deux parties. Une première, intitulée « L’impuissance », où le poète fait le constat des atrocités qui ont été commises. Il nous invite à regarder « là-bas, au fond des yeux ». Ce vers, « là-bas, au fond des yeux », est repris comme un leitmotiv dans tous les poèmes de cette première partie. Il s’agit des yeux de ceux qui ne sont plus, le mot « homme » est d’ailleurs remplacé par celui de « ombre » pour les désigner. Cette première partie est dominée par le champ lexical de la mort et de la désolation. La récurrence des termes « mort », « sang », « douleur », « larmes »… témoignent de l’importance de la tragédie et forment comme une chape à travers laquelle le poète peine à trouver la lumière.

 
On comprend son désespoir, on comprend son abattement, lorsque des mains « brisent la prière de vie » (page 29), lorsqu’ « il tombe une pluie saveur de larmes/et couleur de sang » (page 39), lorsque la seule expression du pouvoir, c’est de « servir le plus de vies/aux tables de la mort » (page 31). Congo Mbemba dit la mort mais aussi la cruauté. Les hommes en armes n’ont épargné ni les vieillards, ni les enfants, ni même les fœtus, et ils se sont particulièrement acharnés sur les hommes. Congo Mbemba dit l’exode, il dit le pillage, il dit le manque de sépulture, il dit, avec quels accents, le viol :

« (…) il est des guerriers là-bas,
Là-bas au fond des yeux,
Qui d’ardentes prières à d’étranges dieux
Demandent à trouver du pétrole
Jusque sous les jupes des filles.

Les nubiles n’auront plus à offrir
La terre de vierge et indélébile sang
Dans laquelle se plante l’unique homme
Que femme n’oublie jamais en sa vie

Le voile glacé des noces de viol
Couvrira nos femmes
De l’étreinte épouvantable
Des bras de la guerre » (page 41)

Face à toutes ces barbaries engendrées par la guerre civile, le poète ne peut que se sentir impuissant, d’où le titre de cette première partie, et il ne se montre pas du tout tendre envers les hommes politiques, de quelque bord qu’ils soient : ce sont eux qui ont plongé le pays dans cette barbarie ! Ils ne sont pas dignes d’être appelés des dirigeants :

« Ce ne sont que des imposteurs
Ceux qui à la tête des hommes
Sont incapables de magie à faire surgir
De la nuit de la terre
Des rainures de lumière
A tisser les nids de la vie. » (page 27)

Qu’on ne lui reproche surtout pas d’avoir déploré tels morts plutôt que tels autres. On sait que l’appartenance régionale était au cœur de cette guerre, mais « ce sont les hommes qui nous importent, non le nord ni le sud », clame-t-il dans sa préface.

Si Léopold Congo Mbemba est conscient que ses mots ne peuvent guérir les plaies ouvertes par la guerre, ce n’est pas pour autant qu’il ne faille rien faire, rien espérer. A « L’impuissance » succède « La foi ». Le poète espère donner à ces ‘‘sans sépulture’’ une tombe, à travers son livre, un lieu de recueillement :

 « Je serai dans cette vie
L’urne humaine, l’asile de votre disparition…
Je suis… le tombeau transparent. » (page 61)

Il veut les faire revivre à travers ses mots. Cette partie du recueil est irriguée par le champ lexical de la parole : « voix », « appel », « parole », « dire », « gorge », « langue », « bouche », « écho »… ces termes reviennent avec insistance au détours des vers, car le poète veut se garder de l’oubli :

 « Je ne ferai pas de mes cheveux
Le nid de l’oubli »

Ce sont ces deux vers-là qui sont scandés dans cette partie. Et Léopold Congo Mbemba nous invite à faire comme lui : n’ensevelissons pas ceux qui sont partis dans la tombe méprisante de l’oubli, il faut les en sortir !

« extraire de la mort
comme des oxydes
de la terre l’or,
le métal humain ;
et de la matière du silence,
la parole.

Bâtir
de la rouille des joies défuntes
les nids de feu
dont la couvée à éclore
sera
la résurrection
de nos noms. » (page 77)

Et vous, allez-vous oublier Léopold Congo Mbemba ? Ferez-vous de vos cheveux, le nid de l’oubli ?

 
Léopold Congo Mbemba, Le Tombeau Transparent, L’Harmattan, collection Poètes des cinq continents, 2002, 102 pages, première édition 1998.

 
Œuvres de Léopold Congo Mbemba

Chez L’Harmattan :
-          Déjà le sol est semé, 1997
-          Le Tombeau transparent, 1998
-          Le Chant de Sama N’Déye, suivi de La Silhouette de l’éclair, 1999

Chez Présence Africaine :
-          Ténors-Mémoires, 2003
-          Magies, 2012

mercredi 20 février 2013

La Boue de Saint-Pierre, de Ralpanie Mwana Kongo

Pélagie n'a pas eu une enfance heureuse. Comment l'aurait-elle pu puisque sa mère ne lui a pas prodigué l'amour qui aurait pu être comme un rempart contre toutes les vâcheries de la vie ? Cette mère, Mâ Monique, qui aurait dû la protéger de son père, l'a traitée en rivale, comme si une petite fille pouvait grandir en nourrissant le désir de devenir la femme de son père. Pélagie a subi les viols de son père sans que personne ne vole à son secours, excepté son frère, Gaspard, qui sera bien sûr traité de menteur lorsqu'il ouvrira sa bouche d'enfant pour dénoncer ce qu'il savait, ce que tout le monde savait. Face à une mère tyrannique et un père immonde, le jeune garçon quitte le domicile familial et va se construire ailleurs où, à force de volonté, de courage, de travail, de patience, il parvient à se faire une situation confortable au point de devenir, plus tard, son propre patron.
 
 
Quant à Pélagie, elle tombe enceinte de son père deux fois de suite et donne naissance à François et à Dimenga. La vie étant décidément insupportable chez elle, elle est récupérée par Brice, qui au départ voulait simplement prendre du bon temps avec elle, mais devient finalement son compagnon. Une fille, Léonide, concrétise cette union, mais ce n'est pas le début d'une vie nouvelle, plus paisible, pour Pélagie. Son Brice est irresponsable, n'est pas capable de garder un emploi qui a pourtant été généreusement trouvé par son beau-frère, se ruine dans l'alcool et le jeu et c'est encore Pélagie qui doit faire des pieds et des mains pour qu'ils conservent leur logement, pour quils aient quelque chose à se mettre sous la dent. A défaut d'amour, Brice ne lui témoigne même pas la reconnaissance qu'elle mérite.

Bref pour tous, c'est comme s'il n'y avait rien de bon, de bien en elle. Elle est regardée comme la boue qui caractérise le lieu où elle a grandi : Saint-Pierre, une boue qui jette son anathème sur ce quartier et qui, en plus d'être la cause de l'insalubrité générale, provoque aussi tant d'accidents de la route. Cette boue, dont il est fait plusieurs fois mention dans le roman, est le symbole des malheurs qui accablent une population livrée à elle-même, alors qu'un tout petit effort de la part des hommes politiques suffirait à produire des résultats spectaculaires.
 
Un habitant de Saint-Pierre se lamente à juste titre :
"Nous vivons toujours dans la boue, mangeons et dormons dans la boue. Nos pieds sont noirs de boue. Pendant ce temps, le maire vit dans une ruelle bien goudronnée, rote et pète dans sa villa trois étages."
(La Boue de Saint Pierre, page 41)
 
Tanu, ce pays qui pourrait être le Congo ou un autre pays de l'Afrique subsaharienne,  n'est pas pauvre, mais les habitants vivent dans la misère, leur niveau de vie pourrait être largement amélioré, si seulement ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir pensaient à faire bon usage des deniers publics. On a tout ce qu'il faut pour vivre bien, mais on ne prend pas les bonnes décisions. Ce qui se passe à l'échelle de la nation est à l'image de ce qu'on observe dans le microcosme familial : on ne profite pas de ce qu'on a, on néglige la valeur de ce que l'on possède, croyant que l'air est plus doux, l'herbe plus verte ailleurs. Comme la chèvre de Monsieur Seguin, Louisa, l'épouse de Gaspard, ne se satisfait pas de la vie qu'elle mène avec son mari. Celui-ci n'a pourtant d'yeux que pour elle, il rentre sagement à la maison après son travail, qu'il ne fait prospérer que pour lui en faire profiter. Cependant Louisa se languit, alors même qu'une Pélagie aurait été tellement heureuse à sa place ! Comme Madame Bovary, elle prend un amant qui, à ses yeux, n'a rien de comparable avec son médiocre mari. Elle vit enfin des instants palpitants, à l'image de ses rêves, avant de se réveiller dans une réalité cauchemardesque.
 
Ce roman m'a fait penser à L'Hôte indésirable de Doris Kelanou, ou à cet autre de Donatien Baka, Ne brûlez pas les sorciers, dans leur manière de peindre la société moderne africaine, pour ne pas dire congolaise. Ralphanie Mwana Kongo a visiblement voulu lever le voile sur des sujets qui sont tus : la pédophilie, l'inceste sont plus fréquents qu'il n'y paraît en Afrique, les mères ne sont pas toutes aussi attentionnées qu'on l'aurait espéré : Louisa ne s'occupe pas de ses jumeaux trisomiques, Mâ Monique continue à aimer et à soutenir un mari qui a abusé de sa fille. L'image de l'homme est également dégradée. Heureusement, le roman se termine sur une image positive, celle de quelqu'un qui essaie de réparer les erreurs du passé, qui revient vers celle qui l'a aimé pauvre, alors que, ayant désormais une situation enviable, il lui suffirait de brandir un billet de banque pour avoir de nombreuses femmes à ses pieds.
 
J'aurais préféré que le narrateur manifeste un peu plus de discrétion, en effet il laisse trop transparaître son point de vue, au lieu de laisser le lecteur formuler le jugement qui s'impose, par exemple lorsqu'il qualifie de "niaiseries" les lectures de Louisa : "Louisa avait lu des romans à l'eau de rose, s'était abreuvée de mille et une histoires où une belle tombait amoureuse du prince charmant. Ces niaiseries avaient bercé son âme." (page 46) Ou bien, page 96 : "Il lui raconta des mensonges gros comme la lune, des baratins vieux comme le monde."
 
Je trouve également dommage que Pélagie, qui se présente au départ comme l'héroïne du roman, soit finalement éclipsée par la suite, au profit du couple Louisa-Gaspard, si bien qu'on aurait du mal à déterminer lequel des personnages est le personnage principal, ce pourrait bien être aussi Firmin, ce domestique témoin des frasques de sa maîtresse.  
 
Enfance, amitié, couple, Politique et fétichisme, relations parents-enfants, Ralphanie Mwana Kongo aborde plusieurs sujets dans ce premier roman.
 
Ralphanie Mwana Kongo, La Boue de Saint-Pierre, L'Harmattan, Paris, 2012, 160 pages, 16.50 €.
 
 

dimanche 30 décembre 2012

Récap 2012

Nous voici au terme de l'année 2012 et force est de constater que les critiques n'ont pas été aussi nombreuses que je l'aurais souhaité. C'est toujours le même casse-tête : le temps, le temps, le temps, qui s'émiette, s'émiette, s'émiette en fonction de nos occupations, de mes occupations, devrais-je dire.
 
Enfin, si je dois faire le bilan, et vous recommander les livres qui m'ont particulièrement marquée, je vais me limiter à trois car, au-delà, j'aurais du mal à me déterminer. En effet, des lectures marquantes, des lectures qui comptent, j'en ai fait bien plus, presque autant que les critiques. Très Peu m'ont laissée insensible, mais je suis bien obligée d'extraire trois titres, les trois premiers qui s'imposent à ma mémoire : 
 
- L'autre moitié du soleil, de Chimamanda Ngozi Adichie
- Le monde selon Garp, de John Irving
- La petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel
 
Je les donne sans ordre hiérarchique, mais je crois bien que je placerais volontiers la Petite fille de Monsieur Linh au-dessus de tous. Ce petit livre, si petit pourtant, contrairement aux deux autres qui font plus de six cents pages, m'a vraiment bouleversée.
 
Je vous souhaite une excellente année 2013, pleine de lectures, de partage, d'amitié !

 

lundi 17 décembre 2012

La femme aux pieds nus, de Scholastique Mukasonga

Aussi loin qu'on remonte dans les civilisations, le manque de sépulture a toujours constitué la pire des choses qui puisse arriver à ceux que nous aimons et qui sont partis. Le corps des disparus ne peut être laissé exposé à toutes les profanations ! Antigone, dans la pièce éponyme de Jean Anouilh, ne recula même pas devant la menace de mort pour offrir un semblant de sépulture à son frère Polynice. Ce dernier, considéré comme hors la loi, ne devait pas, suivant l'ordre de Créon, le roi, recevoir de funérailles. Son corps était condamné à être mangé par les bêtes. Mais Antigone brava l'interdit, elle savait que quiconque transgresserait cette loi serait puni de mort, mais elle ne pouvait résolument rester sans rien faire. Avec une pelle d'enfant, et quand on lui arrache celle-ci, avec ses mains, ses ongles, elle gratta la terre pour en recouvrir un tant soit peu le corps de son frère.
 
"Quand je mourrai, quand vous me verrez morte, il faudra recouvrir mon corps", disait la maman de Scholastique Mukasonga à ses filles, "c'est vous mes filles qui devez le recouvrir. Personne ne doit voir le cadavre d'une mère". (page 12) Toute la famille de Sholastique Mukasonga sera exterminée comme des milliers d'autres familles tutsi. Elle seule survivra, c'est donc à elle d'accomplir ce devoir de sépulture, d'une manière ou d'une autre.


 
"Maman, je n'étais pas là pour recouvrir ton corps et je n'ai plus que des mots", de "pauvres mots" qui "tissent et retissent le linceul de ton corps absent." (page 13). 
 
La femme aux pieds nus, deuxième ouvrage de Scholastique Mukasonga, est clairement un hommage à la mère, un témoignage de ce que fut Stefania, de ce que furent toutes ces femmes rwandaises que la Mort n'enleva pas comme un voleur, mais qu'on lui offrit, pour que disparaisse tout un peuple ! Pourtant il en reste des Tutsi, car malgré tout l'acharnement dont il peut faire preuve, il n'est pas dans le pouvoir de l'homme d'exterminer complètement un peuple.

Mais si les hommes subsistent, la mémoire du passé ne subsiste pas avec eux automatiquement, si la transmission n'est pas faite. Et ce livre est surprenant en ce que, contrairement à ce qu'on aurait pensé, ce n'est pas un livre macabre, il est tout plein de vie, la vie du Rwanda d'autrefois, d'avant le génocide, et pourtant celui-ci pèse déjà de toute sa silhouette massive et oppressante. C'est cet éclat de la vie sur la face même de la mort que je trouve admirable dans La Femme aux pieds nus.

Ils sont vus comme la teigne qui gâte le vrai peuple, celui qui aurait été déclaré d'une souche supérieure ; ils sont de trop dans la société, et donc on les repousse dans les zones les moins agréables, avant d'en finir simplement avec eux. Et pourtant, malgré cet arrêt de mort qui n'attend que le moment favorable pour s'exécuter, les Tutsi tentent de suivre la courbe des jours, comme si le soleil brillerait toujours sur leurs rêves. Les femmes surtout ont à coeur de réinventer leur vie dans cette prison sans murs qu'on a bâtie autour d'eux en déportation. Stefania par exemple mobilise tout son monde pour faire surgir l'inzu sans lequel une Rwandaise ne pourrait se sentir vraiment chez elle.

Ce bourdonnement de la vie transparaît dans la description des coutumes, des plaisirs, des activités quotidiennes qui composent l'existence des Rwandais.  Ces description sont faites au travers d'une prose simple qui
montre avec plus d'acuité à quel point les choses peuvent basculer du jour au lendemain, exactement comme lorsque le lecteur est rattrapé par le tragique au détour d'un passage plutôt plaisant. Par exemple cet extrait sur l'introduction et la propagation des W.C. :

L'étonnant, disait Marie-Thérèse, c'est que vous êtes assise sur une poterie qui a la forme de votre derrière, vous pourriez y rester des heures ! On eut un peu de mal à comprendre que la poterie en question, c'était le col d'une cruche qu'on avait décapitée avec soin et qui faisait office de cuvette comme celles que je découvris bien plus tard à Butare. [...] Les femmes convainquirent leurs maris de creuser de nouvelles fosses pour  y adapter les mêmes commodités que chez Marie-Thérèse. C'était le progrès, amajyambere ! Comment auraient-ils pu savoir que beaucoup creusaient leurs tombes.
(page 114)
 
Les massacres proprements dits ne sont pas décrits, juste évoqués. Puis, à la fin, l'auteure rapporte un cauchemar où on lui demande : "As-tu un pagne assez grand pour les couvrir tous ?" (tous ces morts) Quel plus beau et plus grand pagne que celui qu'offrent les mots, pour honorer les victimes du génocide et leur redonner vie ?

Le prix Renaudot 2012, attribué à Scholastique Mukasonga pour son roman Notre Dame du Nil contribue à tisser le linceul de ces absents.

 
Scholastique Mukasonga, La femme aux pieds nus, Editions Gallimard, collection Folio, 2012, 176 pages. Titre précédemment paru dans la collection "Continents noirs" en 2008.

vendredi 23 novembre 2012

Les aventures de Caïus, imaginées par Henry Winterfeld

Il y a de ces livres dont le succès ne se dément pas, génération après génération. Les romans L'Affaire Caïus et Caïus et le gadiateur, d'Henry  Winterfeld, en font partie. Ecrits il y a plus de cinquante ans, ces deux romans, qui mettent en scène des élèves à l'époque antique,  enchantent toujours les jeunes et les moins jeunes lecteurs.
 
 
 
 
Nous sommes au premier siècle après Jésus-Christ, à Rome. Sept élèves ont le priviège de fréquenter l'école de Xanthos, un grand mathématicien sollicité par les plus riches familles pour servir de précepteur à leurs enfants. Les tarifs de Xanthos n'étant pas donnés et la sélection des élèves étant très rigoureuse, seuls les patriciens pouvaient se permettre de placer leurs élèves dans son école. Il est tellement sévère et exigeant que ses élèves l'ont surnommé Xantippe, comme l'acariâtre épouse de Socrate.
 
 
 
 
 
Mucius, Publius, Rufus, Caïus, Jules, Flavien et Antoine sont tous fils de sénateurs. Alors que Mucius est reconnu comme étant le plus brillant, le plus sérieux, et a été pour cela  élu chef de classe, Caïus, au contraire, se distingue par sa bêtise, son peu de jugeote, au point de s'attirer souvent les moqueries de ses camarades.
 
Dans le premier tome, L'Affaire Caïus, c'est une mauvaise blague de Rufus qui va déclencher les événements. Celui-ci écrit sur une tablette "Caïus est un âne" et l'affiche sur le mur, à l'insu du maître, de sorte que tous les élèves puissent lire. On imagine l'hilarité des élèves et la colère du maître qui menace de renvoyer Rufus. Mais il y a pire : la tablette disparaît et la phrase est reproduite en lettres de sang sur le temple de Minerve, ce qui est une très grande profanation et attire au coupable les sanctions les plus sévères. Rufus se retrouve en prison alors qu'il clame son innocence.
 
Qui donc est le vrai coupable et pourquoi avoir voulu causer du tort à l'un des élèves de l'école Xanthos ? Ceux-ci mèneront l'enquête avec succès, avec la précieuse aide de leur maître qui, sous ses airs sévères, a beaucoup d'affection pour chacun d'eux. Il ne le montre pas souvent, mais les élèves, savent percevoir l'intérêt qu'on leur porte. Ils ne sont pas moins attachés à lui, malgré les durs traitements qu'il leur impose et décident même, dans le tome II, Caïus et le gladiateur, de lui faire un cadeau pour son anniversaire : un esclave.
 
Cependant, Xantippe n'a que faire d'un esclave, même s'il est touché par leur geste, il leur demande de le rendre au marchand d'esclave et de se faire rembourser. Malheureusement le marchand a disparu et ils apprennent que ledit esclave, appelé Udo, est activement recherché par un ancien gladiateur qui veut absolument l'avoir, mort ou vif.  Udo est en danger et la noblesse de coeur de Mucius et de ses camarades les pousse à le soustraire du terrible sort qui l'attend. Ils apprennent en outre que Udo détient des informations de la plus haute importance et qui les concernent également : l'un de leurs pères doit être assassiné. Quel sénateur est visé et pourquoi ? Les élèves vont une fois de plus mener l'enquête en bénéficiant, comme dans L'Affaire Caïus, de l'éclairage de leur maître.
 
Bien que l'action se situe au Ier siècle, l'atmosphère qui règne dans la classe tenue par Xantippe est bien similaire à celle que nous vivons aujourd'hui, avec des élèves au caractère différent et des capacités qui tranchent parfois par leur très grande disparité, mais qui ne constituent pas moins une famille, le temps d'une année scolaire. Une famille placée sous la responsabilité du maître, qui doit non seulement parfaire les connaissances des élèves mais également veiller à faire d'eux des citoyens dont la société puisse être fière.
 
 
Henry Winterfeld, L'Affaire Caïus ; Caïus et le Gladiateur, Hachette jeunesse, deux romans policiers pour la jeunesse que vous lirez et relirez avec un bonheur toujours égal. Suspense garanti jusqu'aux dernières pages. Vous voulez convertir un récalcitrant à la lecture ? Mettez-lui L'Affaire Caïus ou Caïus et le gladiateur entre les mains, soyez sûrs que lui-même fera d'autres adeptes de ces petites merveilles de Winterfeld.
 

jeudi 15 novembre 2012

Rue des Histoires, de Marie-Françoise Ibovi

Rue des Histoires est un recueil de vingt nouvelles, tantôt réalistes, tantôt fantastiques, se déroulant principalement au Congo, entraînant le lecteur dans ses différentes villes : Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie, Mouyondzi... chacune est le théâtre des aventures, ou plutôt des mésaventures qui surviennent aux personnages.

  
Ceux-ci, le plus souvent jeunes, doivent résoudre les problèmes qui se posent souvent à la jeunesse, sous tous les cieux : la recherche du travail, les émois amoureux et leurs conséquences, la nécessité de prendre ses responsabilités... Cette dernière question ne concerne pas seulement les jeunes, les moins jeunes également doivent répondre de leurs actes et étonnent parfois par la légèreté avec laquelle ils se conduisent, par leur manque de maturité, on a même envie de dire leur "bêtise". N'est-ce pas bête par exemple de ne pas saisir la deuxième chance que vous offre la vie ? Le héros de la nouvelle intitulée "Le Test" se croit porteur du VIH, c'est ce que disent les résultats que son médecin a voulu lui communiquer en personne. Du coup, il culpabilise, pensant notamment à sa femme qu'il a souvent trompée et sans penser à se protéger, à ses enfants qu'il va laisser orphelins. finalement, les choses se retournent à son avantage mais ce n'est pas pour autant que, lui, change de mentalité.

Marie-Françoise Ibovi laisse souvent le lecteur tirer les leçons des expériences de ses personnages. Il s'agit parfois simplement de rapporter une expérience, sans qu'il n'y ait forcément une intrigue. Quand il y en a une, elle semble parfois se développer trop vite. La rigueur dans la construction de l'histoire, l'auteure, qui signe avec la Rue des histoires sa première oeuvre littéraire, l'acquerra sans doute au fil des publications.
J'ai apprécié entre autres "Le porte-feuille ensorcelé", peut-être parce que cette nouvelle m'a fait penser au "Veston ensorcelé", de Dino Buzzati. Les deux textes ont beaucoup de ressemblance.

Certaines histoires accordent une grande place au dialogue, si bien que, si la nouvelle est la version courte du roman, ces "histoires" de Marie-Françoise Ibovi auraient pu être de courtes pièces de théâtre. Cette hésitation entre narration et théâtre, on la perçoit dans le texte dont la mise en page fait parfois penser à celle des pièces de théâtre.

Récit d'expériences propres à faire réfléchir le lecteur, à l'inviter à privilégier l'effort à la facilité, la Rue des Histoires, premier recueil de nouvelles de Marie-Françoise Ibovi, préfacé par Emilie-Flore Faignond, est surtout marqué par la forte présence du Congo.


Marie-Françoise Ibovi, Rue des Histoires, Nouvelles, Edilivre, 134 pages, 19 €.