dimanche 14 septembre 2008

Les souffrances du jeune Werther, Goethe

France 2 a réussi le pari, non seulement de rendre l’opéra populaire, mais encore de susciter chez les téléspectateurs le désir de lire ou relire les classiques. J’ai particulièrement apprécié les interprétations de Roberto ALAGNA, diffusées à la télé, notamment celle de Faust cet été. Je voulais donc relire Faust et je suis tombée sur Werther, la première œuvre de Goethe : romantique, avec des accents lyriques poignants. C’est qu’une œuvre touche d’une façon autrement plus incisive, plus profonde, lorsqu’elle prend sa source dans le vécu même de l’auteur.

En un mot c’est une histoire d’amour à trois. Plus précisément, deux esprits se rencontrent, deux cœurs se répondent, deux âmes se trouvent mais ne peuvent fusionner. Un jeune homme, Werther, trouve en une jeune fille, Charlotte, dite Lotte, l’écho de son propre être, mais elle est promise à un autre, Albert. Cette situation met de plus en plus le héros au supplice.
Auparavant il était vivifié, transporté par la grandeur, la beauté de la nature, expression de la grandeur, de la bonté du créateur... Il était en parfait accord avec le monde. Depuis qu’il la connaît, seule la présence de Lotte pourrait nourrir son existence. Mais que faire ? Elle ne peut lui appartenir ! Il décide de « partir ». « Ce n’est pas du désespoir, affirme-t-il, c’est la certitude d’être parvenu au terme et de me sacrifier pour toi. Oui, Lotte ! pourquoi devrais-je le taire ? L’un de nous trois doit disparaître et je veux être celui-là ! » (p.142)

Lui, pourtant croyant, envisage cette disparition volontaire avec sérénité. Il raille d’ailleurs ceux qui craignent de regarder la mort en face, qui pensent que le pire nous y attend :

« Lever le rideau et passer derrière ! C’est tout ! Et pourquoi tergiverser et tarder ? Parce qu’on ne sait pas ce qu’on trouvera derrière ? et qu’on ne revient pas ? Et que c’est le propre de notre esprit de n’imaginer que confusion et ténèbres là où nous ne pouvons rien mettre de précis ? » (P. 138)

Ces paroles me font penser à Baudelaire : « Enfer ou Ciel, qu’importe ? », l’essentiel étant de plonger « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » (Les Fleurs du Mal, « Le Voyage », VIII)

On comprend aisément que, à côté du vif succès que remporta ce roman épistolaire, des voix se soient élevées pour dénoncer l’incitation au suicide. Il y eut semble-t-il un taux plus élevé de suicides après la publication des Souffrances du jeune Werther.
Incitation au suicide ? Tous ne partagèrent pas cette opinion, et aujourd’hui non plus on ne pourrait faire l’unanimité. Ce qui en revanche mettra tous les lecteurs d’accord, c’est la grande facture poétique du texte, un texte beau comme je les aime, des pages de prose qui peuvent se lire comme des poésies, il y en a à volonté. Tendez donc l'oreille, recueillez ces morceaux choisis :

Avant :
« Tout, tout est peuplé de mille formes, cependant que les hommes se rassemblent à l’abri de leurs chaumières et se font un nid en s’imaginant qu’ils règnent sur le vaste monde ! Pauvres insensés ! qui jugent tout si infime, parce qu’ils sont si petits. – Depuis la montagne inaccessible jusqu’à l’extrémité de l’Océan inconnu, par-dessus le désert que nul pied ne foula, souffle l’Esprit de L’Eternel Créateur. Et il se réjouit du moindre grain de poussière qui le perçoit et qui vit – Ah ! que de fois alors n’ai-je pas envié les ailes de la grue qui volait par-dessus ma tête pour atteindre la rive de la mer immense, pour boire à la coupe écumante de l’infini cette volupté de vivre qui dilate le cœur, afin de sentir, ne fût-ce qu’un instant, dans la force limitée de mon sein, une goutte de félicité de l’Être en qui et par qui tout fut créé. » (p. 90)

Après :
« Hier, cela aurait dû être le dernier moment de ma vie. O mon ange ! Pour la première fois, oui pour la première fois sans que j’en puisse, j’ai senti jusqu’au fond de mon être pénétrer l’ardeur de ce sentiment bienheureux : elle m’aime ! elle m’aime ! Il brûle encore sur mes lèvres, le feu sacré qui affluait des tiennes... [...] Te souviens-tu des fleurs que tu m’envoyas, le jour où dans cette maudite réunion tu n’avais pu ni me dire un mot ni me tendre la main ? [...] Tout cela est périssable, mais nulle éternité n’éteindra l’ardente vie que j’ai savouré hier sur tes lèvres, que je sens en moi. » (p. 154)


N.B. : La pagination renvoie à l’édition Garnier-Flammarion, 1968, traduction de Joseph-François Angelloz.

mercredi 27 août 2008

Beloved, de Toni Morrison

Le premier arrivé sera le premier servi ? Ça ne marche pas avec les livres. Les premiers à atterrir sur la table de travail ne sont pas forcément les premiers à être lus, on ne les dévore pas par ordre d’apparition dans notre carnet des lectures futures. Ne voilà-t-il pas que j’ai demandé à certains des romans qui attendent sagement, depuis longtemps, que je dialogue avec eux d’attendre encore un peu, pour que je puisse plonger dans l’environnement de Toni Morrisson ? Ne possédant encore aucun Morrison, je me suis rendue à la bibliothèque municipale. Sur les rayons, pas grand chose : Sula et aussi Love dont je me suis tout de même emparée. Ce ne peut être possible ! Ils n’ont pas Beloved ? Un habitué de Morrison classe celui-ci ainsi que L’œil le plus bleu au top des œuvres de cet auteur. Je vérifie sur le catalogue et là, soulagement : la bibliothèque possède bien d’autres titres de Morrison mais ils sont rangés en magasin. Une gentille bibliothécaire va me chercher Beloved et revient en disant qu’il y a là-bas bien d’autres choses, dont L’œil le plus bleu. Me voilà servie.

Mes emplettes faites, je m’attable, espérant faire un bon repas. De la 4e de couverture émerge un mot : malédiction. Malédiction d’un bébé. Une petite fille. Egorgée par sa mère. Pourquoi ? Comment ? Suffit ! Inutile de tourner autour. Faisons le grand plongeon.

Je sors de là encore toute éclaboussée de la vie à part du Bon abri et des mystères de Bluestone Road, N°124. Nous sommes aux Etats Unis, vers la fin du dix-neuvième siècle. Les Noirs ne sont pas encore libres. Ils appartiennent encore corps, âme et descendance à des fermiers Blancs. Mais déjà des voix s’élèvent, des combats sont menés pour faire cesser l’esclavage. Et parmi les Maîtres blancs, on relève des différences de traitement vis à vis de leurs esclaves noirs.

Au Bon abri, la devise des maîtres, M. et Mme Garner, est : faire de leurs esclaves « des hommes », ne pas simplement les considérer comme une vulgaire marchandise. Ainsi ils leur enseignent tout ce qu’ils souhaitent apprendre, leur permettent même certaines libertés comme d’avoir un fusil de chasse, chose impensable et condamnée chez d’autres fermiers. Les Garner possèdent au total cinq jeunes hommes : Paul D, Paul F, Paul A, Halle et N°Six, ainsi qu’une jeune fille, Sethe, arrivée en remplacement de Baby Suggs, dame déjà âgée et à la santé abîmée par la condition d’esclave. Elle est la mère de Halle et celui-ci a sacrifié tous ses jours libres pour racheter la liberté de sa mère. Baby Suggs avait eu bien d’autres enfants avant Halle qu’elle n’a pas vu grandir, car ils ont tous été vendus à tel ou tel autre fermier blanc. Les esclaves dont l’esprit est déjà modelé par leurs années d’expérience s’interdisent d’ailleurs de trop s’attacher à leurs proches car ils savent qu’ils seront un jour ou l’autre séparés, ils ne formeront jamais une famille, chacun sera perdu dans une plantation, comme s’il était seul au monde, sans père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni oncle, ni cousin..., baptisé et rebaptisé en fonction de leur propriétaire. Ils sont en fait anonymes, d’où ces dénominations : Paul D, Paul A, N°Six...

Quant aux femmes, le pire pour elles, c’est d’être non seulement des esclaves utiles dans les champs, pour les travaux domestiques, mais aussi des esclaves sexuelles dont parfois tous les hommes de la Maison à laquelle elles appartiennent usent et abusent. Elles ont forcément des grossesses à répétition : œuvres de l’esclavage sexuel ou fruit de leurs amours. Peut-on avoir ne fut-ce qu’un brin d’amour pour les enfants nés de « la lie » ? Nombreuses répondent « Non » et font mourir ces bébés. Mais quand on a eu un enfant avec quelqu’un qu’on a aimé, quand cet enfant grandit et que l’on voit qu’il va vivre les mêmes ignominies, les mêmes souffrances morales et physiques, alors on a envie de le protéger. C’est ce qui anime Sethe, la seule fille du Bon Abri.

Sethe avait choisi Halle parmi les cinq garçons. Ils ont eu des enfants, puis M. Garner est décédé, un parent des Garner arrive pour reprendre les choses en mains et les règles changent au Bon Abri. Le traitement est tel que les esclaves décident de s’enfuir. La plupart sont pris, tués. Sethe réussit à faire fuir ses enfants puis à se sauver elle-même. Mais elle est poursuivie. Au moment où les maîtres la retrouvent, avec renfort de la police, elle sait ce qui l’attend. Mais est-ce que ses enfants devront être aussi des proies à broyer ? « J’ai pris mes bébés et je les ai mis en sécurité », déclare-t-elle. En Sécurité, c’est mettre fin à leurs jours. Trois sont sauvés in extremis, mais l’avant-dernière meurt. Pourtant Sethe l’aimait comme aime une mère. N’ayant pas d’argent elle acceptera de coucher avec le graveur de tombes pour que celui-ci puisse marquer au moins un mot sur la tombe de sa petite fille : "Beloved", bien-aimée.

C’est cette enfant qui plus tard vient hanter le 124, à Bluestone Road, là où Baby Suggs, Sethe et ses enfants ont élu domicile loin de l’esclavage. Les deux aînés partiront : chassés par le fantôme ou par le souvenir de l’acte de leur mère ? La grand-mère Baby-Suggs s’éteindra avec l’âge, ne resteront que Sethe et Denver, sa dernière fille.
Un jour apparaît un des hommes du Bon Abri : Paul D, qui avait aimé Sethe et l’avait convoitée comme les autres. Il chasse le fantôme revanchard et s’installe avec Sethe et Denver. Mais aussitôt après, une jeune femme du nom de Beloved vient demander asile au 124...

Beloved est une interrogation sur l’amour, dans tous les sens du terme. C’est quoi l’amour ? Cette question est aussi le titre d’une émission, mais je ne puis trouver mieux pour exprimer la source où le roman puise sa densité. C’est également une affirmation que notre monde et le monde de l’au-delà sont plus proches qu’on ne le croit. Il est évident, d’après le roman, que ‘‘les morts ne sont jamais morts’’, les manifestations de la petite égorgée ne choqueront ni ne surprendront un lecteur africain ; d’autres lecteurs s’empresseront de classer le livre dans le fantastique pour apaiser leur esprit sceptique.
Le lecteur doit reconstituer l’histoire des personnages comme une araignée qui tisse sa toile, avec les fils que l’auteur lui livre page après page, mais la distribution de ces fils est si savamment faite qu’il faut arriver jusqu’à la dernière page pour avoir tous les éléments en mains.

Beloved, un premier plongeon rafraîchissant dans l’univers du Prix Nobel 1993.

dimanche 10 août 2008

Roméo et Juliette, de Shakespeare

Roméo et Juliette, l’histoire est universellement connue. Mais combien comme moi la connaissaient sans vraiment l’avoir lue ? Entendre l’écho, est-ce entendre la voix ? Connaître l’air est-ce connaître les paroles ? Il vaut mieux se laisser habiter par les paroles, les laisser vous porter, vous traverser, vous encercler, vous délivrer. Oui, c’est autre chose d’entrer au cœur du texte plutôt que de regarder uniquement à travers la fenêtre. La grandeur, l’humour, le tragique lustrent toutes choses dans cette tragédie shakespearienne.

Pourquoi pas un résumé de l’histoire pour ceux qui le souhaitent ?

Les Montaigu sont depuis toujours ennemis des Capulet. Que ce soient les membres de la famille ou bien les personnes attachées à leur service, les uns ne peuvent être en présence des autres sans que cela ne dégénère en affrontement parfois sanglant. Cependant le fils des Montaigu, Roméo, et la fille des Capulet, Juliette, tombent amoureux l’un de l’autre. Ils s’aiment et se marient en cachette, aidés par un homme de Dieu, le frère Laurent, qui voit en leur union la possible réconciliation des deux familles.
De son côté le père de Juliette accorde sa main à un riche parti de la ville, le gentilhomme Paris. Le mariage doit être célébré dans quelques jours. Juliette est au comble du désespoir, surtout lorsqu’elle apprend que Roméo a été banni de la ville car il a malgré lui versé le sang d’un Capulet, alors qu’il voulait rétablir la paix entre les gens de leurs deux maisons.
Pour ne pas irriter son père et rester malgré tout fidèle à son amour, Juliette accepte le plan du frère Laurent : prendre un breuvage qui la fera passer pour morte, puis alors qu’elle sera mise dans le caveau familial, être délivrée par Roméo, qui aura été secrètement averti par un messager. Tous deux pourraient alors aller vivre leur amour dans le plus grand secret et surtout loin de leurs familles incapables de se supporter.

Juliette est donc apparemment morte. Devant Paris, Capulet se lamente :

Ô mon fils, la nuit d’avant ton mariage,
L’Ange de la mort a couché
Avec ta femme. Elle est là, gisante,
Cette fleur qu’elle était, il l’a déflorée,
L’Ange de la mort est mon gendre, mon héritier,
Le mari de ma fille ! Je veux mourir,
Lui laissant tout : ma vie, mon train de vie,
Que tout aille à la mort !
(acte IV, scène V)

On la met dans le caveau. Malgré sa secrète espérance, le lecteur sait que l’adversité va se dresser de façon impitoyable et empêcher les prévisions humaines de se réaliser. Le messager envoyé par le frère Laurent pour avertir Roméo des événements n’a pu accomplir sa mission. Roméo par contre apprend la mort de Juliette par un fidèle serviteur. Il décide de la rejoindre dans l’au-delà en prenant du poison, de préférence dans la tombe même de Juliette, près de laquelle veille Paris, l’infortuné prétendant. Les deux hommes se battent, Roméo tue Paris avant de boire son poison sur le sein de Juliette. C’est alors que celle-ci s’éveille de son long sommeil.

Qu’est ceci ? Une coupe, serrée
Entre les doigts de mon fidèle amour !
C’est le poison, je vois, qui l’a fait mourir
Si prématurément ! Tu as tout bu, avare,
Tu ne m’as pas laissé une goutte amie
Pour m’aider à venir auprès de toi ?
Mais je te baiserai les lèvres. Il se peut bien
Qu’elles soient humectées d’assez de poison encore
Pour que je puisse mourir de ce cordial.
(Acte V, scène III)

Le texte, comme je l’ai dit, a cette grandeur et cette puissance de la tragédie classique. Et c’est surtout une œuvre qui fait triompher l’amour sur la haine. L’endurcissement, l’entêtement des familles respectives a bien été vaincu face à la pureté des sentiments des deux jeunes gens, sacrifiés non par des dieux en colère comme dans la tragédie grecque, mais par les humains eux-mêmes.

L’homme bien sûr ne maîtrise pas son destin, mais combien, bien souvent, nous nous acharnons nous-mêmes à compliquer les choses, à créer une sorte de fatalité alors que nous aurions pu goûter à la joie du désir accompli ? Pour Roméo et Juliette, leur bonheur est complet, et s’accomplit jusque dans la mort. Pour leurs parents, ce n’est qu’après les avoir perdus tous deux qu’ils s’ouvrent à l’amitié. N’attendons pas qu’il soit trop tard pour nous aimer les uns les autres.

mardi 5 août 2008

Le Nid des corbeaux, de Barly LOUBOTA

Quel avenir pour la jeunesse en Afrique ? Cas du Congo Brazzaville. Voilà en quelque sorte la question à laquelle tente de répondre Le Nid des corbeaux, premier roman de Barly LOUBOTA, jeune auteur congolais vivant actuellement à Montréal.

On nous a sûrement posé, ou nous nous sommes nous-mêmes posé la question de savoir ce que nous voudrions faire plus tard. C’est d’ailleurs la préférence ou l’attirance pour tel corps de métier qui détermine notre choix pour la filière ou la formation suivie à la Fac. Au Congo comme ailleurs dans le monde, les jeunes diplômés espèrent, au sortir des Etablissements de formation, embrasser la vie professionnelle à laquelle ils se destinaient. Cependant au Congo, quand un jeune veut réaliser ses projets professionnels, vivre en fonction de ses principes, de ses rêves, la dure réalité se charge de lui couper l’herbe sous les pieds, de le pousser au bord de ses retranchements jusqu’à faire de lui un autre homme.

Charles Zolani, le héros du roman, est un jeune homme plein de projets, de vigueur, de fougue même, surtout lorsqu’il faut défendre la démocratie dans son pays. Il croit que la vie peut être belle dans son pays, pourvu que les responsables politiques fassent ce qu’ils ont à faire. Mais voilà, après avoir milité dehors, il faut rentrer chez soi et affronter des questions plus pratiques : Charles est marié et sa compagne n’entend pas se transformer en fée pour qu’apparaisse dans la casserole de quoi lui mijoter de bons petits plats.

Pourtant Charles n’est pas resté les bras croisés : activité commerciale entre Brazzaville et Kinshasa, travail dans un journal où il est plus exploité qu’équitablement payé, lancement de son propre journal... toutes ces tentatives professionnelles se soldent par un échec. L’Etat, bien sûr, point n’est besoin d’en parler, il n’utilise pas de ses jeunes cadres, les laisse à l’écart jusqu’à ce que des personnes peu scrupuleuses les récupère. C’est ce qui arrive à Charles Zolani, il finit par s’associer à des personnes qui lui ouvrent le chemin de la prospérité mais qui en contrepartie exigent sa participation dans des magouilles financières de grande envergure. Le jeune Charles, garçon autrefois honnête, plein de rêves et de principes, a désormais les ‘‘mains sales’’. De quelle manière peut se solder une telle vie ? le dénouement ne surprend nullement le lecteur.

L’auteur interroge le lecteur : Charles s’est-il montré trop gourmand de la vie ? Aurait-il pu se tracer une autre destinée ? est-il possible pour la jeunesse de s’en sortir à peu près convenablement en restant honnête ? Faut-il être obligé de fricoter avec la politique ou les milieux mafieux ? Le roman ne l’évoque pas, mais l’une des issues de secours par laquelle s’engouffrent ces jeunes gens, c’est de quitter le pays. Lentement mais sûrement, le Congo, comme d’autres pays d’Afrique, se vide de son sang frais. Quels seront les effets de cette hémorragie dans quelques années ?


Barly LOUBOTA, Le nid des corbeaux, L’harmattan, juin 2008, 24.50 €, 270 pages.

lundi 28 juillet 2008

Cent ans de solitude de G. G. Marquez

Pour célébrer les 40 ans de son chef-d’œuvre Cent ans de solitude, publié en 1967, Gabriel Garcia Marquez s’était rendu, le 30 mai 2007, à Aracataca, son village natal, le « Macondo » imaginaire du roman. Le quotidien Matin Plus du 4 juin 2007 consacra une page à cet événement et laissa en moi une vive impression : une immense foule ou plutôt une marée humaine avait envahi les lieux, absorbant le moindre espace au point que l’auteur, surnommé « Gabo », alors âgé de 79 ans, ne put librement descendre du train, ni faire quelques pas. Il était lui-même ahuri de cette frénésie, de cette hystérie de la foule. Les yeux humides, il s’exclama : « Regardez tous ces gens... Et après ils disent que c’est moi qui ai inventé Macondo ». Et voilà ma curiosité allumée pour ce ‘‘Macondo’’ et cet auteur élevés au rang de mythe par un public hystérique. « Un instituteur insistait pour s’approcher, furibond, ajoutait le journal, ‘‘Nous sommes venus avec les enfants pour leur montrer Gabo, ils ne l’ont jamais vu, ils pensent même qu’il n’existe pas !’’ » Ce qui est curieux, c’est que cette réaction fait écho dans le roman à la mystification du colonel Aureliano, dont les générations ultérieures crurent qu’il avait été entièrement inventé par le gouvernement...

Ce n’est que cet été que j’ai pu me plonger dans cette œuvre maîtresse de Garcia Marquez, avec qui j’avais commencé par faire connaissance avec Chronique d’une mort annoncée. Il m’était apparu comme un maître du récit. C’est comme si on lui avait dit « raconte ! », et voilà notre maître prêt à tisser des histoires rocambolesques dans lesquelles vous risquez de vous entortiller si vous ne restez pas vigilants.

Cent ans de solitude raconte l’histoire d’une famille, les Buendia, depuis José Arcadio le père, fondateur de Macondo où s’installent aussi d’autres familles qui ont bien voulu le suivre, jusqu’au dernier de sa descendance, Aureliano. Il vaut mieux lire crayon en main et faire une grille des personnages, car entre les garçons, toujours baptisés soit du nom de « José Arcadio » soit de « Aureliano », nom de son second fils, et les filles appelées parfois « Ursula » (nom de l’épouse de José Arcadio père) il faut veiller à savoir qui est qui : fils, petit-fils, cousin, neveu...
On peut se perdre dans la filiation des Buendia comme dans les transformations que subit le village au contact de la modernité : l’apparition des grands moyens de communication, les ‘‘inventions’’ comme le téléphone ou le cinéma, l’industrialisation... transforment tellement le visage et les mœurs de Macondo que cette modernisation peut être considérée comme une mort lente. En effet, les Buendia s’éteignent, tous jusqu’au dernier, conformément aux prophéties du gitan Melquiades, après s’être multipliés à travers des amours marqués par l’inceste ainsi que la répétition du cercle vicieux qui les fait naître.

Cent ans de solitude, c’est un univers épique, fantastique dont la saveur littéraire est relevée par des parodies savoureuses... Monde mythique dont je saisis mieux aujourd’hui l’influence chez Sony Labou Tansi. Bref c’est un roman qui m’attendait depuis longtemps et maintenant c’est chose faite.

dimanche 13 juillet 2008

Les Yeux dans les arbres, Barbara Kingslover

Publié dans le N°14 de la revue Z-E-O : http://pagesperso-orange.fr/z-e-o/
Titre original : The Poisonwood Bible, 1998
Traduit de l’anglais par Guillemette Belleteste, Ed. Rivages, 1999.

Voici un livre qui m’a été gentiment proposé par une dame qui, connaissant mon penchant pour la littérature, me fait partager les lectures qu’elle a appréciées et que je suis aussi susceptible d’apprécier. Barbara Kingslover, je ne connaissais pas auparavant, et je la remercie infiniment de m’avoir fait découvrir cet auteur américain. Si vous hésitez entre plusieurs lectures, croyez-moi, laissez-les tomber, attachez plutôt votre ceinture et préparez-vous à atterrir avec la famille Price dans un village aux confins du Congo-Kinshasa.

Le père, Nathan Price, pasteur baptiste américain, est envoyé là-bas, à Kinanga, comme missionnaire. Naturellement, il emmène avec lui sa femme, Orleanna, ainsi que leurs quatre filles : Rachel, l’aînée, Leah et sa sœur jumelle Adah, handicapée, Ruth-May, la petite dernière. La mère et les filles ne sont franchement pas enchantées de débarquer dans un trou perdu où ne pourra les suivre le confort occidental, mais ont-elles le choix ? Nathan Price dirige sa maison comme un chef militaire, et c’est aussi ainsi qu’il compte convertir les congolais. Obsédé par ses idéaux religieux, il néglige de considérer ceux qui l’entourent, de comprendre leur être profond, leurs coutumes, leurs habitudes, leur manière de penser, ce qui l’aurait infiniment éclairé sur la manière la plus apte à leur faire accepter sa foi. Même ses propres filles, Nathan ne les connaît pas comme devrait les connaître un père. C’est un homme qui, bien que mû quelquefois par de bonnes intentions, se montre malhabile, entêté, rigide, prenant des décisions aux conséquences désastreuses pour les siens.

Les Yeux dans les Arbres raconte donc la tragédie d’une famille aussi bien que celle d’un pays renfermant d’immenses richesses minières, au point de devenir la proie des vautours. Nous sommes dans les années 60. Le Congo aspire à l’indépendance et l’obtient. Barbara Kingslover récrit ces pages de l’histoire postcoloniale du Congo-Kinshasa : elle raconte le combat de Patrice Lumumba, si cher à Tchicaya U Tam’si ; elle met en lumière avec force d’une part l’engagement de tous ceux qui, avec lui, crurent à la liberté et la prospérité de leur pays ; et d’autre part les complicités qui se sont tissées, même là où on s’y attendait le moins, pour bâillonner le peuple et le délester de ce qui aurait dû lui revenir de droit. L’éviction et l’assassinat de Patrice Lumumba, l’accession de Mobutu au trône ainsi que son règne sont racontés d’une manière si réaliste que l’on aimerait dire que c’est un livre historique, s’étendant de 1959 à la fin des années 80.

Le charme de ce roman réside dans la force et la variété du discours construit par chacune des narratrices. En effet, toutes les Price prennent la parole à tour de rôle pour raconter les faits chacune selon sa sensibilité, son degré de maturité, sa perception des choses, offrant ainsi au lecteur des styles variés, des tonalités différentes où dominent tour à tour l’humour, l’ironie, la légèreté, la philosophie, les croyances, la subtilité du langage, les regrets, la conscience de sa couleur...
Oui, s’il existe beaucoup de livres qui évoquent la difficulté pour un Noir de gérer l’hostilité dont il peut faire l’objet dans un univers majoritairement blanc, ce livre montre combien ce peut être aussi le cas pour une personne blanche : Leah, la deuxième fille des Price, épousera l’Afrique au propre et au figuré, acceptant de vivre avec elle pour le meilleur et pour le pire, mais malgré la pureté de ses aspirations, sa peau la désignera toujours aux yeux des Congolais comme faisant partie des oppresseurs...


Voici un extrait des dernières pages du roman :

Le même jour, à cette heure matinale, l’homme Mobutu est couché sur son lit dans sa cachette. Les stores sont baissés. Sa respiration est si ténue que le drap tiré sur sa poitrine ne se soulève ni ne retombe plus : aucun signe de vie. Le cancer a attendri ses os. La chair de ses mains est si profondément effondrée que les os de ses doigts sont parfaitement apparents. Ils ont pris la forme de tout ce qu’il a volé. Tout ce qu’on lui a dit de faire, et plus, il l’a fait. A présent, dans la pièce assombrie, la main droite de Mobutu retombe. Cette main qui a volé plus qu’aucune autre main dans l’histoire du monde, pend, molle, de l’autre côté du lit. Les lourdes bagues d’or glissent vers les phalanges, hésitent, puis tombent, l’une après l’autre.

mardi 8 juillet 2008

Tels des astres éteints, de L. Miano

publié sur grioo.com
Léonora MIANO a la ferme intention d’être un astre qui diffuse sa lumière dans le ciel des belles lettres. Dès L’Intérieur de la nuit, publié en 2005 chez Plon, elle avait retenu l’attention de ceux qui suivent l’actualité littéraire. Nul ne pouvait plus l’ignorer avec l’obtention en 2006 du Prix Goncourt des Lycéens pour Contours du jour qui vient, chez le même éditeur. L’action de ces deux premiers romans se passait en Afrique, avec une présentation des choses qui a pu faire polémique, notamment du point de vue des Africains. Elle revient cette année avec Tels des astres éteints, prenant à bras-le-corps dans ce roman ce qu’on pourrait appeler la « question noire » : comment le Noir est-il perçu ? Comment se perçoit-il lui-même ? Pourquoi les êtres humains ayant la peau la plus foncée du monde semblent-ils avoir plus de mal que d’autres à tisser la toile de leur vie ?

On aura remarqué le changement qu’opère Miano dans ce troisième roman : changement de cadre géographique et j’ai envie de dire d’optique : Alors qu’elle s’était précédemment assignée comme tâche de dénoncer les attitudes, les comportements qui font que l’Afrique s’enfonce elle-même dans une nuit qui semble interminable, elle veut plutôt dans ce dernier roman faire prendre conscience de la valeur de l’être humain, de la valeur des Noirs qui sont des êtres humains comme les autres. Ce sont des astres. S’ils semblent ‘‘éteints’’, il importe pour eux de retrouver l’éclat qu’ils ont perdu, qu’ils recherchent ou qui est tout simplement dissimulé. Face à ce changement, une constante demeure dans les romans de Léonora Miano : l’éclat du verbe.

A travers l’histoire de trois personnages : deux natifs d’Afrique, Amok et Shrapnel et une antillaise, Amandla, le lecteur découvre comment la vie d’un Noir en Europe (d’où qu’il vienne), comment les choix qu’il peut faire, les liens qu’il peut nouer avec les autres, mènent nécessairement au bord de pentes escarpées. En effet rien n’est simple quand on se demande qui on est vraiment et qui l’on veut être. Peut-on véritablement choisir sa vie dans un environnement où même le droit à la parole vous est refusé ?

Le mépris des Noirs et de tout ce qui les caractérise est à ce point généralisé qu’il a gagné même les Noirs eux-mêmes. L’auteur aborde tous les sujets : coiffures féminines à l’européenne, dépigmentation de la peau dont Biyaoula fait une critique féroce dans son inoubliable Impasse. On peut aussi évoquer, comme parenté avec ce roman, la relation complexe avec la mère, thème constant dans les romans de Miano. Aligossi, la mère d’Amandla, connaît une enfance et une jeunesse semblables à celles de Kala, le héros de L’Impasse, qui fut rejeté par sa mère à cause de sa peau trop sombre.
Les ghettos urbains, la discrimination à l’emploi, les semblants d’efforts consentis par les pouvoirs publics pour que les ‘‘minorités’’ soient visibles, à la télé par exemple avec la nomination d’Harry Roselmarck pour le JT de 20h sur TF1, la création du Musée du quai Branly, les mouvements pour la revalorisation des Noirs, les associations de lutte contre le racisme... Tout passe par le regard critique de la romancière.

L’une des grandes qualités de ce roman, c’est la diversité de points de vue. Il n’est pas d’argumentation, aussi savamment menée soit-elle, qui ne se trouve confrontée à une argumentation opposée. Cela se voit d’ailleurs à travers le jeu de croisement de regards qu’on observe dans une partie du roman, où la même scène est successivement décrite par les différents personnages, jeu sur lequel Emmanuel Dongala a construit Johnny Chien méchant.

L’autre élément qui fait la force de ce roman, c’est l’accompagnement musical qui le sous-tend. Le jazz en particulier. Celui-ci rythme le texte, règle ses respirations. Cette célébration du jazz m’a rappelé Trop de soleil tue l’amour, de Mongo Beti.

Bref Littérature et Musique fusionnent dans ce roman pour offrir au lecteur un texte poétique. Un texte philosophique aussi, car il interroge le sens de l’existence, de l’humanité. Il oblige à un face à face avec ses faiblesses, ses compromissions, ses blessures intérieures... C’est un roman profondément humain, qui n’a pas pour prétention de donner LA réponse. Il n’est pas aisé de cerner La thèse défendue par l’auteur. Elle est à débusquer dans les propos des différents protagonistes. Au lecteur de choisir SA vérité, de se forger son opinion. L’essentiel étant de laisser s’exprimer toutes les voix.
Au fond Léonora Miano veut simplement dire que nous sommes tous des hommes, quelle que soit la terre qui porte nos pas, nous avons tous une vie à remplir, remplissons-la avec le meilleur de nous-mêmes.