vendredi 20 février 2009

Interview de Gaston Mbemba-Ndoumba

Mbemba-Ndoumba a bien voulu nous accorder un entretien, intéressant pour ceux qui souhaitent prolonger l'exploration de son Coup de Théâtre.
Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce Coup de théâtre, qui touche le domaine littéraire, alors que vos livres sont en général essentiellement socioculturels, je citerai par exemple Ces Noirs qui se blanchissent la peau : la pratique du « maquillage » chez les Congolais ?
J’ai une formation en sciences sociales et lorsque j’écris, je ne me préoccupe pas de la classification de mes ouvrages. Il se trouve que ceux-ci sont essentiellement socioculturels. Dans ma démarche, je suis plus porté vers une quête de sens et j’essaie de rendre intelligible la vie quotidienne des gens ordinaires pour atténuer les tensions et les angoisses sociales. Je me réjouis que mon dernier ouvrage soit classé en littérature, ça c’est un coup de théâtre ! Ce n’était pas mon intention de départ. Je croyais avoir écris un ouvrage d’Anthropologie du théâtre.

Comment présenteriez-vous votre ouvrage : comme une ‘‘histoire du théâtre congolais’’ ou plutôt comme l’histoire de votre coup de foudre pour le théâtre ? En effet votre livre se présente comme un ouvrage critique sur la pratique du Théâtre au Congo, comme le suggère le sous-titre « Histoire du théâtre congolais ». Pourtant il n’est pas exempt d’une certaine subjectivité : vous employez d’ailleurs assez souvent la première personne du singulier et l’expression « mon univers théâtral », dans le chapitre liminaire, pour justifier le titre est assez explicite.
C’est tout cela en même temps. Avec beaucoup de pudeur j’aurais dû intituler mon ouvrage « histoire incomplète du théâtre Congolais ». J’ai passé des nuits blanches pour tenter de trouver un titre. C’est celui là qui s’est imposé. Il y a toujours une part de subjectivité dans tout ce que nous faisons. Cela peut être une source de motivation pour tendre vers l’objectivité. C’est le cas du journaliste qui nous donne des informations chaque soir. Il lutte chaque jour contre sa subjectivité pour essayer de donner une information objective. Mais son appartenance à une classe donnée peut être un obstacle. Chacun de nous est marqué socialement. En écrivant ce Coup de théâtre, j’ai lutté à chaque instant contre ma subjectivité. Je ne sais pas si j’y suis arrivé, c’est au lecteur de le dire.

La première partie du livre fait bien l’historique du théâtre au Congo, qui voit l’émergence de troupes amateurs dans les années 80 (une trentaine selon vos sources) avec, en tête de proue, le Rocado Zulu Théâtre de Sony Labou Tansi, le Théâtre de l’Eclair d’Emmanuel Dongala et la Troupe Artistique Ngunga de Matondo Kubu Turé, cette dernière occupant une place de choix dans votre livre eu égard au nombre de chapitres qui lui sont consacrés (5 chapitres), contrairement aux deux premiers qui n’occupent que l’espace d’un chapitre chacun. Pourquoi cette inégalité de traitement entre ces trois troupes principales ?
SO.MA.DO, c’est le nom qui a été donné aux trois enfants terribles de l’âge d’or du théâtre au Congo. SO comme Sony Labou Tansi (avec le Rocado Zulu Théâtre), MA comme Matondo Kubu Turé (avec la Troupe Artistique Ngunga), et DO comme Emmanuel Dongala (avec le Théâtre de l’Eclair). Il y en avait d’autres mais ces trois là étaient des artistes dans l’âme. Sony se servait du théâtre pour faire la critique de la gestion du pouvoir public. Dongala fut un esthète. Il était chaque jour préoccupé par la beauté du geste au théâtre. Matondo a fait la rupture épistémologique de la création théâtrale. Cette rupture peut se résumer en quelques points :
1-Disparition du metteur en scène en tant que personne physique remplacée par la mise en scène collective (dans les sociétés africaines c’est généralement le groupe qui l’emporte sur l’individu : à l’image de la palabre. La mise en scène devient une construction collective).
2-Au théâtre le texte n’est plus incontournable. Il devient un élément ordinaire comme bien d’autres. Dans cette approche le chant, la musique, la danse, le silence, l’expression corporelle et la parole deviennent des éléments fondamentaux. Ces éléments caractérisent notre univers social.
3-Le public est un acteur qui participe au déroulement de la pièce de théâtre. Il peut réagir et applaudir à chaque séquence(en occident le public est plongé dans le noir et dans le silence, donc supprimé, jusqu’à la fin de la pièce).
4-Les comédiens peuvent jouer sur la scène mais également dans chaque espace qu’offre la salle de représentation… Cette vision peut aussi être un coup de théâtre parce qu’elle est politiquement incorrecte, elle sort des sentiers battus.

On constate aussi l’absence de chapitre consacré au théâtre national, on aurait aimé connaître de façon plus approfondie son expérience, son répertoire, bref son histoire comme vous l’avez fait pour les autres...
Un esprit puissant du siècle dernier, Amadou Hampaté Ba, écrivait : « En Afrique lorsqu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».La quasi totalité des bibliothèques de notre pays ont été décimées par des guerres successives ou par des maladies en tout genre. Je voudrais dire par là qu’il est difficile aujourd’hui d’accéder aux archives dans notre pays. Parce qu’elles n’existent pas. Lors de mon dernier voyage à Brazzaville en 2006 j’ai remué ciel et terre pour trouver une personne ou un document susceptibles de me retracer l’histoire du théâtre national, mais je n’ai pas trouvé. Je reconnais volontiers qu’une fiche historique sur le théâtre national aurait été indispensable dans cet ouvrage, mais hélas nos bibliothèques brûlent chaque jour. D’où l’idée de développer d’autres moyens de conservation comme Internet ou ce ‘‘coup de théâtre’’.

A la fin du livre, vous faites une « proposition de mise en scène d’une pièce de théâtre », il s’agit précisément d’une pièce de votre création, intitulée Méza Aminata, roi des Kongo, pouvez-vous nous en parler, surtout que le héros semble être un double de l’auteur ?
Effectivement « Méza Aminata, roi des kongo » est une pièce que j’ai écrite en 1995 lorsque j’étais étudiant à Toulouse. Dans cette pièce j’essaie de mettre en relief les dérives d’un roi imbu de sa personnalité dans l’exercice du pouvoir. Dans ce genre de situation les conséquences sont souvent dramatiques, c’est le cas de ce royaume dont l’histoire se termine dans une révolte et un bain de sang. C’est ce qui arrive dans un pays lorsque les citoyens sont privés des libertés et que tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains d’un seul homme. Il n’y a plus que le théâtre pour rétablir les choses. C’est très possible que le héros de cette pièce soit le double de l’auteur. Et pourtant chaque jour il essaie de lutter contre sa subjectivité pour créer avec d’autres une société de partage.

Cette proposition de mise en scène ne risque-t-elle pas d’être inopérante si les personnes susceptibles de s’intéresser à cette pièce et de la mettre en scène n’ont pas accès au texte ? Comment se procurer cette pièce ?
Le texte n’a jamais été publié. C’est encore un manuscrit qui dort dans mes cartons (archives). Sa publication ne saurait tarder.

N’aurait-il pas été judicieux de faire également une place dans votre livre à ce qu’on pourrait appeler le théâtre populaire ? Je pense aux sketches télévisés très prisés par le public des deux Congos, avec des personnages devenus célèbres comme ‘‘sans souci’’, ‘‘pantalon zoba’’ et j’en oublie... Aujourd’hui des créations ivoiriennes font fureur sur le marché...
Vous avez raison j’aurais dû. C’est pour cela qu’en revisitant ce texte et avec un peu de recul le titre le plus parlant aurait été « histoire inachevée » ou simplement « histoire incomplète…. Mais comme dit un dicton populaire « une œuvre d’art n’est jamais terminée », celle-ci ouvre un débat. Au début de mon ouvrage j’ai pris soin d’avertir le lecteur que je voulais raconter l’histoire du théâtre congolais d’expression française. Cet avertissement me protège pour que le lecteur ne me reproche pas d’avoir exclu délibérément des formes très variées de théâtre qui existent dans notre pays. Le théâtre populaire remplit sûrement une fonction sociale. Mais je crains qu’il ne devienne une sorte « d’opium du peuple » (Karl Marx), qu’il endorme la conscience du peuple, qu’il empêche les citoyens de réfléchir à leurs conditions sociales. J’ai voulu parler d’un théâtre d’action qui libère les citoyens. Un théâtre d’avant-garde qui accompagne les femmes et les hommes pour tenter de trouver des solutions à leurs problèmes. Un théâtre qui interpelle les pouvoirs publics. Enfin un théâtre qui permet à chaque citoyen de prendre la parole sur la place publique sans être inquiété, à l’image d’Aimé Césaire dans « Cahier d’un retour au pays natal », de Jacques Roumain dans « Gouverneurs de la rosée » ou de Cheikh Hamidou Kane dans « l’Aventure ambiguë ». Et ça c’est un vrai coup de théâtre.

Un dernier mot ?
J’invite ceux qui ont un peu de temps à découvrir ce coup de théâtre.

lundi 16 février 2009

La Vie et demie, Sony Labou Tansi

"J'écris ou je crie pour forcer le monde à venir au monde"
Dessin de Teddy.

Je soussigné cardiaque déclare que quand on a une Conscience de tracteur, on peut vivre Une Vie et demie dans une Parenthèse de sang. Dès lors, il est impossible de dissoudre son Etat honteux dans Les Yeux du Volcan. Nul besoin de préciser que sonne alors l’heure du Commencement des douleurs : L’Anté-peuple, c’est vous !

Voilà rappelés quelques titres de l’oeuvre riche et novatrice d’un auteur phare : Sony Labou Tansi. La publication, en 1979, de son premier roman, La Vie et demie, fait de lui un grand écrivain de la littérature africaine francophone. Avec les publications suivantes, il en devient même le chef de file. Ses œuvres annoncent en effet une rupture avec les générations précédentes d’écrivains africains.
Sony Labou Tansi, c’est l’imagination créatrice, c’est la verve insolente, c’est la liberté de jeu avec la langue française, devenue pâte qu’on modèle à son goût, pour donner forme à son imagination. Des rapprochements ont été faits avec l’œuvre du Sud-Américain Gabriel Garcia Marquez, mais quel livre ne respire pas les effluves de l’intertextualité ? Le sage Salomon va jusqu’à dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ; en littérature on parlerait plutôt de renouveau.
Auteur d’une quinzaine de pièces de théâtre et metteur en scène, Sony était à la tête de sa propre troupe : le Rocado zulu théâtre, qui a connu du succès à Brazzaville et en Europe. Il a publié six romans dont le dernier, Le Commencement des douleurs, à titre posthume. C’est également après sa mort que le grand public aura accès à sa poésie.



LA VIE ET DEMIE

C’est l’histoire d’une dictature dans un pays imaginaire de l’Afrique noire, la Katamalanasie. Face à cette dictature commencée par le Guide Providentiel et qui sera poursuivie par ses successeurs, il y a un opposant : Martial. Celui-ci sera mis à mort par le Guide, mais ne disparaît pas pour autant puisqu’il apparaît à son ennemi, continue sa lutte contre lui, notamment par l’intermédiaire de sa fille Chaïdana, seule rescapée de la famille de Martial. Elle fera mourir les uns après les autres les membres de ce gouvernement dictatorial en utilisant ses charmes. Le roman s’inscrit d’emblée dans le monde de la fable, comme le précise l’auteur lui-même dans l’avertissement qui précède le texte romanesque, c’est-à-dire un monde qui se traduit par l’invraisemblable, le fantasmagorique. Il s’agit en fait d’ « annales burlesques de régimes dictatoriaux successifs ». Au-delà de la satire politique, la Vie et demie pose des questionnements philosophiques, comme en témoignent les extraits suivants, sur la solitude.
Le premier en parle comme d’une chose irrémédiable pour l’homme :

« La solitude. La solitude. La plus grande réalité de l’homme c’est la solitude. Quoi qu’on fasse. Simulacres sociaux. Simulacres d’amour. Duperie. Tu es seul en toi. Tu viens seul, tu bouges seul, tu iras seul ». (p. 37)

Cependant, même si les relations humaines ne sont que des « simulacres », ceux-ci sont indispensables à l’homme. C’est ce que le second extrait, en prolongeant la réflexion sur la solitude, donne à voir :

« Là le monde était encore vierge (Chaïdana et Martial, les jumeaux de Chaïdana la mère, nés d’un viol, se sont enfuis sous les instances du fantôme de leur grand-père Martial pour échapper à la vengeance du Guide et se sont retrouvés dans la forêt), et face à l’homme, la virginité de la nature restera la même impitoyable source de questions, le même creux de plénitude, dans la même bagarre, où tout vous montre, doigt invisible, la solitude de l’homme dans l’infini des inconscients, et ce désespoir si grand qu’on finit par l’appeler le néant et qui fait de l’homme un simple pondeur de philosophies. (…) La bagarre contre le vert durait déjà depuis deux ans. Deux ans et de grosses poussières. Ils arrivèrent dans la zone de la forêt où il pleut éternellement. Le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles a quelque chose d’affolant. Il fatigue les nerfs. Martial Layisho et Chaïdana se bouchaient les oreilles, mais le monde du silence était aussi affolant que celui du tac-tac des gouttes d’eau sur les feuilles. (…)
On a besoin des autres : de n’importe quels autres.
Ils essayaient parfois d’écouter la chorale des bêtes sauvages, la symphonie sans fond de mille insectes, ils essayaient d’écouter les
odeurs de la forêt comme on écoute une belle musique. Mais ils s’apercevaient que l’existence ne devient existence que lorsqu’il y avait présence en forme de complicité. Les choses leur étaient absolument extérieures et c’était eux et seulement eux qui essayaient tous les pas vers elle. Ils avaient soif du vieillard aux blessures
(Martial), ils avaient soif de Layisho (qui les a élevés) et Chaïdana, ils avaient soif des miliciens et de leurs emmerdements (ils sont entre autres connus pour leurs viols), ils avaient besoin de l’enfer des autres pour compléter leur propre enfer. Les quarts ou les tiers d’enfer, c’est plus méchant que le néant. » (p. 88-89)

Les références renvoient à l’édition de poche de La Vie et demie, Editions du Seuil, (Collection « Points »).

mardi 10 février 2009

Un coup de théâtre, de G. Mbemba-Ndoumba


Savez-vous qui est à l’origine de la création du C.F.R.A.D, le théâtre national du Congo, qui donnera naissance à la Troupe nationale ? Connaissez-vous les grands noms du théâtre congolais, dramaturges, metteurs en scène et comédiens ? Saviez-vous que des pièces comme Sotoba Komachi de Yukio Mishima figuraient, dans les années 80, au répertoire du « Théâtre de l’Eclair », la troupe d’Emmanuel Dongala ? Si ce n’est pas le cas, vous vous réjouirez d’apprendre la récente parution, chez L’Harmattan, de l’essai Un coup de théâtre, Histoire du théâtre congolais, par Gaston Mbemba-Ndoumba, qui a déjà publié, chez le même éditeur, plusieurs ouvrages dont La femme, la ville et l’argent dans la musique congolaise (2007) ; Ces Noirs qui se blanchissent la peau (2004).




Cet ouvrage répond à un réel besoin de documentation, car si une bibliographie plus ou moins consistante existe sur la prose (roman/nouvelle) et même la poésie congolaises, il y a encore peu d’ouvrages généraux consacrés exclusivement au Théâtre congolais, qui a pourtant été foisonnant à une certaine époque.

Pour ma part ce livre m’a fait revivre ma « première fois » au théâtre. Quel âge avais-je ? Je ne m’en souviens plus, mais c’est un des beaux moments que j’ai vécus avec mon père qui, en matière de culture, de littérature, est celui qui a éclairé – cultivé ? – ces prédispositions en moi. Il m’emmena un soir au C.F.R.A.D., que je découvrais pour la première fois et je fus émue par l’histoire aussi bien que le jeu scénique des comédiens de la troupe nationale, dans l’adaptation théâtrale des Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain. Cette première fois fut si émouvante que, plus tard, je retournai plusieurs fois au théâtre, au C.F.R.A.D ou ailleurs, en solo ou avec des amis. Je me souviens notamment de la pièce La Rue des Mouches, jouée par le "Rocado Zulu Théâtre". Je crois que Sony était déjà décédé. J’avais même commencé moi-même une initiation théâtrale dans le club ‘‘Autopsie’’, hébergé par Léopold Pindy Mamonsono, écrivain, journaliste, Président de l’Association des écrivains congolais.

Liss, interprétant un texte de Sony Labou Tansi, lors du 3e anniversaire de la disparition de celui-ci (juin 1998).

Outre la critique d’œuvres diverses et la lecture de nos poèmes respectifs, qui étaient soumis à l’appréciation de tous, nous avions constitué une sorte de troupe de théâtre avec, comme metteur en scène, le doyen MOUANGA SENGA.






Une photo de famille à la fin du spectacle, au cercle culturel rebaptisé du nom de l'écrivain. Les membres de la ''troupe'' du club Autopsie sont ''en tenue''. On y voit également la poétesse Marie-Léontine TSIBINDA (en robe rouge), qui fut membre du Rocado Zulu Théâtre, juste à côté de l'artiste Nicolas Bissi. Liss est encadrée, à gauche par le journaliste radio Apollinaire Singou Basseha, à droite par le professeur Antoine YILA, de la Fac des Lettres. A l'extrême droite une des filles de Sony.


Nous interprétions toutes sortes de textes, poétiques surtout. Avant que les guerres ne nous dispersent, nous répétions même une pièce entière. Cette époque-là est une belle part de ma jeunesse... Tiens, je suis donc vieille ? Oh que le temps passe vite !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.

Bon, je cite encore du Baudelaire, pardonnez-moi. Alors ce Coup de théâtre ? Parlons-en ! Pourquoi « Coup de théâtre » ? Le titre me plaît bien car il joue sur les mots. Un ‘‘coup de théâtre’’ est, au théâtre, un retournement de situation inattendu, une ‘‘surprise’’ dans le déroulement de l’intrigue. Et pour les troupes qui émergent au Congo à partir des années 80, le théâtre doit avoir cette fonction : bousculer l’ordre des choses– ou le désordre ? – établi par les pouvoirs politiques qui ne sont pas à la hauteur des attentes du peuple, surprendre ceux qui croient avoir la main-mise sur les consciences.
Mais c’est aussi un ‘‘coup de théâtre’’ que ce coup de maître de Gaston Mbemba-Ndoumba qui dévie un peu de sa trajectoire habituelle et nous montre qu’il peut aussi s’intéresser aux lettres congolaises. Il apparaît, in fine, que l’auteur fut, ou est toujours, un passionné de théâtre.

En tout cas le livre évoque toutes les questions, tous les problèmes que pose la pratique du théâtre dans l’environnement sociopolitique actuel, aussi bien qu’il rappelle quels furent les succès de ce théâtre congolais, qui a tout de même reçu des distinctions internationales.

Gaston Mbemba-Ndoumba, Un coup de théâtre, L’Harmattan, décembre 2008, 11.50 €.

mercredi 28 janvier 2009

Dix Petits Nègres, Agatha Christie

Il fait bon relire ses classiques, surtout lorsque, pour quelque raison que ce soit, vous êtes cloîtré chez vous : pas envie de mettre le nez dehors ? pas d’endroit où aller ? mauvais temps ? personne pour vous tenir compagnie ? Eh bien ! laissez donc Agatha Christie vous tenir compagnie. Laissez-vous emporter dans son monde de douces terreurs et de fortes émotions.

Avec les Dix petits Nègres, la tension liée au suspense, que l’auteur maintient jusqu’au bout, est poussée à l’extrême. Avec ce chef-d’œuvre du roman policier, publié en 1940, vous n’aurez jamais autant envie de tricher en allant directement parcourir les dernières pages du livre pour connaître le fin mot de l’histoire, avant de revenir sur vos pas. Mais pourquoi se priver du plaisir de vivre, minute après minute, seconde après seconde les frayeurs connues par les hôtes de l’île du Nègre ?

Agatha Christie pose dans ce roman la question de la justice des hommes, une justice imparfaite, avec des failles irréparables : comment, lorsqu’on manque de preuves, prouver la culpabilité d’un criminel ? Il y a ainsi beaucoup de ‘‘criminels’’ en liberté, des criminels qui bien souvent n’en ont absolument pas l’allure. En effet, le crime, ce n’est pas toujours l’acte monstrueux qu’on pense, il peut émaner de la simple négligence ou de la non assistance à personne en danger. La limite qui sépare l’honnête homme du criminel est si ténue que le sujet lui-même peut parfois se demander de quel côté il se trouve. Bref derrière un homme ou une femme qui jouit des honneurs de la société peut se cacher un criminel que la Justice n’a pu identifier. Et quelqu’un se charge de régler leur compte à ces échappés de la Justice, selon un scénario des plus fascinants.

Dix personnes sont invitées sur une île appelée l’île du nègre, en Angleterre, sur laquelle a été bâtie une charmante demeure ultra moderne. Arrivés sur les lieux, ils ne rencontrent point leur hôte, un certain Monsieur U. N. Owen, mais comptent tout de même bien profiter de leur séjour dans cet endroit dont la presse a beaucoup parlé. Chacun des invités découvre dans sa chambre une chanson de nourrice accrochée au mur, la chanson des dix petits nègres dans laquelle, à chaque strophe, disparaît un des dix, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus aucun. Sur la table de la salle à manger sont également disposées, sur un plateau, dix petites statuettes représentant des nègres. Puisqu’on se trouve sur « l’île du Nègre », n’est-ce pas là une idée originale ?

Cependant, dès le soir de leur arrivée meurt subitement un des dix invités, dans des circonstances identiques à celles qui provoquent la mort du premier nègre dans la chanson de nourrice. Et sur le plateau ne restent que neuf statuettes. Il ne faut pas longtemps pour que les invités comprennent qu’ils sont les « petits nègres » destinés à mourir un à un, d’autant plus qu’ils ont entendu, après le dîner, l’énoncé de leurs crimes respectifs, comme s’ils étaient au tribunal. Bien qu’ils découvrent peu après un gramophone dissimulé dans une pièce attenante au salon, l’effroi qu’ils éprouvent demeure saisissant : leur condamnation à la mort est sans équivoque.

Il s’agit désormais pour eux de savoir qui est ce Monsieur U. N. Owen, où il se cache et comment il fait pour parvenir à les faire mourir un à un, conformément à la chanson. Après avoir fouillé l’île de fond en comble, ils ont la certitude qu’ils sont les seuls habitants de l’île : Monsieur Owen serait donc l’un d’eux. Alors qui ? Tout se déchaîne : instinct de conservation, suspicions mutuelles, peur provoquée non seulement par la menace de la mort qui pèse sur eux mais aussi par l’isolement de l’île et les conditions atmosphériques qui transforment cet endroit paradisiaque en un enfer psychologique qui ébranle même les plus aguerris d’entre eux. Il y a aussi le remords dû au crime commis par le passé, qui les torture et les dispose à recevoir le coup de grâce de ‘‘Monsieur Owen’’. Alors qui est Monsieur Owen ?

lundi 19 janvier 2009

Le Coeur des enfants léopards, Wilfried NSONDE

Les multiples passages sur les plateaux télé d’Abdl-Malik, artiste d’origine congolaise, et son interprétation d’un des titres de son dernier album, celui ponctué par « c’est du lourd », me donnent envie de remettre à table ma lecture du roman Le Cœur des enfants léopards, lecture qui avait été publiée fin 2007 sur grioo.com. Comprendre et accepter le fait que la France est multiraciale et multiculturelle ; que sa beauté, sa richesse sont intimement liées à la mixité, c’est ça "du lourd", pour Abdl-Malik comme pour Wilfried N’Sonde. C'est peut-être aussi l'événement que le monde va suivre demain qui me donne cette envie : yes, we can a lot, with everyone... L'Amérique se lève, forte de la volonté de chacun de ses fils. La France doit aussi se sentir forte de la diversité de ses enfants.


« Des questions, toujours des questions. Il ne s’arrêtera donc jamais ! J’ai énormément du mal à comprendre où je suis. » Ce sont là les premières lignes du roman de Wilfried N’SONDE, Le Cœur des enfants léopards, publié en 2007 chez Actes Sud, et qui avait obtenu le Prix des Cinq Continents de la Francophonie de cette même année. Le héros du roman est en état d’arrestation, il doit répondre aux questions du capitaine, qui attend des aveux, quitte à user de violence envers lui. Qui est donc ce jeune homme et qu’a-t-il fait ?

Le lecteur apprend à le connaître au gré des soubresauts de sa mémoire qui restitue des pans de sa vie. Né en Afrique, il n’y est resté que quelques années. Sa scolarité, sa vie s’est construite en France, dans une cité, en région parisienne. Comment vit-on dans une cité ? Cette dernière ne prend-elle pas ses fils et ses filles en otage ? N’apparaît-elle pas comme une ombre qui obscurcit considérablement leurs chances de se forger un destin à la hauteur de leurs rêves ? Les jeunes de cité, de diverses origines, se rendent très tôt compte du sort qui les attend. Ils sont perçus comme une menace et parqués dans cette cage dans laquelle on veut les enfermer : l’immigration.

Pourtant, malgré leur différence de peau ou leurs cheveux frisés, en eux-mêmes ils ne se sentent pas différents de leurs camarades blancs. Ils ne pensent pas être des étrangers loin de chez eux. Leur ‘‘chez eux’’, c’est la cité, c’est le RER, les bars cafés, c’est la France. Pour les autres cependant, ils ne sont pas à leur place. « Tu viens d’où ? Tu connais ta culture ? »1 « T’es qui toi ? »2 « T’es quoi en fait, français ou africain ? »3
Comment donc être ? Comment se tenir ? Comment se comporter ? D’ailleurs qui est-il, ce jeune Noir de banlieue ? En effet les uns disent qu’il se prend pour un Blanc et les autres pensent qu’il devrait retourner sur son bananier en Afrique. Le jeune de banlieue est soumis à une quête d’identité qui peut aller jusqu’à la crise, comme c’est le cas pour Drissa, l’ami du héros, noir comme lui.

En fait, la prison où se trouve le héros symbolise l’enfermement des Noirs et autres immigrés dans un tiroir, leur réduction à une étiquette : Noir égal délinquance, égal « problèmes à l’éducation nationale, violence et échec scolaire. »4
De même les questions qui sont évoquées au tout début du roman, et qui font référence à l’interrogatoire serré du personnage principal par la police, préfigurent le « virus des questions »5 qui, comme un monstre, menace l’équilibre psychologique des jeunes habitants des cités. Il faut alors résister à cette Charybde, cette Scylla, apprendre à les ignorer ou à mettre une distance entre elles et vous, autrement elles dévorent votre tranquillité, votre insouciance, votre vie… Elles envahissent votre être, elles vous poursuivent partout. Comment échapper aux stigmates de la cité ? Comment garder l’équilibre ?

Le héros avait jusque-là l’amour de Mireille. Il a aussi les « esprits » des ancêtres dont le totem est le léopard : communiquer avec eux est une façon pour lui de donner vie et corps à une famille, à des parents pour qui il compte, parce que le peuple français auquel il croyait appartenir le repousse.
Mireille qui, de race blanche pourtant, se sent aussi à l’étroit dans cette cité, avait les livres :

"Elle me parle rarement d’elle et de sa famille, seulement de cette cascade de vers, de strophes, des kilos de prose qu’elle veut absolument partager avec moi, assis sur un banc ou parfois à même le sol, main dans la main. Quand les mots étaient trop beaux, le sens infiniment profond, nous nous embrassions, du magma dans la bouche."6

Aussi, lorsque Mireille met un terme à leur relation amoureuse, c’est pour le héros un séisme qui l’entraîne dans les profondeurs de l’abîme. L’énigme du début de l’histoire est peu à peu dévoilée : le héros a commis un meurtre. Un narrateur extérieur intervient même subrepticement pour apporter plus de lumière au lecteur. Autrement, c’est la voix intérieure du personnage principal qui retentit tout au long du roman, c’est à travers elle que l’on perçoit les pensées, les paroles, les actes des différents personnages, et sans qu’il n’y ait de signes de ponctuation particuliers pour souligner le changement d’interlocuteurs.

La voix du héros-narrateur est une voix qui rend hommage à la femme, mère ou maîtresse ; à l’amour. L’amour qui épanouit et qui fait tant mal trouve dans ce roman un poème incomparable.

Wilfried N’SONDE, Le Cœur des enfants Léopards, Actes Sud, 2007. 140 pages. 15 €.


Notes :

1. p. 29
2. p. 123
3. p. 130
4. p. 49
5. p. 123
6. p. 97-98

jeudi 8 janvier 2009

Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo

Les prix littéraires, on en dira ce qu’on voudra, mais ils ont indéniablement le pouvoir de nous pousser, de nous jeter de force sous la tente d’un auteur, à nos risques et périls bien sûr : qu’on soit ébloui par le décor intérieur, simplement surpris ou qu’on se sente carrément trahi, les impressions varient d’un individu à l’autre. Des romans primés et encensés par la critique qui nous laissent pourtant indifférents, je crois que chacun de nous peut en citer au moins un.
Avec Le roi de Kahel de Tierno Monénembo, Prix Renaudot 2008, j’acclame le choix du Jury. Voilà un roman passionnant et qui nous fait découvrir un écrivain de talent.

Nous sommes aux premiers temps de découverte de l’Afrique par les Occidentaux, alors que ceux-ci sont encore aux négociations avec les autochtones, recherchant la faveur, l’accord des dignitaires pour l’occupation du sol, le commerce etc. La colonisation se profile à l’horizon. Français et Anglais rivalisent d’habileté pour s’octroyer tel ou tel autre territoire. Au milieu de ce beau monde, un homme se lève et tente d’aller conquérir seul un territoire : le Fouta-Djalon, car il rêve de s’y tailler un royaume à la mesure des rêves de gloire qui l’habitent depuis toujours, il veut être le ‘‘roi de Kahel’’.
Plus qu’un rêve, c’est un appel qui déclenche chez lui l’aventure, l’appel de l’Afrique, une Afrique qu’il entrevoit comme étant le « centre du monde » des temps futurs :

« Alors, depuis ses palais de Kahel, lentement, de la même manière que la lèpre gagne le corps, sa puissance et sa gloire s’étendraient, paillote par paillote, tribu par tribu, savane par savane, forêt par forêt, sur le continent tout entier. D’abord les Peuls, puis les Bambaras, les Songhaïs, les Mossis, les Haoussas, les Béribéris, les Bantous, tous les Nègres de la terre avec ou sans balafres, avec ou sans turban, avec ou sans os au travers du nez. Arrachés à leur jungle et à leurs ténébreuses pensées, ces sauvages auraient suffisamment goûté à l’algèbre et aux mets délicats, à l’architecture et aux théories de Platon, avant que sous la poussée inéluctable de l’évolution les climats ne se dérèglent, que les glaciers de la Laponie n’envahissent le Languedoc et que les pauvres petits Blancs affolés ne courent se réchauffer près de l’Equateur. L’Afrique serait alors le centre du monde, le cœur de la civilisation, la nouvelle Thèbes, la nouvelle Athènes, la nouvelle Rome et la nouvelle Florence tout à la fois. Et ce serait ce nouvel âge de l’humanité qu’il avait pressenti bien avant les autres et dont les bases auraient été jetées par son génie à lui. » (p. 67)

Ce visionnaire, c’est Aimé Olivier de Sanderval. Ce n’est pas un personnage fictif. cet homme qui voulut conquérir l’Afrique de l’Ouest pour son propre compte a réellement existé. L’auteur a eu recours aux archives familiales et départementales pour écrire son livre. Roman historique donc, « biographie romancée » selon la quatrième de couverture, le défi pour l’auteur était de pouvoir se mettre dans la peau des personnages, côté africain aussi bien qu’européen, et savoir restituer avec justesse les mentalités, les enjeux, éviter les lieux communs... en somme être capable de muer pour représenter concomitamment deux cultures, deux visions de la vie et de l’avenir aussi différentes. Je crois que le pari est réussi.
Le récit se saisit du lecteur dès les premières pages et ne le relâche qu’à la fin. C’est une captivité d’autant plus agréable qu’elle est agrémentée d’humour, relevée d’une pincée d’ironie, le tout servi dans une langue de qualité. Tierno Monénembo se révèle à nous dans ce roman comme un maître de l’écriture.

Le Roi de Kahel, un roman à lire !

mercredi 31 décembre 2008

Bonne Année !

Aventuriers qui découvrez cet espace au hasard de vos excursions
Amis qui répandez ici les richesses de votre cœur et de votre esprit
Lecteurs masqués, lecteurs déguisés, lecteurs à visage découvert
Je vous souhaite à tous une année pleine de découvertes
Un compte bancaire à l’abri des découverts
Sur la route de vos projets, des feux toujours verts
Pour la santé, elle a ses revers, mais les maladies sévères
Que le bon Dieu vous en préserve !
Bonne année 2009 !