mercredi 24 juin 2009

Nous autres, de Stéphane Audeguy

Dès que l'on commence la lecture du dernier roman de Stéphane Audeguy, on est accueilli par une première personne du pluriel tout imprégnée de majesté, de perspicacité, de sagesse ; et c'est tout naturel puisque c'est la voix de ceux qui sont passés de l'autre côté : ils ont du recul dans l'appréhension des choses et portent désormais sur celles-ci un regard vif, un regard vrai.

"Nous autres", c'est le titre du roman, c'est aussi la voix qui narre les événements dans le roman. Cette voix dépouille la vie des personnages et à travers celle-ci l'histoire d'un pays, le Kenya. Tandis que nombreux se rendent là-bas comme dans bien d'autres pays d'Afrique ou d'ailleurs pour faire des affaires, faire du profit, exploiter au maximum ce qui est exploitable sans égard pour les conséquences négatives, quelques uns s'y installent par conviction. C'est le cas du père de Pierre. Il a envie d'être utile, il veut donner de sa personne et améliorer si possible les conditions de vie de la population au milieu de laquelle il a choisi de vivre.

Cependant il meurt dans des circonstances qui semblent mystérieuses. Ayant souscrit une assurance-vie au bénéfice du fils qu'il avait eu dans sa jeunesse, ce dernier est contacté par les services de l'Assurance pour se rendre au Kenya et prendre les dispositions nécessaires concernant l'inhumation de son père. Ce père est presque un inconnu pour lui, il ne l'aura rencontré qu'une seule fois de son vivant. Il apprendra à le connaître en même temps que le lecteur.

J'ai apprécié dans ce roman la narration qui croise histoire du pays et récits de vie, j'ai apprécié l'élégance avec laquelle Stéphane Audeguy rend hommage aux disparus, aux milliers d'anonymes qui ont contribué à bâtir le pays mais qui n'ont nulle stèle, nul monument à leur gloire ou simplement à leur mémoire. Il s'agit bien évidemment des autochtones car les autres, Blancs, Indiens ou autres, qui ont perdu la vie sur le territoire kenyan, ou qui ont fait même la plus quelconque action, leurs noms, ou du moins leur nombre est connu. Stéphane Audeguy donne la parole aux inconnus, aux sans voix. Il rappelle aussi combien un pays s'urbanise dans la douleur, comme l'illustre bien la construction du chemin de fer, "cette ligne si simple sur les cartes kényanes, la longue cicatrice de la peine des hommes". (p. 148)

Pour ceux qui n'ont pas encore goûté un morceau de Stéphane Audeguy comme c'était le cas pour moi jusque là, Nous autres sera une excellente entrée en matière.

samedi 6 juin 2009

Au Pays, de Tahar Ben Jelloun

Ben Jelloun, j'avais fait sa connaissance à travers Les Raisins de la Galère, un court roman qui m'avait convaincu de continuer la découverte de cet auteur, découverte de la littérature, côté Maghreb, version Ben Jelloun. Son dernier roman, Au pays, figurait sur le présentoire des nouveautés à la bibliothèque que je fréquente. J'y étais allée emprunter un titre de Stéphane Audeguy, émoustillée par l'article d'une autre lectrice. Est-ce parce que je pense beaucoup ''au pays'' moi aussi que j'ai commencé par Ben Jelloun ?

En tout cas c'est un roman que j'ai avalé, que j'ai bu goulûment. On lit Au pays d'une traite ; comment interrompre l'introspection de Mohamed, le personnage principal ? Comment l'abandonner avant de savoir si ses voeux sont comblés ? Mohamed vous prend en otage, vous entraîne dans ses pensées, espérant peut-être que vous allez le comprendre et intercéder pour lui auprès de ses enfants. Je n'ai pu m'empêcher de penser au Père Goriot, ce héros de Balzac abandonné, négligé par ses enfants alors qu'il leur a tout donné, a tout sacrifié pour elles.

Mohamed est un immigré marocain qui habite en région parisienne, dans le 78. Il est père de 5 enfants. Toute sa vie professionnelle, il l'a passée à l'usine Renault. Sa vie professionnelle, c'était son équilibre, sa boussole, mais voilà que la boussoe se casse : il doit prendre sa retraite. La retraite, pour quoi faire ? Mohamed est désorienté, déstabilisé, angoissé, effrayé même, car arrêter de travailler, pour lui, c'est "apprendre à s'ennuyer gentiment"(1), c'est "le début de la mort"(2), la retraite, c'est "une invention diabolique"(3). Alors que nous serions nombreux à nous dire par exemple : chouette ! j'ai désormais plus de temps pour plus de lectures ! , Mohamed, lui, appréhende ce temps libre qui lui tombe entre les mains comme un colis encombrant. Normal, il ne sait ni lire ni écrire et a toujours eu besoin de quelqu'un pour toutes ses démarches administratives. Alors lire des romans, vous n'y pensez pas ! Ses loisirs à lui, outre le fait de passer du temps avec sa famille, c'était les vacances dans son village natal, au Maroc, rituel qu'il accomplissait chaque été.

Et ses enfants, maintenant qu'il a du temps libre à revendre, peu-il en profiter vraiment ? Pas du tout ! Ils ont grandi, ont quitté le toit paternel pour vivre leur vie parfois et même souvent en contradiction avec les convictions de leur père, musulman pratiquant mais pas fanatique du tout ! Au contraire, il lui arrive de décrier les dérives constatées dans sa religion.

Mohamed n'est pas un mauvais bougre, c'est même un bon père, très affectueux, même s'il n'extériorise pas ses sentiments - question de tradition - ; c'est un bon mari et un employé irréprochable. Son drame, c'est de voir que ses enfants ont pris des chemins complètement différents des siens, mais n'était-ce pas prévisible ? Outre le conflit de génération, il y a aussi la différence des valeurs : Mohamed est resté très traditionnel, malgré ses nombreuses années en France, il est demeuré un pur marocain de l'arrière pays et très pieux. Ses enfants, qui sont tous nés et ont grandi en France, sont de vrais Français, même si en France ils sont toujours regardés comme des immigrés, des arabes. Les vacances dans le pays d'origine de leurs parents ne leur ont pas donné lenvie d'y rester : ils ne conçoivent pas y passer leur vie. En fait c'est comme si ses enfants et lui appartenaient à deux mondes différents, ne parlaient pas le même langage : c'est l'incompréhension totale. Le seul avec qui il n'a pas besoin de s'expliquer, curieusement, c'est Nabile, son neveu, celui que la société considère comme un attardé. Nabile est atteint de mongolisme ou trisomie 21. Sa soeur le lui a confié pour qu'il connaisse en France un épanouissement auquel il n'aurait pu goûter s'il était resté au pays. Nabile est trisomique, mais tellement extraordinaire !

Pour donner un sens à sa nouvelle vie de jeune retraité, Mohamed a une idée qui lui semble lumineuse - mais qui aux yeux du lecteur paraît bien naïve et chimérique : aller construire une grande maison "au bled" pour pouvoir y accueillir tous ses enfants, il va les inviter tous à le rejoindre là-bas et ils pourront vivre une vraie vie de famille.

Invitation à penser ce que serait notre vie sans le travail, réflexion sur la modernité, sur l'immigration, sur la religion, sur les coutumes, plaidoyer pour les enfants ''différents''... de nombreux ingrédients rendent ce roman savoureux. Mais il est surtout, à mon sens, un drame familial, le drame d'un père qui voit ses enfants grandir et s'éloigner de lui.


Tahar Ben Jelloun, Au pays, Editions Gallimard, 2009.

(1) : p. 26
(2) et (3) : p. 30

lundi 18 mai 2009

L'hôte indésirable, Doris Kelanou

Quel est donc cet hôte, qu'on accueille sans le connaître, ou plutôt sans le reconnaître, qui s'installe en maître dans notre maison, dans notre famille, sans que nul ne le démasque ni ne le déloge ? Il s'agit bien sûr de ce fléau qu'on préfère désigner par des périphrases du genre "la peste moderne" ou la "maladie du siècle", car rien que de la nommer vous entraîne d'emblée dans un tourbillon de souffrances, de désespérance, d'abandon vécus au quotidien par des millions et des millions de malades.
La grande majorité de ces malades, on le sait, réside en Afrique, au point qu'un habitant sur quatre, sur trois, voire sur deux selon les pays, est contaminé. Cette situation nous interpelle tous, elle inspire notamment les écrivains, pour qui la fiction devient une arme de combat contre ce virus encore "invaincu", mais -pour parodier Rodrigue dans Le Cid de Corneille - sans doute pas "invincible". la fiction permet la dénonciation des comportements qui confortent le sida. On le voit avec le roman Ne brûlez pas les sorciers de Donatien BAKA, qui déplore le fait que l'Africain, entre explication rationnelle et explication mystique, privilégie cette drnière, et ce quel que soit son degré d'instruction, ce que confirme L'Hôte Indésirable de Doris KELANOU. Mais dans ce roman, c'est particulièrement l'ignorance qui est mise au banc des accusés.

Tous périront par la faute d'un seul
L'ignorance cause la ruine de toute une famille. Avec le sida, ce n'est pas seulement "celui qui met le pied dans la rivière que le crocodile mange" (traduction littérale d'un proverbe kongo), mais tout le monde est entraîné dans une spirale infernale.
Simon avait tout pour être heureux : une femme dévouée, une belle promotion au travail qui rehausse considérablement son niveau de vie, mais il pense que cette amélioration, il doit en quelque sorte la "prouver". En effet, à Mboka-Bissengo*, ville bien nommée, il faut extérioriser sa richesse, par exemple en étant capable d'entretenir des maîtresses. Simon, comme Lopo dans Ne Brûlez pas les sorciers, agit par suivisme, sans réfléchir aux conséquences de ses actes. plus grave, il néglige des précautions simples comme les préservatifs. Le Pape a beau jeter le discrédit sur ces derniers, leur utilisation aurait pu protéger de nombreuses vies.

Or à Mboka-Bissengo, l'apparence est reine : un homme ou une femme physiquement vigoureuse ne saurait être porteuse de la maladie. Ainsi Simon reçoit le virus de sa maîtresse - qui auparavant monnayait son "fruit maternel" pour subsister -, le transmet à sa femme, qui le transmettra à son tour leurs jumeaux. Ils meurent tous l'un après l'autre. Dès les premières pages, le narateur omniscient qui rapporte l'histoire ne ménage pas le lecteur quant à l'issue funeste du récit et à ce qui la génère : le sida. Mais les protagonistes, eux, l'ignorent ; ils mettront en cause la sorcellerie.

La pantomime du mariage
Le sida constitue-t-il le seul facteur de destruction massive des familles ? Il n'est en réalité, nous fait comprendre Doris KELANOU dans son roman, que la conséquence visible d'un fléau bien plus insidieux : l'infidélité. L'Hôte Indésirable est aussi bien un cri de révolte contre le sida qu'une invitation à réfléchir sur le sens du mariage. En vérité, on devrait parler de pantomime du mariage, car les voeux échangés par les époux, les serments de fidélité jurés sont souvent pour ne pas dire toujours trahis. Doris KELANOU dénonce la perte de valeur de la parole donnée. pourquoi vouloir à tout prix s'unir par les "liens sacrés du mriage" alors que ce mot "sacré" ne représente plus grand chose ?
La désacralisation de la parole donnée ne s'observe pas seulement au sein du couple. A tous les niveaux le déshonneur, le manquement à ses engagements gâtent le bien-être commun : mères ou pères de famille vis à vis de leur progéniture, médecins, avocats, policiers, enseignants, hommes d'état... tous sont de mauvaise foi .

Doris KELANOU fait le procès de la modernité, avec le déferlement des vices qui la caractérise. Elle dénonce également les pratiques qui font que l'Afrique se porte mal : dégradation de l'appareil médical ; superstitions (un simple bec de lièvre, malformation congénitale, suffit à diaboliser un enfant) ; manque d'initiatives peronnelles pour s'en sortir, prolifération des sectes... en sont quelques exemples. Bref voici un roman - le premier de l'auteur - qui se veut pédagogique.

* Mboka-Bissengo : nom imaginaire formé par l'association de deux mots du Lingala, qui pourrait se traduire par "pays des plaisirs ; pays où on profite de la vie"

jeudi 7 mai 2009

Perles de Verre et Cauris brisés, d'Aurore COSTA

Oui, je sais, je sais, je n'ai pas donné signe de vie ces derniers temps. Pourtant ce n'est pas faute de lecture. Que voulez-vous que je vous dise ? Je suis actuellement une grande pécheresse : je passe des jours et des jours sans avoir le temps ni de lire ni d'écrire, mais je vais essayer de me faire pardonner en vous parlant de ma dernière lecture : le second roman d'Aurore COSTA.


Aurore COSTA fait partie de ces auteurs dont le talent dormait tranquillement, attendant son heure et des circonstances favorables pour éclore, je dirais même pour fuser. Ayant été muselé trop longemps, ce talent s'exprime maintenant avec force et vigueur. Son premier projet d'écriture, Aurore COSTA n'a pu le traiter en un seul volume. Ainsi, après Nika l'Africaine, que je m'étais empressé de recommander aux internautes car j'avais moi-même trouvé du plaisir à le lire, voici Perles de verre et cauris brisés, qui se présente comme la suite de Nika l'Africaine.

Si ce dernier raconte l'Afrique avant l'arrivée des Européens, avant la colonisation, jusquà la découverte les uns des autres, dans Perles de verre, c'est cette rencontre entre les deux continents, cette fréquentation mutuelle qui est au coeur du roman. Le titre d'ailleurs met les deux civilisations en présence à travers les mots "perles" et "cauris". Quant à l'illustration de couverture, elle va jusqu'à suggérer le brassage, l'union : on voit en effet un jeune homme blanc aux pieds d'une belle jeune fille noire, dans une posture galante.

Mais il n'est pas question de vous raconter toute l'histoire, il vous suffit d'imaginer une jeune adolescente, choyée, gâtée par ses parents qui exaucent le moindre de ses désirs, le moindre de ses caprices plutôt. Les nombreux employés de la maison l'ont compris : la fille des maîtres est reine chez elle et tous lui doivent obéissance, encore faut-il que les désirs de la reine ou la princesse soient dans la limite du raisonnable.
Or ne voilà-t-il pas que Laulinda jette ses yeux sur Miguel, le jardinier, et lui cause toutes sortes de misères pour attirer son attention ? Miguel sait que s'intéresser à la fille des maîtres ne lui attirera que des ennuis, il résiste farouchement, mais l'amour se glisse maliceusement dans leurs deux coeurs et les pousse à assumer leur attirance mutuelle. Les conséquences sont immédiates et irréversibles : comme punition, Miguel est envoyé en colonie, au grand désespoir de Laulinda qui, contre toute attente, ne renonce pas à son amoureux malgré les menaces de ses parents. Elle préfère quitter le manoir familial, le confort, l'amour des siens, elle préfère quitter son Portugal natal pour essayer de retrouver son Miguel aux colonies. Point n'est besoin de préciser que ses parents la renient.
Voilà comment Laulinda débarque sur les côtes africaines, avec quelques économies qui se dilapideront vite au contact de ses compatriotes cupides, qui voient en elle une "fille à papa" dont ils pourront profiter. Lorsqu'ils apprennent ses déboires, tous lui tournent le dos. Laulinda se retrouve à la rue, seule une autochtone d'un certain âge, Naboa, lui tend la main : c'est le début d'une amitié sincère entre une jeune fille blanche et une dame noire ; elles ne se quitteront plus.

J'ai apprécié la subtilité avec laquelle Aurore COSTA a fait le lien avec le premier roman, comment le destin de Laulinda et de Miguel croise progressivement celui de Kinia, la fille de Nika, héroïne du premier roman.
Bref si vous ne connaissez pas encore cet auteur et si vous recherchez une lecture agréable pour le week-end qui s'annonce, alors vous savez quels titres demander à votre libraire.

Bonne lecture !

vendredi 20 février 2009

Interview de Gaston Mbemba-Ndoumba

Mbemba-Ndoumba a bien voulu nous accorder un entretien, intéressant pour ceux qui souhaitent prolonger l'exploration de son Coup de Théâtre.
Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce Coup de théâtre, qui touche le domaine littéraire, alors que vos livres sont en général essentiellement socioculturels, je citerai par exemple Ces Noirs qui se blanchissent la peau : la pratique du « maquillage » chez les Congolais ?
J’ai une formation en sciences sociales et lorsque j’écris, je ne me préoccupe pas de la classification de mes ouvrages. Il se trouve que ceux-ci sont essentiellement socioculturels. Dans ma démarche, je suis plus porté vers une quête de sens et j’essaie de rendre intelligible la vie quotidienne des gens ordinaires pour atténuer les tensions et les angoisses sociales. Je me réjouis que mon dernier ouvrage soit classé en littérature, ça c’est un coup de théâtre ! Ce n’était pas mon intention de départ. Je croyais avoir écris un ouvrage d’Anthropologie du théâtre.

Comment présenteriez-vous votre ouvrage : comme une ‘‘histoire du théâtre congolais’’ ou plutôt comme l’histoire de votre coup de foudre pour le théâtre ? En effet votre livre se présente comme un ouvrage critique sur la pratique du Théâtre au Congo, comme le suggère le sous-titre « Histoire du théâtre congolais ». Pourtant il n’est pas exempt d’une certaine subjectivité : vous employez d’ailleurs assez souvent la première personne du singulier et l’expression « mon univers théâtral », dans le chapitre liminaire, pour justifier le titre est assez explicite.
C’est tout cela en même temps. Avec beaucoup de pudeur j’aurais dû intituler mon ouvrage « histoire incomplète du théâtre Congolais ». J’ai passé des nuits blanches pour tenter de trouver un titre. C’est celui là qui s’est imposé. Il y a toujours une part de subjectivité dans tout ce que nous faisons. Cela peut être une source de motivation pour tendre vers l’objectivité. C’est le cas du journaliste qui nous donne des informations chaque soir. Il lutte chaque jour contre sa subjectivité pour essayer de donner une information objective. Mais son appartenance à une classe donnée peut être un obstacle. Chacun de nous est marqué socialement. En écrivant ce Coup de théâtre, j’ai lutté à chaque instant contre ma subjectivité. Je ne sais pas si j’y suis arrivé, c’est au lecteur de le dire.

La première partie du livre fait bien l’historique du théâtre au Congo, qui voit l’émergence de troupes amateurs dans les années 80 (une trentaine selon vos sources) avec, en tête de proue, le Rocado Zulu Théâtre de Sony Labou Tansi, le Théâtre de l’Eclair d’Emmanuel Dongala et la Troupe Artistique Ngunga de Matondo Kubu Turé, cette dernière occupant une place de choix dans votre livre eu égard au nombre de chapitres qui lui sont consacrés (5 chapitres), contrairement aux deux premiers qui n’occupent que l’espace d’un chapitre chacun. Pourquoi cette inégalité de traitement entre ces trois troupes principales ?
SO.MA.DO, c’est le nom qui a été donné aux trois enfants terribles de l’âge d’or du théâtre au Congo. SO comme Sony Labou Tansi (avec le Rocado Zulu Théâtre), MA comme Matondo Kubu Turé (avec la Troupe Artistique Ngunga), et DO comme Emmanuel Dongala (avec le Théâtre de l’Eclair). Il y en avait d’autres mais ces trois là étaient des artistes dans l’âme. Sony se servait du théâtre pour faire la critique de la gestion du pouvoir public. Dongala fut un esthète. Il était chaque jour préoccupé par la beauté du geste au théâtre. Matondo a fait la rupture épistémologique de la création théâtrale. Cette rupture peut se résumer en quelques points :
1-Disparition du metteur en scène en tant que personne physique remplacée par la mise en scène collective (dans les sociétés africaines c’est généralement le groupe qui l’emporte sur l’individu : à l’image de la palabre. La mise en scène devient une construction collective).
2-Au théâtre le texte n’est plus incontournable. Il devient un élément ordinaire comme bien d’autres. Dans cette approche le chant, la musique, la danse, le silence, l’expression corporelle et la parole deviennent des éléments fondamentaux. Ces éléments caractérisent notre univers social.
3-Le public est un acteur qui participe au déroulement de la pièce de théâtre. Il peut réagir et applaudir à chaque séquence(en occident le public est plongé dans le noir et dans le silence, donc supprimé, jusqu’à la fin de la pièce).
4-Les comédiens peuvent jouer sur la scène mais également dans chaque espace qu’offre la salle de représentation… Cette vision peut aussi être un coup de théâtre parce qu’elle est politiquement incorrecte, elle sort des sentiers battus.

On constate aussi l’absence de chapitre consacré au théâtre national, on aurait aimé connaître de façon plus approfondie son expérience, son répertoire, bref son histoire comme vous l’avez fait pour les autres...
Un esprit puissant du siècle dernier, Amadou Hampaté Ba, écrivait : « En Afrique lorsqu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».La quasi totalité des bibliothèques de notre pays ont été décimées par des guerres successives ou par des maladies en tout genre. Je voudrais dire par là qu’il est difficile aujourd’hui d’accéder aux archives dans notre pays. Parce qu’elles n’existent pas. Lors de mon dernier voyage à Brazzaville en 2006 j’ai remué ciel et terre pour trouver une personne ou un document susceptibles de me retracer l’histoire du théâtre national, mais je n’ai pas trouvé. Je reconnais volontiers qu’une fiche historique sur le théâtre national aurait été indispensable dans cet ouvrage, mais hélas nos bibliothèques brûlent chaque jour. D’où l’idée de développer d’autres moyens de conservation comme Internet ou ce ‘‘coup de théâtre’’.

A la fin du livre, vous faites une « proposition de mise en scène d’une pièce de théâtre », il s’agit précisément d’une pièce de votre création, intitulée Méza Aminata, roi des Kongo, pouvez-vous nous en parler, surtout que le héros semble être un double de l’auteur ?
Effectivement « Méza Aminata, roi des kongo » est une pièce que j’ai écrite en 1995 lorsque j’étais étudiant à Toulouse. Dans cette pièce j’essaie de mettre en relief les dérives d’un roi imbu de sa personnalité dans l’exercice du pouvoir. Dans ce genre de situation les conséquences sont souvent dramatiques, c’est le cas de ce royaume dont l’histoire se termine dans une révolte et un bain de sang. C’est ce qui arrive dans un pays lorsque les citoyens sont privés des libertés et que tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains d’un seul homme. Il n’y a plus que le théâtre pour rétablir les choses. C’est très possible que le héros de cette pièce soit le double de l’auteur. Et pourtant chaque jour il essaie de lutter contre sa subjectivité pour créer avec d’autres une société de partage.

Cette proposition de mise en scène ne risque-t-elle pas d’être inopérante si les personnes susceptibles de s’intéresser à cette pièce et de la mettre en scène n’ont pas accès au texte ? Comment se procurer cette pièce ?
Le texte n’a jamais été publié. C’est encore un manuscrit qui dort dans mes cartons (archives). Sa publication ne saurait tarder.

N’aurait-il pas été judicieux de faire également une place dans votre livre à ce qu’on pourrait appeler le théâtre populaire ? Je pense aux sketches télévisés très prisés par le public des deux Congos, avec des personnages devenus célèbres comme ‘‘sans souci’’, ‘‘pantalon zoba’’ et j’en oublie... Aujourd’hui des créations ivoiriennes font fureur sur le marché...
Vous avez raison j’aurais dû. C’est pour cela qu’en revisitant ce texte et avec un peu de recul le titre le plus parlant aurait été « histoire inachevée » ou simplement « histoire incomplète…. Mais comme dit un dicton populaire « une œuvre d’art n’est jamais terminée », celle-ci ouvre un débat. Au début de mon ouvrage j’ai pris soin d’avertir le lecteur que je voulais raconter l’histoire du théâtre congolais d’expression française. Cet avertissement me protège pour que le lecteur ne me reproche pas d’avoir exclu délibérément des formes très variées de théâtre qui existent dans notre pays. Le théâtre populaire remplit sûrement une fonction sociale. Mais je crains qu’il ne devienne une sorte « d’opium du peuple » (Karl Marx), qu’il endorme la conscience du peuple, qu’il empêche les citoyens de réfléchir à leurs conditions sociales. J’ai voulu parler d’un théâtre d’action qui libère les citoyens. Un théâtre d’avant-garde qui accompagne les femmes et les hommes pour tenter de trouver des solutions à leurs problèmes. Un théâtre qui interpelle les pouvoirs publics. Enfin un théâtre qui permet à chaque citoyen de prendre la parole sur la place publique sans être inquiété, à l’image d’Aimé Césaire dans « Cahier d’un retour au pays natal », de Jacques Roumain dans « Gouverneurs de la rosée » ou de Cheikh Hamidou Kane dans « l’Aventure ambiguë ». Et ça c’est un vrai coup de théâtre.

Un dernier mot ?
J’invite ceux qui ont un peu de temps à découvrir ce coup de théâtre.

lundi 16 février 2009

La Vie et demie, Sony Labou Tansi

"J'écris ou je crie pour forcer le monde à venir au monde"
Dessin de Teddy.

Je soussigné cardiaque déclare que quand on a une Conscience de tracteur, on peut vivre Une Vie et demie dans une Parenthèse de sang. Dès lors, il est impossible de dissoudre son Etat honteux dans Les Yeux du Volcan. Nul besoin de préciser que sonne alors l’heure du Commencement des douleurs : L’Anté-peuple, c’est vous !

Voilà rappelés quelques titres de l’oeuvre riche et novatrice d’un auteur phare : Sony Labou Tansi. La publication, en 1979, de son premier roman, La Vie et demie, fait de lui un grand écrivain de la littérature africaine francophone. Avec les publications suivantes, il en devient même le chef de file. Ses œuvres annoncent en effet une rupture avec les générations précédentes d’écrivains africains.
Sony Labou Tansi, c’est l’imagination créatrice, c’est la verve insolente, c’est la liberté de jeu avec la langue française, devenue pâte qu’on modèle à son goût, pour donner forme à son imagination. Des rapprochements ont été faits avec l’œuvre du Sud-Américain Gabriel Garcia Marquez, mais quel livre ne respire pas les effluves de l’intertextualité ? Le sage Salomon va jusqu’à dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ; en littérature on parlerait plutôt de renouveau.
Auteur d’une quinzaine de pièces de théâtre et metteur en scène, Sony était à la tête de sa propre troupe : le Rocado zulu théâtre, qui a connu du succès à Brazzaville et en Europe. Il a publié six romans dont le dernier, Le Commencement des douleurs, à titre posthume. C’est également après sa mort que le grand public aura accès à sa poésie.



LA VIE ET DEMIE

C’est l’histoire d’une dictature dans un pays imaginaire de l’Afrique noire, la Katamalanasie. Face à cette dictature commencée par le Guide Providentiel et qui sera poursuivie par ses successeurs, il y a un opposant : Martial. Celui-ci sera mis à mort par le Guide, mais ne disparaît pas pour autant puisqu’il apparaît à son ennemi, continue sa lutte contre lui, notamment par l’intermédiaire de sa fille Chaïdana, seule rescapée de la famille de Martial. Elle fera mourir les uns après les autres les membres de ce gouvernement dictatorial en utilisant ses charmes. Le roman s’inscrit d’emblée dans le monde de la fable, comme le précise l’auteur lui-même dans l’avertissement qui précède le texte romanesque, c’est-à-dire un monde qui se traduit par l’invraisemblable, le fantasmagorique. Il s’agit en fait d’ « annales burlesques de régimes dictatoriaux successifs ». Au-delà de la satire politique, la Vie et demie pose des questionnements philosophiques, comme en témoignent les extraits suivants, sur la solitude.
Le premier en parle comme d’une chose irrémédiable pour l’homme :

« La solitude. La solitude. La plus grande réalité de l’homme c’est la solitude. Quoi qu’on fasse. Simulacres sociaux. Simulacres d’amour. Duperie. Tu es seul en toi. Tu viens seul, tu bouges seul, tu iras seul ». (p. 37)

Cependant, même si les relations humaines ne sont que des « simulacres », ceux-ci sont indispensables à l’homme. C’est ce que le second extrait, en prolongeant la réflexion sur la solitude, donne à voir :

« Là le monde était encore vierge (Chaïdana et Martial, les jumeaux de Chaïdana la mère, nés d’un viol, se sont enfuis sous les instances du fantôme de leur grand-père Martial pour échapper à la vengeance du Guide et se sont retrouvés dans la forêt), et face à l’homme, la virginité de la nature restera la même impitoyable source de questions, le même creux de plénitude, dans la même bagarre, où tout vous montre, doigt invisible, la solitude de l’homme dans l’infini des inconscients, et ce désespoir si grand qu’on finit par l’appeler le néant et qui fait de l’homme un simple pondeur de philosophies. (…) La bagarre contre le vert durait déjà depuis deux ans. Deux ans et de grosses poussières. Ils arrivèrent dans la zone de la forêt où il pleut éternellement. Le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles a quelque chose d’affolant. Il fatigue les nerfs. Martial Layisho et Chaïdana se bouchaient les oreilles, mais le monde du silence était aussi affolant que celui du tac-tac des gouttes d’eau sur les feuilles. (…)
On a besoin des autres : de n’importe quels autres.
Ils essayaient parfois d’écouter la chorale des bêtes sauvages, la symphonie sans fond de mille insectes, ils essayaient d’écouter les
odeurs de la forêt comme on écoute une belle musique. Mais ils s’apercevaient que l’existence ne devient existence que lorsqu’il y avait présence en forme de complicité. Les choses leur étaient absolument extérieures et c’était eux et seulement eux qui essayaient tous les pas vers elle. Ils avaient soif du vieillard aux blessures
(Martial), ils avaient soif de Layisho (qui les a élevés) et Chaïdana, ils avaient soif des miliciens et de leurs emmerdements (ils sont entre autres connus pour leurs viols), ils avaient besoin de l’enfer des autres pour compléter leur propre enfer. Les quarts ou les tiers d’enfer, c’est plus méchant que le néant. » (p. 88-89)

Les références renvoient à l’édition de poche de La Vie et demie, Editions du Seuil, (Collection « Points »).

mardi 10 février 2009

Un coup de théâtre, de G. Mbemba-Ndoumba


Savez-vous qui est à l’origine de la création du C.F.R.A.D, le théâtre national du Congo, qui donnera naissance à la Troupe nationale ? Connaissez-vous les grands noms du théâtre congolais, dramaturges, metteurs en scène et comédiens ? Saviez-vous que des pièces comme Sotoba Komachi de Yukio Mishima figuraient, dans les années 80, au répertoire du « Théâtre de l’Eclair », la troupe d’Emmanuel Dongala ? Si ce n’est pas le cas, vous vous réjouirez d’apprendre la récente parution, chez L’Harmattan, de l’essai Un coup de théâtre, Histoire du théâtre congolais, par Gaston Mbemba-Ndoumba, qui a déjà publié, chez le même éditeur, plusieurs ouvrages dont La femme, la ville et l’argent dans la musique congolaise (2007) ; Ces Noirs qui se blanchissent la peau (2004).




Cet ouvrage répond à un réel besoin de documentation, car si une bibliographie plus ou moins consistante existe sur la prose (roman/nouvelle) et même la poésie congolaises, il y a encore peu d’ouvrages généraux consacrés exclusivement au Théâtre congolais, qui a pourtant été foisonnant à une certaine époque.

Pour ma part ce livre m’a fait revivre ma « première fois » au théâtre. Quel âge avais-je ? Je ne m’en souviens plus, mais c’est un des beaux moments que j’ai vécus avec mon père qui, en matière de culture, de littérature, est celui qui a éclairé – cultivé ? – ces prédispositions en moi. Il m’emmena un soir au C.F.R.A.D., que je découvrais pour la première fois et je fus émue par l’histoire aussi bien que le jeu scénique des comédiens de la troupe nationale, dans l’adaptation théâtrale des Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain. Cette première fois fut si émouvante que, plus tard, je retournai plusieurs fois au théâtre, au C.F.R.A.D ou ailleurs, en solo ou avec des amis. Je me souviens notamment de la pièce La Rue des Mouches, jouée par le "Rocado Zulu Théâtre". Je crois que Sony était déjà décédé. J’avais même commencé moi-même une initiation théâtrale dans le club ‘‘Autopsie’’, hébergé par Léopold Pindy Mamonsono, écrivain, journaliste, Président de l’Association des écrivains congolais.

Liss, interprétant un texte de Sony Labou Tansi, lors du 3e anniversaire de la disparition de celui-ci (juin 1998).

Outre la critique d’œuvres diverses et la lecture de nos poèmes respectifs, qui étaient soumis à l’appréciation de tous, nous avions constitué une sorte de troupe de théâtre avec, comme metteur en scène, le doyen MOUANGA SENGA.






Une photo de famille à la fin du spectacle, au cercle culturel rebaptisé du nom de l'écrivain. Les membres de la ''troupe'' du club Autopsie sont ''en tenue''. On y voit également la poétesse Marie-Léontine TSIBINDA (en robe rouge), qui fut membre du Rocado Zulu Théâtre, juste à côté de l'artiste Nicolas Bissi. Liss est encadrée, à gauche par le journaliste radio Apollinaire Singou Basseha, à droite par le professeur Antoine YILA, de la Fac des Lettres. A l'extrême droite une des filles de Sony.


Nous interprétions toutes sortes de textes, poétiques surtout. Avant que les guerres ne nous dispersent, nous répétions même une pièce entière. Cette époque-là est une belle part de ma jeunesse... Tiens, je suis donc vieille ? Oh que le temps passe vite !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.

Bon, je cite encore du Baudelaire, pardonnez-moi. Alors ce Coup de théâtre ? Parlons-en ! Pourquoi « Coup de théâtre » ? Le titre me plaît bien car il joue sur les mots. Un ‘‘coup de théâtre’’ est, au théâtre, un retournement de situation inattendu, une ‘‘surprise’’ dans le déroulement de l’intrigue. Et pour les troupes qui émergent au Congo à partir des années 80, le théâtre doit avoir cette fonction : bousculer l’ordre des choses– ou le désordre ? – établi par les pouvoirs politiques qui ne sont pas à la hauteur des attentes du peuple, surprendre ceux qui croient avoir la main-mise sur les consciences.
Mais c’est aussi un ‘‘coup de théâtre’’ que ce coup de maître de Gaston Mbemba-Ndoumba qui dévie un peu de sa trajectoire habituelle et nous montre qu’il peut aussi s’intéresser aux lettres congolaises. Il apparaît, in fine, que l’auteur fut, ou est toujours, un passionné de théâtre.

En tout cas le livre évoque toutes les questions, tous les problèmes que pose la pratique du théâtre dans l’environnement sociopolitique actuel, aussi bien qu’il rappelle quels furent les succès de ce théâtre congolais, qui a tout de même reçu des distinctions internationales.

Gaston Mbemba-Ndoumba, Un coup de théâtre, L’Harmattan, décembre 2008, 11.50 €.