mercredi 29 juillet 2009

Entretien avec Dominique Ngoïe-Ngalla

Voici une interview que Dominique Ngoïe-Ngalla m'avait accordée il y a quelques années (2002). Elle était destinée à être publiée dans le journal NGOUVOU, une revue pour jeunes collégiens, publiée au Congo-Brazzaville. Dominique Ngoïe-Ngalla est enseignant et écrivain. J'ai eu la chance de l'avoir comme professeur en première année de Fac. C'est quelqu'un qui a beaucoup de modestie, et pourtant c'est une "tête bien faite", (ce n'est pas pour autant qu'elle n'est pas "bien pleine"), j'emprunte l'expression devenue consacrée de Montaigne. J'ai beaucoup de respect pour lui.

"un écrivain qui n'est pas à la cause du petit peuple n'en est pas un"

Qui êtes-vous, Ngoïe-Ngalla ?
J'ai exercé à l'université Marien-Ngouabi pendant près de 25 ans. Je me suis retrouvé dans plusieurs départements : le département de Lettres où j'ai enseigné le latin, le département de philosophie où j'ai enseigné le grec et bien sûr le département d'Histoire où j'ai enseigné l'histoire des anthropologies. A la suite de la guerre j'ai dû partir, je dois dire que j'ai eu beaucoup de chance d'avoir survécu. J'ai perdu tous les miens. Et je me suis retrouvé comme par hasard ici en France : des personnes de charité m'ont trouvé à Abidjan et m'ont demandé, après la lecture de la Lettre d'un pygméee à un Bantou de les suivre ici en France pour quelques conférences dans leur ville puis, chemin faisant, ils ont trouvé à m'employer un peu à l'Université d'Amiens, pour quelques temps.

Ceux qui ont eu la chance de vous cotoyer savent ce que vous représentez intellectuellement, malheureusement votre oeuvre souffre d'une certaine méconnaissance et connaît des difficultés de publication.
Je n'ai pas été publié parce que, dans notre pays, il y a quand même des partis pris. Le ministère de l'Education nationale a publié ceux qu'il a voulu publier. je ne lui en veux pas, modestement je reconnais la valeur de ceux qui ont été publiés. je m'en tiens là. S'il y a des personnes qui s'intéressent à ce que j'ai fait, ces personnes sont bien gentilles.

Quels sont les thèmes qui vous inspirent le plus, ceux qui vous tiennent le plus à coeur ?
Les thèmes, c'est le monde comme il va, le monde ne va pas très bien, et la nécessité pour tout intellectuel d'être impliqué. Malheureusement, les intellectuels, plus le monde avance, moins il y en a, parce que l'intellectuel tel que je le comprends, moi, c'est avant tout un instituteur du peuple et qui s'engage pour les causes du petit peuple. Et je remarque qu'en Afrique, il y a de grands universitaires, mais des intellectuels, est-ce qu'il y en a beaucoup ? Les gens qui se battent, qui se sacrifient pour dire la cause du peuple, je n'en vois pas beaucoup et c'est peut-être parce que je m'engage dans ce combat qu'on ne me publie pas. Bon, je ne regrette rien.

Quel regard portez-vous sur la situation présente au pays, et qui peut se traduire entre autres par une ''fuite de cerveaux" ? On constate par exemple qu'un certain nombre d'écrivains et professeurs congolais exercent actuellement à l'étranger.
Mais c'était prévisible ! Lorsqu'il y a une guerre, le retour à l'ordre prend beaucoup de temps, ça renaît petit à petit. Il faut que l'Etat s'efforce de remettre en confiance ceux qui sont partis, parce qu'ils ne sont pas partis sur un coup de tête, leur vie était en danger. Les chose qui sont arrivées le sont du fait que les intellectuels n'ont pas travaillé. Je ne diabolise personne, aucune ethnie n'a l'exclusivité de la violence, nous sommes tous coupables, que ce soit ceux qui ont repris le pouvoir ou ceux qui ont été chassés. On devrait tout de suite se remettre tous ensemble pour rebâtir ce pays, n'attendons rien de l'Occident, l'occident ne rebâtira pas l'Afrique.

Si on vous demandait quels sont les écrivains pour lesquels vous avez beaucoup d'estime ?
L'estime, en ce moment... Eh bien je me tourne vers les gens que j'ai rencontrés ici, ce sont des philosophes, Pascal BRUTNER par exemple, quel engagement ! quelle humilité ! mais on ne le voit pas à la télé. Il m'a fallu du temps pour le découvrir, j'aime bien sa logique, ça c'est un intellectuel !
Maintenant les autres, ils font beaucoup de bruit, ils sont brillants, c'est des grands crivains, mais un grand écrivain qui n'est pas à la cause du petit peuple n'en est pas un. Victor Hugo a fini en prison parce qu'il défendait le peuple, il était du côté de la justice et des petits, c'est ça l'écrivain. Maintenant il y en a qui reçoivent des prix, Dieu sait qu'est-ce qu'on récompense à travers ce prix.

Un dernier mot ?
Je crois que j'ai tout dit. Mes étudiants qui m'ont suivi pendant 25 ans savent que je suis resté exigeant sur la justice. Il n'y a que la justice qui puisse nous refaire et nous honorer comme humains, tout le reste, c'est des bavardages.


Dominique Ngoïe-Ngalla a publié des nouvelles, par exemple L'ombre de la nuit ; des ''lettres'' : Lettre à un étudiant africain, Lettre d'un pygmée à un bantu... ; des poèmes, par exemple Poèmes rustiques ; des essais, par exemple Le retour des ethnies. La violence identitaire ; un roman, Route de nuit.

mardi 21 juillet 2009

La Vache laitière noire, de Noëlle Bizi Bazouma

Voici un roman que j'avais lu bien avant d'avoir un blog et dont j'aurais voulu parler si j'en avais alors ; et il y en a un certain nombre dans ce cas, surtout lorsque l'auteur ne draine pas encore des masses de lecteurs derrière lui, c'est une manière pour moi de l'encourager à poursuivre sa voie, même si le grand lectorat n'est pas encore au rendez-vous.

En ce qui concerne La Vache Laitière Noire, j'avais tout de suite apprécié la manière de l'auteure de traiter de façon métaphorique la question du sous-développement des pays du tiers-monde, ceux de l'Afrique noire en particulier. En fait Noëlle Bizi Bazouma aurait peut-être pu écrire un essai, mais comme on le sait, celui-ci est soumis à certaines contraintes et a en outre un public moins large que le roman.

L'auteure met les points sur les "i" dès le départ, dans un avant-propos qui montre un étudiant déçu, enragé même au sortir d'un cours portant sur le sous-développement, l'équation sous-développement = Afrique noire = pauvreté, famine, dictature, sida, guerres ethnique et tribales etc. lui semblant trop "réductionniste". Il se met à s'interroger sur l'Histoire et le devenir des pays africains, par exemple :

"Comment se fait-il que l'Africain qui à l'état sauvage, (non contact avec des cultures extérieures à la sienne), avait inventé sa pirogue pour affronter les rivières, les fleuves et les mers qui nécessitaient la connaissance des lois de l'eau, s'esr par la suite révélé non ingénieux ?" (p. 13)

C'est à une série de questions de ce genre que le livre tente de répondre. Le personnage principal, Afro, a hérité de son père une vache qu'il tenait lui-même de son père. Cette vache met bas régulièrement et assure sa subsistance. Mais un étranger arrive, convoite cette vache au pelage noir qui est en si bonne santé et donne un si bon lait. Il fonde des projets sur cette vache qui va lui permettre de s'enrichir et alimenter par la même occasion la contrée d'où il vient et qui est en manque de lait. N'ayant pas réussi à obtenir le consentement d'Afro pour ces projets, il le lui arrache par des moyens sournois. C'est le commencement des emmerdes pour Afro et les habitants de son village, qui vont peu à peu délaisser leur mode de vie pour adopter celui de l'étranger, être dépendant de lui, adopter jusqu'à ses besoins qui pourtant sont inadaptées à leurs propres réalités.

Ce roman, publié en 1995, tente de mettre en lumière un pan de l'histoire qui était souvent occulté jusqu'à ces dernières années : le rôle de l'esclavage et de la colonisation dans l'histoire. L'auteure n'épargne pas les Africains qui ont eux-mêmes ouvert la boîte de Pandore et ne font pas grand-chose pour la déloger de chez eux.

La Vache Laitière Noire, premier roman de Noëlle BIZI BAZOUMA, Editions CEMHO, Lille, 1995, 154 pages.
L'auteure a publié divers ouvrages : sur la santé, pour la jeunesse, des romans. Vous pouvez consulter sa page sur le site des écrivaines africaines.

dimanche 12 juillet 2009

Hermina, de Sami Tchak

En attendant que les Filles de Mexico ne viennent frapper à ma porte, je me suis laissée tenter par Hermina. C'est le deuxième roman de Sami Tchak que je lis, après Place des fêtes.

Heberto, prof de lycée, est logé chez les Martinez. Leur fille, Hermina, 16 ans, le fascine au point de lui inspirer l'écriture d'un roman qui porterait son nom : Hermina. Heberto a mis un terme à sa profession d'enseignant pour se consacrer à l'écriture, mais ce n'est pas facile de "coudre la vie avec le fil doré des mots" (p. 12). C'est à l'école du vieux Santiago, le héros du Vieil homme et la mer, qu'il se mettra d'abord pour faire éclore ses talents d'écrivain. C'est lui qui remplace le petit garçon dans le roman d'Ernest Hemingway et accompagne le vieux dans sa barque, essayant de recueillir un peu de la sagesse et de la profondeur de celui-ci.

La référence à d'autres romans est permanente dans Hermina. Après l'hommage au Vieil homme et la mer, que le lecteur devine dès les premières pages, suivront d'autres textes choisis essentiellement pour leurs morceaux choisis sur la sexualité : celle-ci apparaît dans le roman comme étant le lieu d'où partent et où aboutissent tous les chemins. La sexualité est en tout cas l'encre dans laquelle Sami Tchak trempe sa plume pour dire le monde, un monde où société rime souvent avec solitude, où on ne trouve souvent sa place qu'en "jouant les singes", où on est parfois obligé de s'exiler pour donner des ailes à ses ambitions, un monde qu'on est tenté de fuir par l'écriture, même s'il s'agit de l'écriture de ses fantasmes.

A propos du corps humain dans tous ses états, des parties intimes notamment dont l'auteur de Place des fêtes parle sans tabou, on peut lire ceci dans Hermina :

Il avait d'abord eu envie d'écrire un essai politique, avant de juger ce projet plutôt futile, pour rêver de construire un univers en faisant passer par le corps afin de les ramener à la portée de tout le monde les idées philosophiques qui l'avaient fasciné, lui. Sa passion pour les femmes serait-elle venue de là ? Peut-être. (p. 34)

Ce passage sonne comme un avertissement à ceux qui ne comprendraient pas ou prendraient mal cette prédominance du sexe dans les romans de l'auteur. Cette explication change-t-elle le regard du lecteur ? On aime ou on n'aime pas. De toutes façons, dans tout livre, il y a des choses qu'on apprécie moins que d'autres. Ou qu'on aime plus que d'autres, c'est selon. Moi ce que j'ai apprécié dans ce roman, c'est cette posture de l'écrivain qui se met en scène et qui donne son avis sur l'écriture, s'exprime sur ce que peuvent être les difficultés entravant le chemin d'un jeune auteur vers son ascension. Cette mise en abyme, on la rencontre souvent chez les écrivains.

J'ai aussi aimé le fait que l'auteur célèbre d'autres auteurs, j'ai particulièrement aimé le passage sur Ananda Dévi, que j'avais découverte avec Eve de ses décombres, qui vous fait s'incliner devant sa beauté, j'entends beauté du texte. Je n'ai pas encore vérifié si Sami Tchak a réellement publié un article sur la Mauricienne ou s'il profite de l'espace de son propre roman pour parler du roman Soupir et rendre hommage à la plume de l'auteure, jugez plutôt par vous-même :

"Il lisait les journaux surtout le matin, mais les livres constituaient toujours sa principale passion. C'est au cours de cette période, où il sortait seul, qu'il était tombé sur un article traitant de Soupir d'Anada Dévi, un roman qu'il n'avait pas lu. L'auteur de l'article était S.T., un critique littéraire très connu. ''Soupir, avait écrit S.T., est un univers où les personnages semblent condamnés à l'enfer avant d'avoir même tenté de pécher, où l'amour et le sexe ouvrent toujours les vannes derrière lesquelles la folie bat son tambour [...] Ici, l'amour engendre des démons, sème sur sa route des cadavres et des histoires pas faciles à dire. [...] (Le sexe) est l'entrée assez visible vers des zones dont l'obscurité s'épaissit au fur et à mesure que l'on croit avancer vers la lumière. La relation intime à deux renvoie à la solitude, dévoile l'impossible communion des êtres. Le monde dévien, c'est le monde de la beauté douloureuse, des douceurs amères [...] On met du temps avant de s'apercevoir qu'il n'y a pas de chemin, qu'on ne peut pas avancer, qu'en fait, sur les pistes d'Ananda Dévi, le lecteur va à la rencontre de sa propre solitude, que les fragments de destins qu'il tente de reconstituer comme dans un puzzle existentiel constituent autant de morceaux de son propre être éparpillé entre le désir ardent de prendre en main son destin, la rage impuissante et enfin la résignation [...]" (p. 116-117 )

Ce qui est curieux, c'est qu'on peut ressentir la même impression en lisant Hermina : il n'y a pas de chemin, on semble ne pas avancer, le lecteur tente de reconstituer la vie des personnages, l'action du roman, de faire la part entre fantasmes et réalité, mais ce qui prédomine, c'est la solitude, la difficulté de communication. Le passage où Heberto se retrouve dans le petit appartement d'Ingrid comme dans une "cage" et où tous deux sont pris au piège de la "déprime" m'a fait penser au "Déjeuner du matin", célèbre poème de Jacques Prévert.

Quant au parfum entêtant de sexe dans le roman, je vais être franche et je vais parodier pour cela le héros du roman lorsqu'il parle des films X : cela devient rapidement lassant. Ce n'est pas le parfum lui-même qui me gêne, ce ne sont pas les termes crus, mais la répétition, l'entêtement. J'aurais préféré que ce parfum chatouille mes narines au lieu de les envahir, peut-être que cela participe de quelque chose que je n'ai pas encore percé. Cela dit, la seconde moitié du roman est particulièrement intéressante.

Hermina, Gallimard, 2003, 350 pages.
Sami Tchak, six romans à ce jour, Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire 2004.

mercredi 1 juillet 2009

Michael Jackson ira-t-il au ciel ?

Depuis quelques jours le coucher des enfants est un peu difficile, surtout pour le grand. Au moment de quitter sa chambre après l'avoir bordé, il trouve toujours le moyen de me retenir auprès de lui. D'abord il commence par dire qu'il n'arrête pas de faire des "cauchemars", et quand on l'interroge sur ces ''cauchemars'', il répond qu'il n'arrête pas de penser à Michael Jackson ! Faire des ''cauchemars'', c'est sa manière à lui de dire combien il est bien triste à cause de la disparition de Michael jackson.

Au début j'ai pensé que comme c'était l'actualité du moment et qu'on en parlait beaucoup dans les médias, forcément il y pense, même au moment du coucher, mais je dois me rendre à l'évidence : sa peine est bien réelle, il a perdu quelqu'un qu'il appréciait. Il faut voir comme sa soeur et lui regardent les clips ! Ceux qu'ils aiment bien, ils les regardent sans se lasser. Je suis étonnée par leur capacité à mémoriser facilement les chansons et à les reproduire accompagnées de leur musique et des gestes que font les artistes dans le clip. En ce moment par exemple ils me gavent de "Boom boom pow", de "Tous les mêmes", de "Show ce soir", avec la particularité pour cette dernière chanson de nous transporter au Congo à travers certaines expressions typiques introduites dans la chanson. Ils sont tellement contents que les membres du groupe Bisso na Bisso viennent du Congo ! Quant à "Même pas fatigués", ils se plongent dedans à fond, je me demande bien pourquoi. Donc je comprends que la mort de Michael Jackson les touche, mais moi je n'en fais pas pour autant des cauchemars.

J'ai beau dire que même s'il est parti, on peut continuer à écouter ses chansons, à danser sur sa musique, à le sentir parmi nous, rien n'y fait, cette séparation a quelque chose de tragique pour mon fils. En plus il n'est pas peiné seulement par sa disparition, il s'inquiète aussi pour son salut. Ne voilà-t-il pas qu'il a demandé, l'autre soir, si Michael Jackson se réveillerait auprès de Dieu ? Je n'en revenais pas qu'il pose une telle question.
Ayant déjà été plusieurs fois confronté à la mort, j'avais expliqué à lui et à sa soeur que, pour nous qui sommes croyants, quand on meurt ce n'est pas pour toujours, qu'on se réveille auprès de Dieu si on a fait ce qui est bien. C'était aussi pour atténuer la peine qu'ils pouvaient ressentir mais aussi pour leur donner des repères : distinguer le bien du mal, sentir toujours l'oeil de Dieu au-dessus de soi et craindre de faire des "bêtises".

Alors pourquoi m'a-t-il posé cette question ? Je me souviens qu'une fois on regardait quelques clips de Michael Jackson sur le net. J'avais dû expliquer pourquoi sur certaines photos ils ne le reconnaissaient pas. Comment expliquer à des enfants le mal-être que peuvent sentir certains au point de les déterminer à devenir "autre" ? J'avais tenté de trouver les mots pour dire que Michael Jackson était noir et qu'il avait voulu changer d'apparence pour se sentir mieux. J'en avais profité pour leur dire qu'il faut accepter les gens comme ils sont et s'accepter soi-même tel qu'on est : le Bon Dieu nous a créés ainsi ; il ne faut pas se moquer des gens à cause de leur physique car ils ne l'ont pas choisi ; je voulais les préparer à ne pas tenir compte des remarques désobligeantes des gens d'autant plus que le grand en a déjà eu à l'école, je me demande aujourd'hui si j'avais bien fait de faire le lien avec Jackson, ou si je n'avais pas été maladroite dans mes propos (mais ce n'est pas si facile d'expliquer des questions d'adultes à des enfants curieux de tout et avides de réponses).

Mon fils maintenant me demande si Michael Jackson ira au ciel, si le fait qu'il ait changé de "visage" compromet son salut, et il en verse des larmes. Mais Dieu ne se préoccupe pas de l'apparence, il regarde le coeur ! Si celui-ci était bon, si les actions de M.J. étaient bonnes, il n'y a pas de doute. Il ne faut pas penser à son visage, à ce qu'il a fait de bien ou de mal, écoute plutôt sa musique, mon fils, et laisse-toi porter par elle, laisse-la emporter ta tristesse.
Oui, c'était quelqu'un d'unique, quelqu'un qui a créé. Avec lui on prend la pleine mesure de ce que veulent dire les mots ''inspiration'', ''création'', mais aussi ''don''. Quel talent tout de même ! Faire danser et chanter le monde entier, faire naître des Michael Jackson, des imitateurs dans tous les pays !
Qui peut rester de marbre lorsque Michael Jackson se tient sur la piste et esquisse son pas de danse extraordinaire ? Qui peut résister à une chorégraphie sans nulle autre pareille ? Un proche me disait dernièrement que seul un ange, autrement dit quelqu'un qui appartient à un monde supérieur, peut être capable de résister à l'appel à la danse de Jackson. J'aimerais bien pouvoir dire à mon fils pour l'apaiser qu'en ce moment Jackson est en train de faire danser les anges et chanter à la gloire de Dieu !
La petite soeur quant à elle me demande si les gens auront peur à l'enterrement de Michael Jackson. Peur ? Mais pourquoi donc ? - Mais oui, maman, comme dans la chanson-là, celle des morts-vivants ! Est-ce que Michael Jackson, il sera mort-vivant ? Moi j'aime pas cette chanson, je préfère où il y a des enfants qui chantent, j'aimerais bien être dans cette chanson ! (elle parlait de Black or White)
Mais où vont-ils me chercher ces questions ?

mercredi 24 juin 2009

Nous autres, de Stéphane Audeguy

Dès que l'on commence la lecture du dernier roman de Stéphane Audeguy, on est accueilli par une première personne du pluriel tout imprégnée de majesté, de perspicacité, de sagesse ; et c'est tout naturel puisque c'est la voix de ceux qui sont passés de l'autre côté : ils ont du recul dans l'appréhension des choses et portent désormais sur celles-ci un regard vif, un regard vrai.

"Nous autres", c'est le titre du roman, c'est aussi la voix qui narre les événements dans le roman. Cette voix dépouille la vie des personnages et à travers celle-ci l'histoire d'un pays, le Kenya. Tandis que nombreux se rendent là-bas comme dans bien d'autres pays d'Afrique ou d'ailleurs pour faire des affaires, faire du profit, exploiter au maximum ce qui est exploitable sans égard pour les conséquences négatives, quelques uns s'y installent par conviction. C'est le cas du père de Pierre. Il a envie d'être utile, il veut donner de sa personne et améliorer si possible les conditions de vie de la population au milieu de laquelle il a choisi de vivre.

Cependant il meurt dans des circonstances qui semblent mystérieuses. Ayant souscrit une assurance-vie au bénéfice du fils qu'il avait eu dans sa jeunesse, ce dernier est contacté par les services de l'Assurance pour se rendre au Kenya et prendre les dispositions nécessaires concernant l'inhumation de son père. Ce père est presque un inconnu pour lui, il ne l'aura rencontré qu'une seule fois de son vivant. Il apprendra à le connaître en même temps que le lecteur.

J'ai apprécié dans ce roman la narration qui croise histoire du pays et récits de vie, j'ai apprécié l'élégance avec laquelle Stéphane Audeguy rend hommage aux disparus, aux milliers d'anonymes qui ont contribué à bâtir le pays mais qui n'ont nulle stèle, nul monument à leur gloire ou simplement à leur mémoire. Il s'agit bien évidemment des autochtones car les autres, Blancs, Indiens ou autres, qui ont perdu la vie sur le territoire kenyan, ou qui ont fait même la plus quelconque action, leurs noms, ou du moins leur nombre est connu. Stéphane Audeguy donne la parole aux inconnus, aux sans voix. Il rappelle aussi combien un pays s'urbanise dans la douleur, comme l'illustre bien la construction du chemin de fer, "cette ligne si simple sur les cartes kényanes, la longue cicatrice de la peine des hommes". (p. 148)

Pour ceux qui n'ont pas encore goûté un morceau de Stéphane Audeguy comme c'était le cas pour moi jusque là, Nous autres sera une excellente entrée en matière.

samedi 6 juin 2009

Au Pays, de Tahar Ben Jelloun

Ben Jelloun, j'avais fait sa connaissance à travers Les Raisins de la Galère, un court roman qui m'avait convaincu de continuer la découverte de cet auteur, découverte de la littérature, côté Maghreb, version Ben Jelloun. Son dernier roman, Au pays, figurait sur le présentoire des nouveautés à la bibliothèque que je fréquente. J'y étais allée emprunter un titre de Stéphane Audeguy, émoustillée par l'article d'une autre lectrice. Est-ce parce que je pense beaucoup ''au pays'' moi aussi que j'ai commencé par Ben Jelloun ?

En tout cas c'est un roman que j'ai avalé, que j'ai bu goulûment. On lit Au pays d'une traite ; comment interrompre l'introspection de Mohamed, le personnage principal ? Comment l'abandonner avant de savoir si ses voeux sont comblés ? Mohamed vous prend en otage, vous entraîne dans ses pensées, espérant peut-être que vous allez le comprendre et intercéder pour lui auprès de ses enfants. Je n'ai pu m'empêcher de penser au Père Goriot, ce héros de Balzac abandonné, négligé par ses enfants alors qu'il leur a tout donné, a tout sacrifié pour elles.

Mohamed est un immigré marocain qui habite en région parisienne, dans le 78. Il est père de 5 enfants. Toute sa vie professionnelle, il l'a passée à l'usine Renault. Sa vie professionnelle, c'était son équilibre, sa boussole, mais voilà que la boussoe se casse : il doit prendre sa retraite. La retraite, pour quoi faire ? Mohamed est désorienté, déstabilisé, angoissé, effrayé même, car arrêter de travailler, pour lui, c'est "apprendre à s'ennuyer gentiment"(1), c'est "le début de la mort"(2), la retraite, c'est "une invention diabolique"(3). Alors que nous serions nombreux à nous dire par exemple : chouette ! j'ai désormais plus de temps pour plus de lectures ! , Mohamed, lui, appréhende ce temps libre qui lui tombe entre les mains comme un colis encombrant. Normal, il ne sait ni lire ni écrire et a toujours eu besoin de quelqu'un pour toutes ses démarches administratives. Alors lire des romans, vous n'y pensez pas ! Ses loisirs à lui, outre le fait de passer du temps avec sa famille, c'était les vacances dans son village natal, au Maroc, rituel qu'il accomplissait chaque été.

Et ses enfants, maintenant qu'il a du temps libre à revendre, peu-il en profiter vraiment ? Pas du tout ! Ils ont grandi, ont quitté le toit paternel pour vivre leur vie parfois et même souvent en contradiction avec les convictions de leur père, musulman pratiquant mais pas fanatique du tout ! Au contraire, il lui arrive de décrier les dérives constatées dans sa religion.

Mohamed n'est pas un mauvais bougre, c'est même un bon père, très affectueux, même s'il n'extériorise pas ses sentiments - question de tradition - ; c'est un bon mari et un employé irréprochable. Son drame, c'est de voir que ses enfants ont pris des chemins complètement différents des siens, mais n'était-ce pas prévisible ? Outre le conflit de génération, il y a aussi la différence des valeurs : Mohamed est resté très traditionnel, malgré ses nombreuses années en France, il est demeuré un pur marocain de l'arrière pays et très pieux. Ses enfants, qui sont tous nés et ont grandi en France, sont de vrais Français, même si en France ils sont toujours regardés comme des immigrés, des arabes. Les vacances dans le pays d'origine de leurs parents ne leur ont pas donné lenvie d'y rester : ils ne conçoivent pas y passer leur vie. En fait c'est comme si ses enfants et lui appartenaient à deux mondes différents, ne parlaient pas le même langage : c'est l'incompréhension totale. Le seul avec qui il n'a pas besoin de s'expliquer, curieusement, c'est Nabile, son neveu, celui que la société considère comme un attardé. Nabile est atteint de mongolisme ou trisomie 21. Sa soeur le lui a confié pour qu'il connaisse en France un épanouissement auquel il n'aurait pu goûter s'il était resté au pays. Nabile est trisomique, mais tellement extraordinaire !

Pour donner un sens à sa nouvelle vie de jeune retraité, Mohamed a une idée qui lui semble lumineuse - mais qui aux yeux du lecteur paraît bien naïve et chimérique : aller construire une grande maison "au bled" pour pouvoir y accueillir tous ses enfants, il va les inviter tous à le rejoindre là-bas et ils pourront vivre une vraie vie de famille.

Invitation à penser ce que serait notre vie sans le travail, réflexion sur la modernité, sur l'immigration, sur la religion, sur les coutumes, plaidoyer pour les enfants ''différents''... de nombreux ingrédients rendent ce roman savoureux. Mais il est surtout, à mon sens, un drame familial, le drame d'un père qui voit ses enfants grandir et s'éloigner de lui.


Tahar Ben Jelloun, Au pays, Editions Gallimard, 2009.

(1) : p. 26
(2) et (3) : p. 30

lundi 18 mai 2009

L'hôte indésirable, Doris Kelanou

Quel est donc cet hôte, qu'on accueille sans le connaître, ou plutôt sans le reconnaître, qui s'installe en maître dans notre maison, dans notre famille, sans que nul ne le démasque ni ne le déloge ? Il s'agit bien sûr de ce fléau qu'on préfère désigner par des périphrases du genre "la peste moderne" ou la "maladie du siècle", car rien que de la nommer vous entraîne d'emblée dans un tourbillon de souffrances, de désespérance, d'abandon vécus au quotidien par des millions et des millions de malades.
La grande majorité de ces malades, on le sait, réside en Afrique, au point qu'un habitant sur quatre, sur trois, voire sur deux selon les pays, est contaminé. Cette situation nous interpelle tous, elle inspire notamment les écrivains, pour qui la fiction devient une arme de combat contre ce virus encore "invaincu", mais -pour parodier Rodrigue dans Le Cid de Corneille - sans doute pas "invincible". la fiction permet la dénonciation des comportements qui confortent le sida. On le voit avec le roman Ne brûlez pas les sorciers de Donatien BAKA, qui déplore le fait que l'Africain, entre explication rationnelle et explication mystique, privilégie cette drnière, et ce quel que soit son degré d'instruction, ce que confirme L'Hôte Indésirable de Doris KELANOU. Mais dans ce roman, c'est particulièrement l'ignorance qui est mise au banc des accusés.

Tous périront par la faute d'un seul
L'ignorance cause la ruine de toute une famille. Avec le sida, ce n'est pas seulement "celui qui met le pied dans la rivière que le crocodile mange" (traduction littérale d'un proverbe kongo), mais tout le monde est entraîné dans une spirale infernale.
Simon avait tout pour être heureux : une femme dévouée, une belle promotion au travail qui rehausse considérablement son niveau de vie, mais il pense que cette amélioration, il doit en quelque sorte la "prouver". En effet, à Mboka-Bissengo*, ville bien nommée, il faut extérioriser sa richesse, par exemple en étant capable d'entretenir des maîtresses. Simon, comme Lopo dans Ne Brûlez pas les sorciers, agit par suivisme, sans réfléchir aux conséquences de ses actes. plus grave, il néglige des précautions simples comme les préservatifs. Le Pape a beau jeter le discrédit sur ces derniers, leur utilisation aurait pu protéger de nombreuses vies.

Or à Mboka-Bissengo, l'apparence est reine : un homme ou une femme physiquement vigoureuse ne saurait être porteuse de la maladie. Ainsi Simon reçoit le virus de sa maîtresse - qui auparavant monnayait son "fruit maternel" pour subsister -, le transmet à sa femme, qui le transmettra à son tour leurs jumeaux. Ils meurent tous l'un après l'autre. Dès les premières pages, le narateur omniscient qui rapporte l'histoire ne ménage pas le lecteur quant à l'issue funeste du récit et à ce qui la génère : le sida. Mais les protagonistes, eux, l'ignorent ; ils mettront en cause la sorcellerie.

La pantomime du mariage
Le sida constitue-t-il le seul facteur de destruction massive des familles ? Il n'est en réalité, nous fait comprendre Doris KELANOU dans son roman, que la conséquence visible d'un fléau bien plus insidieux : l'infidélité. L'Hôte Indésirable est aussi bien un cri de révolte contre le sida qu'une invitation à réfléchir sur le sens du mariage. En vérité, on devrait parler de pantomime du mariage, car les voeux échangés par les époux, les serments de fidélité jurés sont souvent pour ne pas dire toujours trahis. Doris KELANOU dénonce la perte de valeur de la parole donnée. pourquoi vouloir à tout prix s'unir par les "liens sacrés du mriage" alors que ce mot "sacré" ne représente plus grand chose ?
La désacralisation de la parole donnée ne s'observe pas seulement au sein du couple. A tous les niveaux le déshonneur, le manquement à ses engagements gâtent le bien-être commun : mères ou pères de famille vis à vis de leur progéniture, médecins, avocats, policiers, enseignants, hommes d'état... tous sont de mauvaise foi .

Doris KELANOU fait le procès de la modernité, avec le déferlement des vices qui la caractérise. Elle dénonce également les pratiques qui font que l'Afrique se porte mal : dégradation de l'appareil médical ; superstitions (un simple bec de lièvre, malformation congénitale, suffit à diaboliser un enfant) ; manque d'initiatives peronnelles pour s'en sortir, prolifération des sectes... en sont quelques exemples. Bref voici un roman - le premier de l'auteur - qui se veut pédagogique.

* Mboka-Bissengo : nom imaginaire formé par l'association de deux mots du Lingala, qui pourrait se traduire par "pays des plaisirs ; pays où on profite de la vie"