mercredi 30 septembre 2009

Harry Potter et la Chambre des Secrets, de J.K. Rowling

Il m'a fallu du temps pour plonger dans le monde fabuleux de J.K. Rowling et me délecter des aventures de Harry Potter. En fait ce manque d'engouement de ma part pour cette série célébrissime était causée justement, en partie, par la sorte d'adoration dont ce livre fait l'objet d'une manière générale, auprès du jeune public en particulier. Prenez une vingtaine de jeunes collégiens, demandez-leur de partager avec les autres une de leurs lectures favorites, d'en faire un exposé par exemple. Eh bien sur la vingtaine d'exposés attendus un bon nombre porteront sur Harry Potter. Sortie de tel tome de Harry Potter au cinéma ? On court, on se rue, on est prêt à passer des nuits blanches devant la porte du ciné pour être sûr d'avoir sa place. Ce genre de ruée provoque souvent, chez moi, une réaction contraire : j'attends que ça se tasse. C'est ainsi que, parfois, je passe mon chemin quand certains livres, qui se sont fait une solide réputation, se trouvent sur ma route et me toisent d'une manière un peu trop insolente à mon goût. Pour exemple, jusqu'à présent je n'ai pas encore envisagé La possibilité d'une île, roman de Houellebeck dont on a fait beaucoup de bruit il y a quelques années ; et je ne suis toujours pas en mesure de dire si c'était à tort ou à raison.

Cependant Harry Potter a été d'abord élu par le public, le jeune public en particulier, et le choix de la jeunesse me touche particulièrement. Je savais donc que je devais rencontrer ce Harry Potter qui ensorcelle même les lecteurs, et je n'ai pas échappé à la règle : j'ai été ensorcellée, avec bonheur. Pourquoi avoir commencé par le tome 2 ? Parce que Nico en a dit du bien sur son blog : http://leblogdenico.space-blogs.com/blog-note/139249/harry-potter-et-la-chambre-des-secrets-j-k-rowling-.html


Alors que dire de ce roman que vous avez tous, ou presque, lu ? Harry Potter, le héros, est élève à Poudlard, une école de sorcellerie, invisible et inaccessible aux Moldus, c'est-à-dire les humains ordinaires. Comme dans toute école, à Poudlard il y a différents cours assurés par des professeurs spécialisés, avec, bien entendu, évaluation des connaissances à la fin de l'année. L'école comporte quatre sections ou maisons portant chacune le nom de l'un des quatre sorciers qui créèrent cette école, bien des siècles auparavant. C'est un ''choixpeau'' magique qui affecte les nouveaux élèves dans l'une ou l'autre des maisons, selon leur personnalité. Il y a ainsi les Serpentard, les Gryffondor, les Serdaigle et les Poufsouffle. Harry appartient aux Griffondor, comme Ron et Hermione, ses amis.

Après des vacances épouvantables passées chez les Dursley - les parents qui l'ont recueilli lorsqu'il s'est retrouvé orphelin - Harry est heureux de retourner à Poudlard pour sa deuxième année d'études (chaque volume de Harry Potter correspond à une année). Il est déjà célèbre pour avoir vaincu Voldemort, un sorcier qui inspire tellement la terreur qu'on craint même de prononcer son nom. Il va cette fois percer le mystère de la chambre des Secrets, qui renfermerait un monstre attaquant les élèves issus de parents moldus. Cette chambre existe-t-elle vraiment à Poudlard ? Seul l'héritier de Serpentard aurait le pouvoir de se faire obéir de ce monstre. Qui donc est l'héritier de Serpentard ? La question doit être réglée d'urgence car plusieurs élèves sont victimes d'attaques terribles, qui ne peuvent être attribuées qu'au ''monstre".

Suspense, rebondissements, intrigues de toutes sortes, ingéniosité des personnages font de ce roman un cocktail d'imagination qui étanchera la soif de quiconque veut vivre des aventures extraordinaires, le temps d'une lecture.

mardi 8 septembre 2009

Ne brûlez pas les sorciers, de Donatien BAKA

L’Afrique ne se développe pas à cause du néocolonialisme, à cause de l’ingérence des pays occidentaux dans ses affaires intérieures ? Le peuple serait dans la misère à cause de ceux qui pillent nos richesses ? A cette question, plusieurs auteurs africains veulent désormais répondre en pointant du doigt notre propre responsabilité dans les malheurs qui nous accablent, comme Léonora MIANO dans ses admirables Contours du jour qui vient ou dans L’Intérieur de la nuit. Donatien BAKA semble s’atteler à la même tâche ou bien, pour poser le problème autrement, semble poser le préalable selon lequel, si d’autres sont également concernés par ce qui nous arrive de négatif et doivent pour cela être dénoncés ou combattus, il faudrait commencer par déloger un ennemi d’autant plus dangereux qu’il est à l’intérieur de nous-même : nos croyances. Il faut commencer par faire le ménage de ce côté-là, car nous sommes nous-mêmes notre pire ennemi.
Jean ANOUILH disait, à propos des jeunes et de la vie, qu’ils la laissaient « couler sans le savoir, entre leurs doigts ouverts »1, plutôt que de retenir dans leurs mains cette eau précieuse qu’est la vie. Eh bien cette image peut également s’appliquer aux "aFriqués". Ainsi se nomment les habitants de "l’aFric", pays imaginaire dans lequel évoluent les personnages du roman, et qui pourrait être le Congo ou tel autre pays africain. Ce nom ‘‘aFric’’, homonyme de l’Afrique, dit explicitement combien les sujets évoqués dépassent le cadre national pour s’étendre sur une bonne partie du continent. Il fait aussi référence à la misère d’une majorité de la population qui manque de moyens financiers pour subvenir à ses besoins (aFric = sans fric), tandis que quelques nantis mènent la belle vie. Quels sont donc ces problèmes internes, ces taureaux qu’on devrait prendre par les cornes ?

Le Diktat de la société
L’homme vit au sein d’une société dont il doit respecter les règles pour être en accord avec elle, pour ne pas risquer de se retrouver en prison. Cependant il y a un autre niveau d’appréciation qui échappe à la réglementation et qui ne regarde que l’individu : la conduite personnelle, les habitudes, le comportement. Et là on voit comme l’individu, qui a pourtant à ce niveau la liberté d’agir comme il l’entend, se conduit au contraire comme esclave de la société. Il a du mal a prendre son indépendance ; il agit, non comme cela serait bénéfique pour son équilibre personnel, mais selon ce que lui dicte la société.
En aFric, quand quelqu’un a ‘‘réussi’’, cela doit se ‘‘voir’’, c’est-à-dire être habillé chiquement, avoir villas, voitures (de luxe), personnel de maison (domestiques, jardiniers, cuisiniers…). En outre, l’homme qui a des ‘‘moyens’’ doit le montrer par sa capacité à entretenir plusieurs femmes. C’est ainsi que Lopo, personnage central du roman, se laisse entraîner par ses amis et collectionne les maîtresses. Il a désormais plusieurs « bureaux », s’arrangeant pour que sa femme officielle, Mado, ne se doute de rien, ou pour que telle maîtresse qui croit être sa favorite ne soupçonne pas l’existence d’autres favorites. Lopo doit donc se livrer en permanence à une gymnastique intellectuelle et physique pour soutenir ses foyers (principal et secondaires). Malgré le plaisir que peut lui procurer cette diversité de foyers, ce train de vie commence à lui peser et il veut y mettre un terme. Cependant, comme une drogue, vouloir s’en affranchir est une chose, le sevrage effectif étant une tout autre chose.
La société africaine est également muselée par la pensée selon laquelle la mort est forcément l’œuvre d’un sorcier. Maladies, accidents, ne sont jamais perçus comme naturels, ils sont toujours le résultat de manœuvres mystérieuses. Le comble, c’est lorsqu’on croit que même une maladie comme le sida est utilisée comme outil par les sorciers pour éliminer leurs victimes. En d’autres termes, attraper le sida serait fatalité.

La Tragédie du Sida
On peut admettre l’idée d’une certaine fatalité dans les campagnes reculées où, les sujets touchant à la sexualité étant encore trop tabous et les centres éducatifs pouvant édifier la population n’existant pas ou peu, les gens ne sont pas informés sur cette maladie, sur les moyens de contamination et la façon de se protéger. Il suffit donc d’une personne pour que tout un village soit contaminé. En effet si on ne se contente pas de son partenaire habituel et qu’on élargit sa famille sexuelle – j’entends par famille sexuelle toutes les personnes avec qui on a des rapports sexuels – on risque, non seulement de recevoir le virus d’un partenaire lui aussi très « famille élargie », mais aussi de le refiler à toute sa propre « famille ».

Ainsi, Lopo a beau loger, nourrir et vêtir Nana, la maîtresse qui lui a donné un enfant ; celle-ci a beau lui protester chaque jour son amour, il n’est en définitive que son « groto », c’est-à-dire « l’amant fortuné qui assure la satisfaction des besoins matériels de la maîtresse »2, tandis que son « genito », autrement dit « celui qui procure le plaisir charnel »2 est un autre : Jacques. Ce dernier avait lui-même une copine, décédée à la suite d’une pénible maladie. Tout le monde a conclu : « sorcellerie », y compris Jacques. N’empêche que Nana commence à regretter d’avoir abandonné le préservatif avec Jacques, « se fiant aux allures costaudes »3 de celui-ci. Elle craint que la copine de son amant soit en réalité morte du sida. C’est la seule à avoir ce raisonnement logique : La copine de Jacques est peut-être morte du sida ; Jacques lui-même est peut-être contaminé ; il m’a peut-être transmis le virus que j’aurais transmis à Lopo, qui l’aura transmis à sa femme… Nana, Jacques, Lopo, Mado habitent en ville ; ils n’ignorent pas comment on attrape la maladie du siècle, pourtant les précautions élémentaires comme le préservatif sont négligées et leur réaction, face à cette maladie, est purement ahurissante.

L’aFric des paradoxes
De retour du village où il est allé se ressourcer, Lopo tombe gravement malade. Il n’en faut pas plus pour que tous déduisent que son séjour auprès de ses parents paysans a été néfaste pour lui. Mado, sa femme, l’emmène quand même à l’hôpital d’où ils sortent avec une information capitale : Lopo est atteint du sida. Comment alors expliquer que Mado, qui est pourtant enseignante, se joigne à la famille de Lopo pour le trimbaler chez les féticheurs ? Comment comprendre qu’elle espère une guérison miracle dans la secte « Dieu pensera un jour à nous » ? Il n’y a plus de différence entre le campagnard qui n’a jamais été à l’école, n’a pas accès à Internet et les habitants des villes qui ont tous les medias à leur disposition. Le savoir scientifique que peut détenir ces derniers ne parvient pas à supplanter dans leur esprit les superstitions.
Bien d’autres paradoxes sont évoqués : être un pays producteur de pétrole et manquer d’essence dans ses stations-service ; avoir des terres riches, des productions agricoles dans l’arrière-pays qui y pourrissent à cause du mauvais état des routes ; avoir plus accès aux produits importés qu’à ceux de son propre pays. Il y a aussi l’extravagance, que ce soit pour un mariage ou un décès, alors qu’on pourrait être moins dispendieux et donner le surplus aux orphelins ou aux gens dans le besoin…
Les paradoxes, ce sont aussi les complexes : faire plus confiance à un Blanc, lui confier de préférence des responsabilités ou des missions même si son collègue Noir est le plus compétent, le mieux formé en la matière ; le « maquillage » autrement dit le décapage de la peau…
Bref les paradoxes en aFric sont innombrables. L’un des plus frappants est que, tandis que dans d’autres pays on accorde une attention particulière aux enfants, aux jeunes qui constituent la nation de demain, en aFric ils sont abandonnés, ils sont des laissés-pour-compte.

L’échelle des injustices
Les enfants sont les grandes victimes des déportements des adultes. A la mort de Lopo, sa veuve et ses enfants sont écartées de l’héritage laissé par celui-ci ; ils doivent se trouver un autre logement et subvenir eux-mêmes à leur besoin. Si Mado, qui est fonctionnaire, arrive à joindre les deux bouts malgré les retards de salaire, ce n’est pas le cas pour Nana et son fils Gigi. Cette dernière meurt d’ailleurs peu de temps après Lopo. Gigi est récupéré par sa tante maternelle qui essaie de l’élever en fonction de ses moyens. Mais qu’il s’agisse de Gigi ou des enfants de Mado, la disparition du père, avec tout ce que cela a entraîné comme bouleversements dans leur vie, crée un malaise psychologique qui pousse les enfants dans les rues. C’est l’occasion pour l’auteur de parler de ce phénomène qui prend de plus en plus de l’ampleur : les enfants de la rue. A ce sujet, il convient de saluer les œuvres de littérature pour la jeunesse Zozo d’la rue 4 et La Saison des criquets 5 qui, en littérature, sont parmi les premières à alerter l’opinion publique sur les « phaseurs »6 au Congo-Brazzaville. C’est aussi l’occasion d’encourager le travail des Editions Mokand’Art dans leur optique pédagogique, essayant de remettre la jeunesse au centre des intérêts, d’autant plus que la population africaine est majoritairement constituée de jeunes.
On retrouve l’injustice à tous les niveaux ; dans tous les domaines on a un bourreau et une ou des victimes : l’Etat envers les fonctionnaires et les retraités ; les responsables qui dans une société créent des discriminations entre les salariés ; l’époux démissionnaire qui laisse son épouse gérer seule l’éducation des enfants pendant que lui vole de conquête en conquête ; la maîtresse qui veut nuire à l’épouse officielle pour prendre sa place ; les parents du disparu vis à vis de la veuve et des orphelins qui sont maltraités… Même Mado, qui pourrait passer pour la figure honorable du roman (elle soutient son mari durant toute sa maladie, recueille plus tard Gigi, le fils de sa défunte rivale) n’est pas exempte de torts : elle fait d’Afia, une nièce éloignée venue l’aider pour le ménage, une véritable esclave à qui le repos n’est pas permis. L’auteur qualifie ce phénomène de « type d’esclavage moderne » qu’on observe dans de nombreux pays d’Afrique et même en Europe dans les foyers africains, où une cousine, une nièce venue du pays devient une véritable bête de somme.

Conclusion
Donation BAKA fait en quelque sorte « l’état des lieux » de l’Afrique aujourd’hui, évoquant presque tous les sujets. Il dit d’ailleurs lui-même : « c’est mon premier roman, alors j’ai eu envie de tout déballer. »7 Les faits semblent laissés à l’appréciation du lecteur, mais l’ironie perce parfois dans certaines pages,ainsi que le ton pédagogique. Quant aux paradoxes, ils peuvent à certains égards paraître comme un non-sens, ils peuvent friser l’incohérence, mais la vie n’est-elle pas elle-même incohérente, elle qui laisse souffrir les innocents et fait la part belle aux scélérats ?

Donatien BAKA, Ne brûlez pas les sorciers, L'Harmattan, 2007, 210 pages, 18.50 €

NOTES
1. Jean ANOUILH, Antigone, Editions de La Table ronde, p. 91.
2. Ne brûlez pas les sorciers, p. 69.
3. Idem, p. 71.
4. L. V. MPENE MALELA, Zozo d’la rue, Editions Mokand’Art, Brazzaville, 2004.
5. F. KIBINZA, La saison des criquets, Editions Mokand’Art, Brazzaville, 2004.6. "Phaseurs" : enfants de la rue
7. Interview de l’auteur par Solange SAMBA-TOYO parue sur Congopage.

samedi 8 août 2009

Coeurs en papier, de Christian Mambou

Coeurs en papier est l'oeuvre qui confirme Christian Mambou comme romancier. En effet, en 2004, il publiait son premier roman, La Gazelle et les exciseuses, dans lequel on suit le combat d'une jeune fille qui, soutenue seulement par sa mère, décide d'échapper à l'excision. C'est le courage de dire non à ce qui, dans nos traditions, dans nos coutumes, dévalorise plutôt que ne participe à l'épanouissement de l'individu. C'est aussi apprendre à se battre pour donner à notre vie qui semblait tracée d'avance un autre cours.
Dans Coeurs en papiers, c'est à un autre combat que Christian Mambou nous invite à assister : sur le ring, un jeune Africain, Polhit, et contre lui une sorte de Gorgone, monstre aux cheveux de serpent, que l'on appellera la "Précarité" : précarité du logement, précarité du titre de séjour, précarité des sentiments que les gens affichent à votre égard selon qu'ils doivent ou non manifester un engagement dans votre cause... Bref précarité de la vie d'un sans-papiers tout simplement.
Polhit vient du Waba, pays qui pourrait évoquer le Congo Brazzaville aussi bien que d'autres pays africains où, déterrée, la hache de guerre a sévi avec cruauté. Au moment où il se prépare à retourner dans son pays, diplômes en poche, la guerre éclate et le voilà pris entre le marteau et l'enclume : faut-il rentrer chez lui, alors que le pays est à feu et à sang ? Faut-il rester en France, mais alors pour quelle existence ? La fin des études implique la non reconduction du titre de séjour, qui implique l'irrégularité, qui implique l'impossibilité d'avoir un travail ni un logement. On voit comment une seule cause provoque un enchaînement de conséquences. Le roman est conduit de sorte que le lecteur ne puisse esquiver cette question qui se pose avec toujours plus de force au fil des pages : s'il était dans la situation de Polhit, que ferait-il ?
En effet, dans la trappe où il se trouve pris au piège, Polhit tend la main pour que quelqu'un, quel qu'il soit, la saisisse ; si ce n'est pour le tirer vers le sol ferme, au moins pour manifester, par le contact des mains qui se joignent, une chaleur amicale. Céline, elle, ne se contente pas de dire sa sympathie puis de passer son chemin, elle saisit à pleines mains cette main qui crie ''au secours !''.
Céline, c'est une jeune femme française que Polhit a connue sur le banc de la Fac et qui est devenue une amie. Celle-ci lui ouvre la porte de sa maison, pour que le jeune homme ait au moins un toit où dormir, mais elle lui ouvre aussi la porte de son coeur, espérant qu'il va y entrer et que le mariage blanc qu'elle lui propose pour régulariser sa situation va se transformer en mariage d'amour. Eh oui ! Céline est amoureuse et voudrait bien que Cupidon décoche la même flèche dont elle est atteinte dans le coeur du jeune homme. Or ce dernier a déjà une amoureuse au pays, Faty, à la quelle il veut demeurer fidèle.
On découvre en Polhit un jeune homme qui a des principes, qui essaie de vivre honnêtement, qui voudrait être en accord avec ses convictions, ses aspirations. C'est pourquoi il ne se rue pas dans l'ouverture que Céline pratique pour lui dans son coeur. Certes ce n'est pas le cas de tout le monde. Nombreux sont ceux qui : "faisaient la chasse aux âmes languissantes d'amour. La méthode, basée sur la séduction, conduisait à un véritable mariage. Celui-ci aboutissait plus tard à un divorce une fois le sésame de l'administration en poche. (...) La joie de l'ancien sans-papiers traînait parfois un parfum de trahison. Les victimes s'étaient livrées, dévoilant tout leur être au nom de l'amour. Aveuglées, elles sacrifiaient tout au partenaire calculateur. leur investissement pour le bien-être du couple n'avait d'égal que leurs sentiments. Un beau matin, le coup de grâce mettait fin aux projets à long terme." (p. 70)
La conséquence de ces mariages intéressés est que les "prédateurs" ne laissent derrière eux que "haine et rancoeur", et cette haine se retourne en fin de compte contre toutes les personnes en situation irrégulière, dont on se méfie, qu'on accuse de tous les maux, de tous les forfaits... Ce que veut montrer Christian Mambou, c'est que toutes les situations ne se ressemblent pas : les Africains ne viennent pas en Europe, en France en particulier, pour empester l'air qu'on y respire ; au contraire ils viennent là pour avoir un petite bouffée d'oxygène, et si les choses tournent mal, c'est quelquefois, pour ne pas dire souvent contre leur gré. 

L'impossible dialogue ?
Polhit et Céline veulent se tenir la main afin que l'une puisse soutenir l'autre dans l'épreuve que le premier traverse, mais des forces extérieures s'interposent, venant aussi bien de l'entourage de l'Africain que de celui de la Française, comme si les deux cultures ne voulaient pas, ou n'étaient pas encore tout à fait prêtes à se rencontrer vraiment, à faire la paix. L'aboutissement du mariage entre les deux jeunes symboliserait la possible concicliation des deux cultures. C'est peut-être pour cela que, dans leurs romans, les auteurs mettent à mal les unions mixtes : Joseph alias Kala, le héros du truculent roman de Danile Biyaoula, L'Impasse, se séparera d'avec Sabine ; Mireille connaîtra la désillusion dans sa vie de couple avec Ousmane dans le Chant écarlate de la regrettée Mariama Bâ, pour ne citer que ces exemples. Pourtant on est loin de l'enfer vécu par les couples mixtes il y a quelques dizaines d'années. Le roman de Barbara Wood par exemple, African Lady, montre combien l'amour en noir et blanc était impossible à une certaine époque. Aujourd'hui on semble s'accepter, mais la vérité est qu'on se "supporte", on fait semblant, alors qu'on pourrait franchement s'aimer.

Un titre polyphonique
Dès avant d'ouvrir le livre, votre regard est happé par la couverture qui représente un cœur avec, à l'intérieur, un titre de séjour, tous deux déchirés en leur milieu. Plusieurs interprétations à cette illustration au titre sont possibles.
Les cœurs en papier, ce sont ces cœurs que l'on blesse, que l'on déchire sans la moindre amertume, comme si c'était du simple papier, alors qu'il s'agit d'un organe vivant capable d'éprouver de la souffrance ; c'est le déni de l'humanité. Parallèlement, ces cœurs en papier évoquent aussi les cœurs de ceux-là qui ont perdu toute humanité, qui ne savent plus s'émouvoir des situations des autres : ce sont des cœurs secs, sans vie, en papier.
Mais surtout les "cœurs en papier" pointent du doigt cette nouvelle forme d'amour, intéressé, conditionné par l'obtention des papiers. L'illustration dénonce ces histoires d'amour où le cœur n'est plus le lieu privilégié des sentiments, mais plutôt l'autel de la Préfecture.

(Christian Mambou et Liss Kihindou)

L'auteur
Né en 1975, Christian MAMBOU est l'un des plus jeunes auteurs du Congo Brazzaville. Deux "maîtresses" se disputent son coeur : l'écriture et le journalisme.

mercredi 29 juillet 2009

Entretien avec Dominique Ngoïe-Ngalla

Voici une interview que Dominique Ngoïe-Ngalla m'avait accordée il y a quelques années (2002). Elle était destinée à être publiée dans le journal NGOUVOU, une revue pour jeunes collégiens, publiée au Congo-Brazzaville. Dominique Ngoïe-Ngalla est enseignant et écrivain. J'ai eu la chance de l'avoir comme professeur en première année de Fac. C'est quelqu'un qui a beaucoup de modestie, et pourtant c'est une "tête bien faite", (ce n'est pas pour autant qu'elle n'est pas "bien pleine"), j'emprunte l'expression devenue consacrée de Montaigne. J'ai beaucoup de respect pour lui.

"un écrivain qui n'est pas à la cause du petit peuple n'en est pas un"

Qui êtes-vous, Ngoïe-Ngalla ?
J'ai exercé à l'université Marien-Ngouabi pendant près de 25 ans. Je me suis retrouvé dans plusieurs départements : le département de Lettres où j'ai enseigné le latin, le département de philosophie où j'ai enseigné le grec et bien sûr le département d'Histoire où j'ai enseigné l'histoire des anthropologies. A la suite de la guerre j'ai dû partir, je dois dire que j'ai eu beaucoup de chance d'avoir survécu. J'ai perdu tous les miens. Et je me suis retrouvé comme par hasard ici en France : des personnes de charité m'ont trouvé à Abidjan et m'ont demandé, après la lecture de la Lettre d'un pygméee à un Bantou de les suivre ici en France pour quelques conférences dans leur ville puis, chemin faisant, ils ont trouvé à m'employer un peu à l'Université d'Amiens, pour quelques temps.

Ceux qui ont eu la chance de vous cotoyer savent ce que vous représentez intellectuellement, malheureusement votre oeuvre souffre d'une certaine méconnaissance et connaît des difficultés de publication.
Je n'ai pas été publié parce que, dans notre pays, il y a quand même des partis pris. Le ministère de l'Education nationale a publié ceux qu'il a voulu publier. je ne lui en veux pas, modestement je reconnais la valeur de ceux qui ont été publiés. je m'en tiens là. S'il y a des personnes qui s'intéressent à ce que j'ai fait, ces personnes sont bien gentilles.

Quels sont les thèmes qui vous inspirent le plus, ceux qui vous tiennent le plus à coeur ?
Les thèmes, c'est le monde comme il va, le monde ne va pas très bien, et la nécessité pour tout intellectuel d'être impliqué. Malheureusement, les intellectuels, plus le monde avance, moins il y en a, parce que l'intellectuel tel que je le comprends, moi, c'est avant tout un instituteur du peuple et qui s'engage pour les causes du petit peuple. Et je remarque qu'en Afrique, il y a de grands universitaires, mais des intellectuels, est-ce qu'il y en a beaucoup ? Les gens qui se battent, qui se sacrifient pour dire la cause du peuple, je n'en vois pas beaucoup et c'est peut-être parce que je m'engage dans ce combat qu'on ne me publie pas. Bon, je ne regrette rien.

Quel regard portez-vous sur la situation présente au pays, et qui peut se traduire entre autres par une ''fuite de cerveaux" ? On constate par exemple qu'un certain nombre d'écrivains et professeurs congolais exercent actuellement à l'étranger.
Mais c'était prévisible ! Lorsqu'il y a une guerre, le retour à l'ordre prend beaucoup de temps, ça renaît petit à petit. Il faut que l'Etat s'efforce de remettre en confiance ceux qui sont partis, parce qu'ils ne sont pas partis sur un coup de tête, leur vie était en danger. Les chose qui sont arrivées le sont du fait que les intellectuels n'ont pas travaillé. Je ne diabolise personne, aucune ethnie n'a l'exclusivité de la violence, nous sommes tous coupables, que ce soit ceux qui ont repris le pouvoir ou ceux qui ont été chassés. On devrait tout de suite se remettre tous ensemble pour rebâtir ce pays, n'attendons rien de l'Occident, l'occident ne rebâtira pas l'Afrique.

Si on vous demandait quels sont les écrivains pour lesquels vous avez beaucoup d'estime ?
L'estime, en ce moment... Eh bien je me tourne vers les gens que j'ai rencontrés ici, ce sont des philosophes, Pascal BRUTNER par exemple, quel engagement ! quelle humilité ! mais on ne le voit pas à la télé. Il m'a fallu du temps pour le découvrir, j'aime bien sa logique, ça c'est un intellectuel !
Maintenant les autres, ils font beaucoup de bruit, ils sont brillants, c'est des grands crivains, mais un grand écrivain qui n'est pas à la cause du petit peuple n'en est pas un. Victor Hugo a fini en prison parce qu'il défendait le peuple, il était du côté de la justice et des petits, c'est ça l'écrivain. Maintenant il y en a qui reçoivent des prix, Dieu sait qu'est-ce qu'on récompense à travers ce prix.

Un dernier mot ?
Je crois que j'ai tout dit. Mes étudiants qui m'ont suivi pendant 25 ans savent que je suis resté exigeant sur la justice. Il n'y a que la justice qui puisse nous refaire et nous honorer comme humains, tout le reste, c'est des bavardages.


Dominique Ngoïe-Ngalla a publié des nouvelles, par exemple L'ombre de la nuit ; des ''lettres'' : Lettre à un étudiant africain, Lettre d'un pygmée à un bantu... ; des poèmes, par exemple Poèmes rustiques ; des essais, par exemple Le retour des ethnies. La violence identitaire ; un roman, Route de nuit.

mardi 21 juillet 2009

La Vache laitière noire, de Noëlle Bizi Bazouma

Voici un roman que j'avais lu bien avant d'avoir un blog et dont j'aurais voulu parler si j'en avais alors ; et il y en a un certain nombre dans ce cas, surtout lorsque l'auteur ne draine pas encore des masses de lecteurs derrière lui, c'est une manière pour moi de l'encourager à poursuivre sa voie, même si le grand lectorat n'est pas encore au rendez-vous.

En ce qui concerne La Vache Laitière Noire, j'avais tout de suite apprécié la manière de l'auteure de traiter de façon métaphorique la question du sous-développement des pays du tiers-monde, ceux de l'Afrique noire en particulier. En fait Noëlle Bizi Bazouma aurait peut-être pu écrire un essai, mais comme on le sait, celui-ci est soumis à certaines contraintes et a en outre un public moins large que le roman.

L'auteure met les points sur les "i" dès le départ, dans un avant-propos qui montre un étudiant déçu, enragé même au sortir d'un cours portant sur le sous-développement, l'équation sous-développement = Afrique noire = pauvreté, famine, dictature, sida, guerres ethnique et tribales etc. lui semblant trop "réductionniste". Il se met à s'interroger sur l'Histoire et le devenir des pays africains, par exemple :

"Comment se fait-il que l'Africain qui à l'état sauvage, (non contact avec des cultures extérieures à la sienne), avait inventé sa pirogue pour affronter les rivières, les fleuves et les mers qui nécessitaient la connaissance des lois de l'eau, s'esr par la suite révélé non ingénieux ?" (p. 13)

C'est à une série de questions de ce genre que le livre tente de répondre. Le personnage principal, Afro, a hérité de son père une vache qu'il tenait lui-même de son père. Cette vache met bas régulièrement et assure sa subsistance. Mais un étranger arrive, convoite cette vache au pelage noir qui est en si bonne santé et donne un si bon lait. Il fonde des projets sur cette vache qui va lui permettre de s'enrichir et alimenter par la même occasion la contrée d'où il vient et qui est en manque de lait. N'ayant pas réussi à obtenir le consentement d'Afro pour ces projets, il le lui arrache par des moyens sournois. C'est le commencement des emmerdes pour Afro et les habitants de son village, qui vont peu à peu délaisser leur mode de vie pour adopter celui de l'étranger, être dépendant de lui, adopter jusqu'à ses besoins qui pourtant sont inadaptées à leurs propres réalités.

Ce roman, publié en 1995, tente de mettre en lumière un pan de l'histoire qui était souvent occulté jusqu'à ces dernières années : le rôle de l'esclavage et de la colonisation dans l'histoire. L'auteure n'épargne pas les Africains qui ont eux-mêmes ouvert la boîte de Pandore et ne font pas grand-chose pour la déloger de chez eux.

La Vache Laitière Noire, premier roman de Noëlle BIZI BAZOUMA, Editions CEMHO, Lille, 1995, 154 pages.
L'auteure a publié divers ouvrages : sur la santé, pour la jeunesse, des romans. Vous pouvez consulter sa page sur le site des écrivaines africaines.

dimanche 12 juillet 2009

Hermina, de Sami Tchak

En attendant que les Filles de Mexico ne viennent frapper à ma porte, je me suis laissée tenter par Hermina. C'est le deuxième roman de Sami Tchak que je lis, après Place des fêtes.

Heberto, prof de lycée, est logé chez les Martinez. Leur fille, Hermina, 16 ans, le fascine au point de lui inspirer l'écriture d'un roman qui porterait son nom : Hermina. Heberto a mis un terme à sa profession d'enseignant pour se consacrer à l'écriture, mais ce n'est pas facile de "coudre la vie avec le fil doré des mots" (p. 12). C'est à l'école du vieux Santiago, le héros du Vieil homme et la mer, qu'il se mettra d'abord pour faire éclore ses talents d'écrivain. C'est lui qui remplace le petit garçon dans le roman d'Ernest Hemingway et accompagne le vieux dans sa barque, essayant de recueillir un peu de la sagesse et de la profondeur de celui-ci.

La référence à d'autres romans est permanente dans Hermina. Après l'hommage au Vieil homme et la mer, que le lecteur devine dès les premières pages, suivront d'autres textes choisis essentiellement pour leurs morceaux choisis sur la sexualité : celle-ci apparaît dans le roman comme étant le lieu d'où partent et où aboutissent tous les chemins. La sexualité est en tout cas l'encre dans laquelle Sami Tchak trempe sa plume pour dire le monde, un monde où société rime souvent avec solitude, où on ne trouve souvent sa place qu'en "jouant les singes", où on est parfois obligé de s'exiler pour donner des ailes à ses ambitions, un monde qu'on est tenté de fuir par l'écriture, même s'il s'agit de l'écriture de ses fantasmes.

A propos du corps humain dans tous ses états, des parties intimes notamment dont l'auteur de Place des fêtes parle sans tabou, on peut lire ceci dans Hermina :

Il avait d'abord eu envie d'écrire un essai politique, avant de juger ce projet plutôt futile, pour rêver de construire un univers en faisant passer par le corps afin de les ramener à la portée de tout le monde les idées philosophiques qui l'avaient fasciné, lui. Sa passion pour les femmes serait-elle venue de là ? Peut-être. (p. 34)

Ce passage sonne comme un avertissement à ceux qui ne comprendraient pas ou prendraient mal cette prédominance du sexe dans les romans de l'auteur. Cette explication change-t-elle le regard du lecteur ? On aime ou on n'aime pas. De toutes façons, dans tout livre, il y a des choses qu'on apprécie moins que d'autres. Ou qu'on aime plus que d'autres, c'est selon. Moi ce que j'ai apprécié dans ce roman, c'est cette posture de l'écrivain qui se met en scène et qui donne son avis sur l'écriture, s'exprime sur ce que peuvent être les difficultés entravant le chemin d'un jeune auteur vers son ascension. Cette mise en abyme, on la rencontre souvent chez les écrivains.

J'ai aussi aimé le fait que l'auteur célèbre d'autres auteurs, j'ai particulièrement aimé le passage sur Ananda Dévi, que j'avais découverte avec Eve de ses décombres, qui vous fait s'incliner devant sa beauté, j'entends beauté du texte. Je n'ai pas encore vérifié si Sami Tchak a réellement publié un article sur la Mauricienne ou s'il profite de l'espace de son propre roman pour parler du roman Soupir et rendre hommage à la plume de l'auteure, jugez plutôt par vous-même :

"Il lisait les journaux surtout le matin, mais les livres constituaient toujours sa principale passion. C'est au cours de cette période, où il sortait seul, qu'il était tombé sur un article traitant de Soupir d'Anada Dévi, un roman qu'il n'avait pas lu. L'auteur de l'article était S.T., un critique littéraire très connu. ''Soupir, avait écrit S.T., est un univers où les personnages semblent condamnés à l'enfer avant d'avoir même tenté de pécher, où l'amour et le sexe ouvrent toujours les vannes derrière lesquelles la folie bat son tambour [...] Ici, l'amour engendre des démons, sème sur sa route des cadavres et des histoires pas faciles à dire. [...] (Le sexe) est l'entrée assez visible vers des zones dont l'obscurité s'épaissit au fur et à mesure que l'on croit avancer vers la lumière. La relation intime à deux renvoie à la solitude, dévoile l'impossible communion des êtres. Le monde dévien, c'est le monde de la beauté douloureuse, des douceurs amères [...] On met du temps avant de s'apercevoir qu'il n'y a pas de chemin, qu'on ne peut pas avancer, qu'en fait, sur les pistes d'Ananda Dévi, le lecteur va à la rencontre de sa propre solitude, que les fragments de destins qu'il tente de reconstituer comme dans un puzzle existentiel constituent autant de morceaux de son propre être éparpillé entre le désir ardent de prendre en main son destin, la rage impuissante et enfin la résignation [...]" (p. 116-117 )

Ce qui est curieux, c'est qu'on peut ressentir la même impression en lisant Hermina : il n'y a pas de chemin, on semble ne pas avancer, le lecteur tente de reconstituer la vie des personnages, l'action du roman, de faire la part entre fantasmes et réalité, mais ce qui prédomine, c'est la solitude, la difficulté de communication. Le passage où Heberto se retrouve dans le petit appartement d'Ingrid comme dans une "cage" et où tous deux sont pris au piège de la "déprime" m'a fait penser au "Déjeuner du matin", célèbre poème de Jacques Prévert.

Quant au parfum entêtant de sexe dans le roman, je vais être franche et je vais parodier pour cela le héros du roman lorsqu'il parle des films X : cela devient rapidement lassant. Ce n'est pas le parfum lui-même qui me gêne, ce ne sont pas les termes crus, mais la répétition, l'entêtement. J'aurais préféré que ce parfum chatouille mes narines au lieu de les envahir, peut-être que cela participe de quelque chose que je n'ai pas encore percé. Cela dit, la seconde moitié du roman est particulièrement intéressante.

Hermina, Gallimard, 2003, 350 pages.
Sami Tchak, six romans à ce jour, Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire 2004.

mercredi 1 juillet 2009

Michael Jackson ira-t-il au ciel ?

Depuis quelques jours le coucher des enfants est un peu difficile, surtout pour le grand. Au moment de quitter sa chambre après l'avoir bordé, il trouve toujours le moyen de me retenir auprès de lui. D'abord il commence par dire qu'il n'arrête pas de faire des "cauchemars", et quand on l'interroge sur ces ''cauchemars'', il répond qu'il n'arrête pas de penser à Michael Jackson ! Faire des ''cauchemars'', c'est sa manière à lui de dire combien il est bien triste à cause de la disparition de Michael jackson.

Au début j'ai pensé que comme c'était l'actualité du moment et qu'on en parlait beaucoup dans les médias, forcément il y pense, même au moment du coucher, mais je dois me rendre à l'évidence : sa peine est bien réelle, il a perdu quelqu'un qu'il appréciait. Il faut voir comme sa soeur et lui regardent les clips ! Ceux qu'ils aiment bien, ils les regardent sans se lasser. Je suis étonnée par leur capacité à mémoriser facilement les chansons et à les reproduire accompagnées de leur musique et des gestes que font les artistes dans le clip. En ce moment par exemple ils me gavent de "Boom boom pow", de "Tous les mêmes", de "Show ce soir", avec la particularité pour cette dernière chanson de nous transporter au Congo à travers certaines expressions typiques introduites dans la chanson. Ils sont tellement contents que les membres du groupe Bisso na Bisso viennent du Congo ! Quant à "Même pas fatigués", ils se plongent dedans à fond, je me demande bien pourquoi. Donc je comprends que la mort de Michael Jackson les touche, mais moi je n'en fais pas pour autant des cauchemars.

J'ai beau dire que même s'il est parti, on peut continuer à écouter ses chansons, à danser sur sa musique, à le sentir parmi nous, rien n'y fait, cette séparation a quelque chose de tragique pour mon fils. En plus il n'est pas peiné seulement par sa disparition, il s'inquiète aussi pour son salut. Ne voilà-t-il pas qu'il a demandé, l'autre soir, si Michael Jackson se réveillerait auprès de Dieu ? Je n'en revenais pas qu'il pose une telle question.
Ayant déjà été plusieurs fois confronté à la mort, j'avais expliqué à lui et à sa soeur que, pour nous qui sommes croyants, quand on meurt ce n'est pas pour toujours, qu'on se réveille auprès de Dieu si on a fait ce qui est bien. C'était aussi pour atténuer la peine qu'ils pouvaient ressentir mais aussi pour leur donner des repères : distinguer le bien du mal, sentir toujours l'oeil de Dieu au-dessus de soi et craindre de faire des "bêtises".

Alors pourquoi m'a-t-il posé cette question ? Je me souviens qu'une fois on regardait quelques clips de Michael Jackson sur le net. J'avais dû expliquer pourquoi sur certaines photos ils ne le reconnaissaient pas. Comment expliquer à des enfants le mal-être que peuvent sentir certains au point de les déterminer à devenir "autre" ? J'avais tenté de trouver les mots pour dire que Michael Jackson était noir et qu'il avait voulu changer d'apparence pour se sentir mieux. J'en avais profité pour leur dire qu'il faut accepter les gens comme ils sont et s'accepter soi-même tel qu'on est : le Bon Dieu nous a créés ainsi ; il ne faut pas se moquer des gens à cause de leur physique car ils ne l'ont pas choisi ; je voulais les préparer à ne pas tenir compte des remarques désobligeantes des gens d'autant plus que le grand en a déjà eu à l'école, je me demande aujourd'hui si j'avais bien fait de faire le lien avec Jackson, ou si je n'avais pas été maladroite dans mes propos (mais ce n'est pas si facile d'expliquer des questions d'adultes à des enfants curieux de tout et avides de réponses).

Mon fils maintenant me demande si Michael Jackson ira au ciel, si le fait qu'il ait changé de "visage" compromet son salut, et il en verse des larmes. Mais Dieu ne se préoccupe pas de l'apparence, il regarde le coeur ! Si celui-ci était bon, si les actions de M.J. étaient bonnes, il n'y a pas de doute. Il ne faut pas penser à son visage, à ce qu'il a fait de bien ou de mal, écoute plutôt sa musique, mon fils, et laisse-toi porter par elle, laisse-la emporter ta tristesse.
Oui, c'était quelqu'un d'unique, quelqu'un qui a créé. Avec lui on prend la pleine mesure de ce que veulent dire les mots ''inspiration'', ''création'', mais aussi ''don''. Quel talent tout de même ! Faire danser et chanter le monde entier, faire naître des Michael Jackson, des imitateurs dans tous les pays !
Qui peut rester de marbre lorsque Michael Jackson se tient sur la piste et esquisse son pas de danse extraordinaire ? Qui peut résister à une chorégraphie sans nulle autre pareille ? Un proche me disait dernièrement que seul un ange, autrement dit quelqu'un qui appartient à un monde supérieur, peut être capable de résister à l'appel à la danse de Jackson. J'aimerais bien pouvoir dire à mon fils pour l'apaiser qu'en ce moment Jackson est en train de faire danser les anges et chanter à la gloire de Dieu !
La petite soeur quant à elle me demande si les gens auront peur à l'enterrement de Michael Jackson. Peur ? Mais pourquoi donc ? - Mais oui, maman, comme dans la chanson-là, celle des morts-vivants ! Est-ce que Michael Jackson, il sera mort-vivant ? Moi j'aime pas cette chanson, je préfère où il y a des enfants qui chantent, j'aimerais bien être dans cette chanson ! (elle parlait de Black or White)
Mais où vont-ils me chercher ces questions ?