dimanche 30 janvier 2011

Le Clan Boboto, de Joss Doszen

Le Clan Boboto se détache des autres oeuvres que Joss Doszen a publiées à ce jour : il fait figure de pilier. L'auteur a voulu dire tout ce qu'il avait sur le coeur concernant les cités : la vie qui y grouille, la jeunesse qui s'y construit, les drames qui s'y trament. Disons même qu'il a voulu cracher toutes les glaires qui les encombrent. Qu'il s'agisse de ce qui se fait ou de ce qui se dit sur elles, tout entache leur réputation et l'illustration de première de couverture le montre bien.


L'auteur se met dans la peau de chacun des membres d'une famille qui a débarqué, ou plutôt échoué à la "zone négative" : les Boboto. Outre Scotie, Andriy, Mina ou Karis qui forment une fratrie consanguine, on compte également parmi eux des personnages comme Bany, le cousin venu d'Afrique ou Schearo, le "frère" blanc. D'où le choix du terme "clan" pour parler d'eux. On pourrait rajouter Djamila et Arléna, mais elles n'ont pas de chapitres éponymes.

Cette succession de voix donne un roman composé de chapitres qui pourraient se lire comme des nouvelles indépendantes. Elles se font cependant écho et forment, en souterrain, un réseau de signification tout à fait subtil. Croisée de regards, confrontation de valeurs, diversité de tons. Mais au fond, le ton est le même : celui de la sincérité. Chacun des personnages-narrateurs apparaît dans le chapitre qui lui est consacré dans toute sa vérité, dans toute sa complexité aussi : à la fois dur et doux, docile et dominateur. Direct surtout. Tous ont été forgés par la rudesse de la vie telle qu'on peut la vivre dans une cité où on a voulu parquer toutes les personnes venues d'ailleurs du secteur. Le résultat est forcément explosif, au propre comme au figuré.

La force des cités ? L'appartenance à un groupe. Le besoin de créer des liens afin de se sentir plus fort est viscéral, vital même. Bien plus que ces liens sociaux concrétisés au travers des bandes par exemple, c'est l'esprit de famille, c'est son unité qui a donné au clan Boboto sa capacité de résistance face à tous les événements qui auraient pu les ensevelir. Ils avaient beau choisir des trajectoires différentes, il y avait toujours chez euz la volonté de donner un équilibre à la famille, de le maintenir tant bien que mal.

J'ai particulièrement aimé le début et la fin. Le premier chapitre est un portrait vraiment réussi et il accroche dès la page liminaire, celle où le personnage se présente sommairement et de manière poétique. Cette triple présentation de Bany, en français, en anglais et en lingala est tout simplement savoureuse. Il ne s'agit pas simplement d'une traduction du texte français, mais de l'expression du moi de Bany de manière que, bien que disant la même chose dans le fond, les textes sont différents et assaisonnés des épices propres à chacune des langues. C'est un joli morceau de bravoure de la part de Bany et un texte savoureux pour le lecteur, comme je l'ai dit plus haut.

Le dernier chapitre est émouvant car il raconte l'histoire des parents et lève par la même occasion le voile sur tous les personnages. En parlant d'émotion, je dirais également que la voix de Karis est touchante, mais laquelle ne l'est pas ? L'accent de sincérité qui pointe dans chacune d'elle rend tous les personnages attachants, même s'ils sont loin d'être des enfants de choeur. Leur sensibilité transparaît, surtout à travers leur recherche de l'amour, ce qui peut praître paradoxal au vu de leurs multiples aventures. 

Vous l'aurez compris, j'ai apprécié ce "conte urbain" et je vous le recommande vivement.

Joss Doszen, Le Clan Boboto, conte urbain, autoédition Loumeto,  septembre 2009, 212 pages.

Pour en savoir davantage et commander le livre :
http://www.doszen.net/Doszen%20site_lundi02_files/page0003.htm

samedi 15 janvier 2011

Après vous, M. de La Fontaine, Contrefables de Gudule

Si vous êtes un familier de l'émission littéraire "La Grande Librairie", animée par François Busnel sur France 5, vous avez dû suivre, avec beaucoup de délectation, celle du 16 décembre. En effet les invités, nombreux, devaient se prononcer sur le meilleur et le pire de la littérature.  Parmi eux Alain Mabanckou, qui a encensé L'Ivrogne dans la brousse, d'Amos Tutuola et "descendu" Ethiopiques, de Léopold Sédar Senghor. René de Obaldia, lui, est un grand admirateur de Jules Verne, en particulier de son Tour du Monde en 80 jours, tandis qu'il vous déconseille toute l'oeuvre du marquis de Sade. Cela m'a aussitôt fait penser à une grande discussion sur le blog de Kangni Alem sur la "Littérasexe", où les uns et les autres recommandaient de lire Sade, le "maître" en la matière. Je m'étais alors promis de lire enfin cet auteur controversé, mais je n'ai toujours pas eu le temps de le faire.

Il y avait aussi, parmi les invités, Gérard Oberlé, dont j'ai souvent apprécié les interventions. Pour sa part il n'a de cesse de relire Les Essais de Montaigne tandis qu'il a gardé une dent contre les Fables de La Fontaine. La Fontaine, vous rendez-vous compte ? Pourquoi donc ce génial écrivain du XVIIe siècle, qui a su donner une nouvelle vie à des textes qui avaient été écrits par Esope, en premier, au VIe avant Jésus Christ, repris ensuite par Phèdre au Ier siècle après Jésusè-Christ ? Mais il faut tout de même reconnaître que c'est La Fontaine qui les a popularisés, qui leur a donné ce je ne sais quoi qui fait que nous nous nous sommes tous désaltérés auprès de La Fontaine, nous avons goulûment bu à cette source et, en gage de notre reconnaissance, nous sommes capables de réciter au moins une de ses fables. Qu'est-ce qui chagrine donc Gérard Oberlé ?

Eh bien il a exprimé, à propos des fables de La Fontaine, un sentiment que nous sommes nombreux à avoir éprouvé : une déception; une certaine amertume lorsqu'on considère le dénouement de bon nombre d'entre elles. Gérard Oberlé a donné, bien à propos, l'exemple de "La Cigale et La Fourmi", où la dernière se montre d'un égoïsme inouï : elle refuse de prêter, alors que La Cigale était prête à emprunter même au taux le plus fort : elle rembourserait ! Cela n'aurait-il pas arrangé ses affaires ? Elle aurait dans le même temps rendu service à sa camarade en difficulté. Mais non, La fourmi préfère que la Cigale crève de faim. Ce manque d'humanisme est on ne peut plus décevant, mais La Fontaine n'a fait que traduire la réalité de la vie qui nous offre chaque jour l'exemple d'une méchanceté toujours plus accrue parmi les hommes.

N'empêche que ce sentiment de révolte, que l'on peut légitimement éprouver face au défaut d'humanisme qui abonde dans les Fables de La Fontaine, a poussé un auteur à proposer une suite à celles-ci. Il s'agit de Gudule, qui a tellement souffert du "sort ingrat réservé aux plus faibles, dans ces textes" qu'elle se propose, dans son recueil de contrefables, de "rendre justice aux victimes".  Elle inverse donc la tendance dans son livre. Elle reprend 24 fables de la Fontaine, parmi les plus célèbres, qu'elle continue en terminant par une morale plus humaine.  C'est un vrai régal.

Le premier texte à être revisité, c'est le "Corbeau et le Renard". Au lieu du fameux : "Le Corbeau, honteux et confus / Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus", Gudule imagine cette suite : alors que le Renard se repaît du fromage qu'il s'est habilement approprié, un chasseur survient, prêt à faire feu sur l'animal, à ce moment-là le Corbeau, qui aperçoit le "camembert" abandonné, le récupère et gêne le chasseur qui finalement rate sa cible. Le Renard est sauvé, mais il croit aussi qu'il va rester affamé. Quelle surprise lorsque le Corbeau lui propose de partager avec lui le repas ! La contrefable de Gudule se termine donc par la proposition de celui à qui on a fait du tort, mais qui pardonne volontiers :

Plutôt que de chercher l'un à l'autre à nous voler 
Pourquoi ne pas nous entraider ?
Honteux et confus, le Renard
De la proposition admit le bien-fondé,
Jurant, mais un peu tard,
D'exercer désormais la solidarité.

Dans "La Cigale et la Fourmi" dont nous avons longuement parlé, on a vu que la Cigale est condamnée à mourir de faim. Mais dans la contrefable de Gudule, voici ce qu'elle décide de faire :

Je veux, dans un dernier effort
Arracher à mon instrument
Ses plus pathétiques accords.
Cet ultime concert sera mon testament.

Et, oh miracle ! les fenêtres s'ouvrent : touchés par "Une plainte si émouvante / Si belle, si sauvage et si triste à la fois", les bourgeois lui font l'aumône. La Cigale recueille rapidement de quoi subsiter jusqu'à la saison nouvelle. Et Gudule de conclure :

Quand avec apparat la misère s'exprime
Elle acquiert du public les faveurs unanimes :
Gosier mélodieux n'implore pas en vain.
Mais il est tant de gens qui ne savent pas geindre
Qu'on ne devine pas, en croisant leur chemin,
Qu'ils sont seuls, démunis, qu'ils ont froid, qu'ils ont faim.
Les pauvres sans talent sont bien les plus à plaindre !

J'aimerais également vous parler des "Animaux malades de la peste", du "Loup et l'Agneau", du "Laboureur et ses enfants", mais je vais vous ôter le plaisir de la découverte. Alors faites comme moi, lisez Après vous, M. de La Fontaine, de Gudule, vous relirez par la même occasion les plus belles fables de La Fontaine.

Gudule, Après vous, M. de La Fontaine, Contrefables, première édition en 1995, édition du Livre de Poche Jeunesse en 2003, 92 pages, 4.90 €.

Anne Duguël, dite Gudule, est née à Bruxelles en 1945. Elle a écrit de nombreux textes, essentiellement destinés à la jeunesse, parmi lesquels La Bibliothécaire, que j'adore notamment pour son abondante intertextualité.

Le lien vers la Bibliothèque idéale des invités de l'émission du 16 décembre 2010 de La Grande Librairie :

samedi 1 janvier 2011

Bonne Année 2011 !

Si vous me lisez, c’est que vous faites partie des heureux élus qui ont accédé à la rive de 2011, les élus de la vie.

Alors, qu’allons-nous faire de cette chance ?

Nous n’allons tout de même pas la salir avec nos regrets !

Nous n’allons pas la corrompre avec nos mauvaises pensées !

Nous n’allons surtout pas la laisser dépérir. Il nous faut au contraire la nourrir de nos ambitions, de nos réalisations, de notre vitalité tout simplement !

Soyons vivants : aimons, lisons, écrivons !

Bonne année 2011 !

lundi 27 décembre 2010

Cinquante ans dans la peau de Michael Jackson, de Yann Moix

Yann Moix a publié ce livre à la disparition de Michael Jackson, en 2009. Je m'étais promis depuis longtemps de le lire, j'avais suivi l'auteur sur les plateaux télé et j'étais curieuse de savoir ce qu'il y disait. C'est un petit livre de 14 chapitres dans lequel Yann Moix explique la vie de l'artiste, une manière de répondre à ses détracteurs, sur deux points en particulier : la volonté de MJ de devenir Blanc et les accusations de pédophilie. J'ai trouvé l'argumentation de Yann Moix très intéressante, surtout lorsqu'il tord le cou à la réputation de pédophile de Michael.




Tous les chapitres ne se lisent pas avec le même intérêt, moi je vous recommanderais particulièrement : "L'homme à l'envers", "L'impédophile" et aussi "Black and white", mais surtout le premier : "La mort la plus universelle de tous les temps", parce que c'est là que l'essentiel est dit. Yann Moix ne nous apprend pas une vérité, il confirme ce que chacun des contemporains de l'artiste a dû ressentir, inconsciemment ou non : le caractère exceptionnel de cet homme, de son destin ; sa capacité à unifier les peuples, juste en chantant et en dansant, et ça personne auparavant n'avait réussi à le faire :

"Michael Jackson est mort, et cette mort est la plus universelle de toute l'histoire de l'humanité. [...] Le monde ne communie jamais à l'unisson. Sauf dans le cas de Michael où pleurent, ensemble, au coude à coude, se remontant mutuellement le moral, se soutenant comme des frères, les juifgs, les musulmans, les catholiques, les orthodoxes, les bouddhistes, les protestants, les animistes, les communistes et les athées. C'est une même prière, inventée spécialement pour l'occasion, qui semble s'imprimer dans ce deuil sans précédent."
(Cinquante ans dans la peau de Michael Jackson, pages 18-19)

Plus loin :

"Aujourd'hui que la terre le pleure, musulmans, juifs, athées et chrétiens, d'une larme identique et universelle, impeccablement planétaire, on se réjouit au moins d'une chose : que les peuples puissent souffrir une douleur commune. Michael nous aura apporté (...) quelque chose d'inattendu : la première Paix mondiale." (p. 51)

Ce sont ces derniers mots qui me font me réjouir d'avoir lu ce livre, tout le reste est pour moi secondaire et presque vain. Je me suis déjà exprimée sur la disparition de cet homme d'exception dans l'article "Michael Jackson ira-t-il au ciel ?" et ce livre me donne l'occasion d'aller plus loin.

En fait, que faut-il retenir de MJ ? Ou plutôt que faut-il retenir de plus important ? Eh bien ceci : il est un des heureux hommes à avoir accompli leur mission. Michael Jackson est une parfaite illustration de la parabole des talents que vous pouvez lire dans les Evangiles (Matthieu 25 : 14 à 30 ou Luc 19 : 11 à 26).

En résumé, voici l'histoire : Un seigneur, avant de partir pour un long voyage, appelle ses serviteurs et leur remet à chacun un bien (appelé soit "talent", soit "mine"), disons une somme d'argent, pas la même, qu'il calcule en fonction de la capacité de chacun. A son retour, il les rappelle pour qu'ils lui rendent compte de ce qu'ils ont fait avec cet argent. Le premier, le deuxième ont fait fructifier la somme et rapportent le double de ce qu'ils avaient reçu au départ. Le troisième revient, tout penaud : il n'a pas trouvé mieux que d'aller enterrer ce qu'on lui avait donné et rapporte donc la même chose. Ce manque de bon sens provoque bien évidemment la colère du maître :  "si tu étais incapable de faire fructifier mon argent, ou trop paresseux pour le faire, pourquoi ne l'avoir pas mis en banque pour qu'il me rapporte au moins des intérêts ?" Et celui-ci de lui reprendre l'argent et  de le donner à un autre.

C'est mon intime conviction : nous avons tous reçu, à la naissance quelque chose. Il nous appartient, non seulement de le découvrir, mais de travailler pour que ce quelque chose, ce don s'épanouisse et éclaire les autres. Nous n'avons pas tous reçu au même degré, mais chacun selon sa personnalité, selon ses capacités. Cependant il est clair qu'il faut polir ce bien qui nous est donné brut à la naissance, l'affiner, l'enjoliver mais surtout le développer. Si nous ne le faison pas, nous aurons raté notre vie. 

Michael Jackson a su, très tôt, développer les talents qui étaient en lui. Il avait des frères et des soeurs, qui ont pourtant été élevés comme lui, dans la même maison, qui eux aussi chantaient bien, dansaient bien, mais seul lui a séduit le monde d'une manière bien à lui, parce que c'est à lui qu'il était donné d'être comme un messie qui viendrait pacifier le monde. Je ne dis pas que MJ n'a aucun mérité : la parabole montre clairement le travail à accomplir pour la croissance du bien précieux reçu. Et MJ était un bosseur, point n'est besoin de rappeler ici quel génie il était, quel artiste ! Les autres auraient beau travailler, et même aujourd'hui, on aura beau faire tout son possible pour danser comme lui, chanter lui, ce ne sera jamais aussi parfait que Michael lui-même : "Il a eu des copies mais lui aura été l'original. Personne d'autre que lui n'aura été lui", conclut Yann Moix. La danse, le chant étaient le moyen, mais la mission était la paix dans le monde, la fraternité des peuples.

MJ avait un rôle à jouer dans ce monde : faire que toutes les barrières s'écroulent comme les murs de Jéricho au simple son de sa voix. Il n'a pas eu besoin d'assener sur la tête des gens des prêches, de faire des appels à la conversion, d'inviter les gens à s'aimer les uns les autres. Il chantait, il dansait tout simplement, et dans le monde entier, les gens se donnaient la main pour former une chaîne de l'amitié la plus pure, la plus désintéréssée, la plus vraie.

Dans ce monde de plus en plus fermé à tout ce qui est religieux, ou qui n'est religieux que d'une manière travestie, superficielle, rigide, il est bon qu'il se trouve parmi les hommes quelqu'un qui, sans faire officiellement oeuvre de religion est pourtant plus efficace que les religieux les plus convaincus. Michael Jackson est la preuve que la vraie religion n'est pas tant dans le respect des règles : dans le fait de mettre ou de ne pas mettre le voile, de boire ou de ne pas boire d'alcool, de fréquenter ou de ne pas fréquenter régulièrement une église, de lire ou de ne pas lire un livre saint... elle est dans ce que confesse votre vie toute entière.

Pour revenir à la parabole des talents, il en va pour les hommes comme pour les nations ou les populations. Chacune reçoit un talent, à faire fructifier, pour le bien de toute l'humanité. C'est pourquoi il est vain de dire les uns les autres : c'est nous qui avons inventé ceci, c'est nous qui avons inventé cela, cela vous a été donné, et si vous ne le faites pas, un autre le fera à votre place. C'est comme pour les métiers : il n'est pas donné à tout le monde d'être médecin, mécanicien, enseignant ou que sais-je encore : vous aurez beau faire, vous pourrez bien vous débrouiller dans un autre domaine que celui qui était le vôtre par prédilection mais ce ne sera jamais la même chose que celui qui est un ayant droit de ce domaine.

Bon il faut bien que je conclue, sinon je ne m'arrête plus. En cette fin d'année, je vous invite à découvrir, à développer, à faire briller le ou les dons que vous avez reçus de... si le mot "Dieu" vous gêne, mettez "la Nature", car vous conviendrez avec moi que nous n'avons pas tous les mêmes aptitudes, et surtout pas dans les mêmes proportions. Je ne citerai qu'un autre exemple, en plus de celui de la musique : la littérature. Tous les écrivains n'ont pas la même stature. Il y en a qui, même avec un peu de travail seulement, gagnent rapidement une certaine hauteur là où d'autres mettront des années de labeur, et pour n'atteindre que le tiers de cette hauteur. Tous les écrivains n'ont pas la même stature mais tous contribuent, chacun à sa manière, au bonheur des lecteurs. J'ajouterai également : tous ne sont pas des écrivains-nés. Je vous vois venir : vous voulez que je vous donne quelques exemples d'écrivains-nés. Volontiers. Je n'ai qu'à regarder la liste de mes lectures 2010 et deux noms s'imposent aussitôt : Romain Gary, Toni Morrison. Quand on lit ces deux-là, on voit bien qu'ils étaient appelés, tôt ou tard, à écrire. On a plaisir à baigner dans leurs textes, on est à l'aise, on est bien, on est chez soi.

dimanche 19 décembre 2010

Le Conseiller du Prince, d'Aimé Eyengué

A l'heure où l'actualité ivoirienne nous montre combien la paix est fragile, notamment en Afrique où l'élection présidentielle semble devenue l'occasion de faire main basse sur les armes de guerre, il est bon de s'emparer de l'arme de la parole pour essayer de démolir ce monstre qui décidément prend plaisir à montrer sa tête hideuse, riant au nez de tous ceux qui appellent de tous leurs voeux une démocratie qui règnerait sans partage. J'ai nommé la guerre.

L'arme de la parole est d'autant plus efficace qu'elle est utilisée à bon escient par ceux qui se trouvent dans l'entourage direct du premier responsable politique d'un pays. Les "conseillers" ont un rôle capital, car l'avenir d'un Etat, d'un royaume dépend finalement d'eux, il dépend de leur force ou de leur faiblesse auprès de l'élu du peuple. C'est l'objet du livre d'Aimé Eyengué, auteur dont je vous ai déjà parlé ici, qui a publié il y a quelques temps Le Conseiller du Prince, un essai qu'il dédie entre autres "à tous ceux qui, allergiques au parler des armes, militent plus que jamais pour que le parler des mots et le dire du silence des armes aient définitivement raison de la guerre."



Le livre se compose de 19 chapitres qui analysent cette fonction ainsi que l'implication de différents facteurs comme l'argent ou le savoir dans le maintien de la paix. L'auteur insiste sur le rôle de l'intellectuel et surtout sur celui de la femme dans le climat politique. Il ne s'agit pas ici de vous résumer le livre car le but est que vous le lisiez par vous-mêmes, mais si je devais vous proposer quelques chapitres qui ont particulièrement retenu mon attention, ce serait ceux consacrés à l'un et à l'autre.

Dans le chapitre VII intitulé "L'intellectuel et la démolition du vice en politique", Aimé Eyengué s'attaque à un vice en particulier :

La Domination : c'est-à-dire la propension qu'a l'homme à se croire supérieur aux autres, avec son intelligence supérieure à une autre, sa race supérieure à une autre, son ethnie supérieure à une autre, sa communauté supérieure à une autre, sa religion supérieure à une autre... tout en supportant mal l'expression de la différence que voudrait lui faire entendre l'autre, lui préférant le conformisme béat, le nombrilisme maladif ou l'ethnocentrisme paranoïaque... Difficile en tout cas de faire entendre raison à quelqu'un qui croit d'avance sa raison supérieure.
(Le conseiller du Prince, page 59)

Ce passage m'a fait repenser à La prochaine fois le feu, de Baldwin.

Dans le chapitre XVIII, "Des observations sur le magistère d'une femme", on peut lire ceci :

Quand le monde aura fini d'être machiste, et qu'il aura compris que diriger un Etat nouveau ou ancien n'est point une affaire exclusivement masculine, alors les vertus de la Parole triompheront définitivement de la guerre. (page 137)

Plus loin :
Car la paix vaut mieux que toute la fortune du monde, et l'or de la vie humaine plus que l'or de la terre ou l'or noir. Et seule la femme, qui est le réceptacle du mystère de la conception et connaît bien évidemment les douleurs de l'accouchement, apprécie beaucoup mieux à sa juste valeur le prix d'une vie humaine ; ainsi, plus qu'un homme, c'est elle qui est mieux à même à convaincre la paix à s'installer sans inquiétude dans une Principauté. (page 140)

Bref voici une oeuvre, non seulement utile, mais aussi intéressante, qui s'appuie sur des exemples précis, tirés principalement de la vie politique française et d'autres pays aussi, et en accordant une place importante à la politique des Etats africains. Les cas du Congo Brazzaville, d'où vient l'auteur, de la Côte d'Ivoire "qui était pendant longtemps à l'abri des troubles ethniques", sont traités dans cet ouvrage nourri de références littéraires, la première étant Le Prince de Machiavel qui fait plutôt état d'un Prince de la Guerre. Comme une riposte, Aimé Eyengué propose donc Le Conseiller du Prince, essai sous-titré "Pour un Prince de la Paix".

Vous pouvez écouter l'auteur s'exprimer sur son livre en cliquant ci-dessous.


Aimé Eyengué, Le Conseiller du Prince, L'Harmattan, décembre 2008, 162 pages, 15.50 €.

Autres ouvrages de l'auteur :
- La France, si je mens, Société des Ecrivains, 2007.
- L'Abbé est mort, vive l'Abbé, Le Manuscrit, 2008.

dimanche 5 décembre 2010

Blues pour Elise, de Léonora Miano

Ce dernier roman de Miano a de quoi surprendre ses lecteurs habituels. En effet, c'est comme si l'auteure avait décidé ou accepté de descendre un peu de son piédestal pour être plus en phase avec les préoccupations immédiates du commun des mortels. Ses précédents romans étaient tracés selon une ligne philosophique et existentielle qui n'est pas totalement absente dans celui-ci, mais n'y apparaît qu'en arrière-plan. L'écriture même, plus abondamment baignée de musique, paraît moins... comment dire ? agressive ? Je veux dire par là que ses textes avaient quelque chose de percutant dans la forme et le fond, on sentait que l'auteure avait des choses à dire et que celui qui n'avait pas d'arguments valables n'avait pas intérêt à l'arrêter pour rien. Comme les femmes dont il est question dans le roman, notamment Akasha de qui je rapproche le plus l'auteure, elle pouvait jusque-là sembler une "guerrière", une "amazone" ou tout simplement une femme qui montrait qu'elle avait des griffes pour se défendre, ce qui pouvait effaroucher ceux qui s'arrêtaient à cette combativité affichée. 



Dans Blues pour Elise, Léonora Miano paraît plus ouvertement sensible. Elle nous présente plusieurs tableaux de femmes, des tableaux dressés de telle sorte que les uns éclairent les autres de leurs reflets. Femmes aux blessures multiples : familiales, sociales, sentimentales..., des femmes qui ne demandent à la vie qu'un homme à aimer, qu'à être aimées telles quelles sont. Il y a d'abord la bande de filles baptisée les "Bigger than life"  et composée de quatre jeunes femmes : Akasha, Amahoro, Malaïka et Shale. Chacune avec son style, son physique, sa personnalité. Il y a aussi quelques uns de leurs proches : Estelle, la soeur de Shale. Elise, leur mère.  Fanny, leur tante, soeur d'Elise. Au milieu de ces tableaux de femmes, celui d'un jeune homme : Baptiste, alias Bogus, le fils de Fanny. Tous avec leur vie à porter, à inventer ou à réinventer.

Léonora Miano l'annonce dès le départ : elle montre dans son Blues pour Elise des "Afropéen(ne)s" qui ne sont pas en quête des allocations familiales, car c'est généralement le reproche qu'on fait aux immigrés en France, notamment les Noirs. Tout leur être ne tend que vers un objectif : l'amour. 

Un petit extrait pas du tout choisi au hasard, vous comprendrez pourquoi :

"Sa voix l'enveloppait. L'homme était un maître de la parole. Ah, la magie de son verbe... Il parlait des vies antérieures au cours desquelles leurs âmes avaient cheminé. Ils étaient l'un avec l'autre, l'un à l'autre, depuis que la vie était apparue. Il disait les constellations qu'ils habitaient en esprit, et dont leur peau mate emprisonnait jalousement l'éclat, contait les paradis perdus, les aubes à conquérir, bientôt, à force d'amour".  (Blues pour Elise, page 31)

Alors, pourquoi cet extrait ? Pas simplement parce qu'on s'y trouve en plein dans le sujet même du livre, l'amour, mais surtout parce qu'on y entend l'écho des précédents titres de l'auteure : "constellations", "éclat", "aubes", comme pour mieux se démarquer avec eux.

Léonora Miano, Blues pour Elise, Editions Plon, octobre 2010, 206 pages. 18 euros. Une invitation à l'amour.

lundi 29 novembre 2010

Bougouniéré invite à dîner, de la compagnie BlonBa

J'ai eu la chance de rencontrer quelques membres de la compagnie théâtrale BlonBa, du Mali, de passage à Paris pour quelques représentations, le 28 octobre dernier à l'Albarino Passy où ils étaient invités pour parler de leur pièce, Vérité de soldat. J'avais été bien inspirée en faisant l'acquisition du DVD Bougouniéré invite à dîner (le deuxième, Sud-Nord, le Kotèba des quartiers, m'avait été gentiment offert). Je n'aurais pu imaginer qu'il serait applaudi à la maison.

En effet, soit que je sois appelée à mes occupations domestiques, soit que je ne bénéficie pas de suffisamment de calme pour ne rien perdre du spectacle, depuis quelques semaines je n'ai fait que commencer la lecture de la video, sans pouvoir la terminer. Mon fils, par contre, ayant été captivé dès les premières scènes, est allé jusqu'à bout. C'est même devenu son DVD préféré. Il l'a visionné un bon nombre de fois, déjà. Il se marre tellement qu'il a réussi à réunir toute la famille autour de Bougouniéré et de sa famille. A 9 ans, il n'a sans doute pas saisi la portée sociale et politique de la pièce, mais l'intrigue, il l'a bien comprise. Les noms d'oiseaux dont Bougouniéré abreuve son mari ont de quoi déclencher les éclats de rire, certes, mais pas seulement. Les comédiens jouent admirablement leur rôle, et Bougouniéré la première. Qui est donc Bougouniéré et pourquoi invite-t-elle à dîner ?

Nous sommes au Mali, dans une de ces familles qui se battent quotidiennement contre des ennemis redoutables, notamment la misère, le chômage. Il faut essayer de s'en sortir. Bougouniéré a donc l'idée de monter une ONG, avec des objectifs susceptibles d'attirer la bienveillance des investisseurs européens : "alphabétisation des filles rurales", lutte contre les "MGF", les mutilations génitales féminines etc. Elle réussit à attirer dans ses nasses Monsieur  "Big fish", un représentant de la Banque mondiale de qui elle espère obtenir des subventions. Pour ce, elle prépare un dîner, afin de faire découvrir au boss blanc le "Mali profond". Mais désargentés comme ils sont (Djéliba, son mari, un homme pourtant plein de compétences, est au chômage), comment offrir un repas digne de ce nom ? Toute la famille est mise à contribution pour fournir de quoi faire honneur au Big fish. Toute sa famille (en réalité les seuls membres de l'ONG en attendant qu'elle ne se développe), son mari, leurs fils, que ce soit les deux qui vivent avec eux ou celui qui est en France (arrivé là-bas au prix d'énormes sacrifices.


Quelques comédiens de la compagnie BlonBa, parmi lesquels Michel Sangaré (au milieu) qui joue le rôle de Djéliba, mari de Bougouniéré.

 L'ironie est permanente et ne ménage personne : qu'il s'agisse des Etats africains, où les gens croulent sous le poids de la désespérance, les ONG aux dehors pimpants mais qui n'ont pour seule raison d'être que le désir d' "attraper les subventions qui passent", les organismes internationaux, qui ne sont pas moins dans le business plutôt que dans le réel partenariat... Bref chacun en prend pour son compte car chacun ne pense qu'à ses intérêts. La question de l'immigration est également abordée, dans sa réalité brutale. Mais ceux qui souffrent le plus, ce sont toujours les plus faibles.

Invitez-vous au théâtre sans quitter votre canapé avec Bougouniéré invite à dîner, de la compagnie BlonBa. Création d'Alioune Ifra Ndiaye et Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Une pièce qu'il est agréable de regarder en famille. Disponible sur Internet.

Créée en 2005 et filmée en Juin 2007 au Théâtre Paul Eluard de Choisy-Le-Roi. Durée : 1h05.