lundi 2 janvier 2012

Galadio, de Didider Daeninckx

"Voici des siècles que l'Europe a stoppé la progression des autres hommes et les a asservis à ses desseins et à sa gloire", déclare Frantz Fanon dans sa conclusion aux Damnés de la terre, elle qui "jamais ne cessa de parler de l'homme, de proclamer qu'elle n'était inquiète que de l'homme, nous savons aujourd'hui de quelles souffrances l'humanité a payé chacune des victoires de son esprit." L'hypocrisie de la "mission civilisatrice" pour justifier la colonisation est aujourd'hui une chose manifeste pour tous, encore faut-il avoir le courage de le reconnaître, de le dire.

Si les politiques actuelles ne peuvent rendre compte des crimes commis par les générations antérieures, elles pourraient tout au moins se démarquer d'elles en faisant de telle sorte que ceux-ci soient connus, en sensibilisant la jeunesse contre ces crimes, une manière de prévenir, de lutter contre cette ignominie. Sans aller jusque-là, le droit de savoir constitue à lui seul une raison suffisante pour voir ces événements intégrer les programmes d'enseignement, libre ensuite au lecteur d'en faire ce qu'il veut. N'est-ce pas au nom du droit à la connaissance que naquit le projet de l'Encyclopédie, mené au XVIIIe siècle par Diderot, et qui soutint fortement le mouvement des "Lumières" ? 



Si les occidentaux ont toujours eu à coeur de transmettre aux générations futures les hauts faits de leur nation, s'ils se sont souciés de faire connaître au monde entier les merveilles de leur civilisation, la richesse de leur culture, le caractère prodigieux de leurs réalisations, c'est un silence assourdissant qui pèse sur tout ce qui touche aux Noirs, plus précisément sur la manière dont ils ont traité les Noirs,  car il apparaît qu'ils les ont toujours traités comme des sous-hommes. Ces événements qui montrent que l'homme blanc s'est conduit d'une manière tellement honteuse, indigne de celui qui se disait "civilisé", "religieux", où il apparaît plus barbare que celui qu'il prétendait élever au rang d'homme, eh bien ces événements-là sont soigneusement tus. Il faut des écrivains engagés comme Didier Daeninckx pour briser le silence, pour écrire ces pages manquantes des livres d'histoire.

Le héros éponyme Galadio habite rue zwingli, à Ruhrort, en Allemagne. Il est métis. Son père était un "tirailleur sénégalais", appellation qui désignait tous les Noirs des colonies que l'on fit venir en renfort durant la grande guerre (et ça n'a pas beaucoup changé, aujourd'hui encore beaucoup considèrent l'Afrique comme un pays et non comme un continent, avec ses multiples diversités). En réalité le père de Galadio, Amadou Diallo, est Malien, mais Galadio ne l'a jamais connu, il ignorait même tout de ce père absent, jusqu'au jour où il surprend une conversation entre sa mère et le frère de cette dernière, l'oncle Ludwig. Celui-ci reproche à sa soeur de ne pas s'être débarassée de ce "fruit pourri de la défaite", de ne pas avoir fait comme celles qui s'étaient tournées vers l'orphelinat, laissant là leur progéniture sous le prétexte d'avoir été violées par ces barbares d'Africains. Mais la mère de Galadio a refusé cette solution de facilité, elle ne renie à un aucun moment l'enfant qu'elle a eu du "tirailleur sénégalais", subissant ainsi, de la part de la société, un mépris toujours plus croissant, elle connait même une dégradation de son statut social.


Son fils, lui aussi, se retrouve peu à peu comme un étranger dans un environnement qui l'a pourtant vu naître et grandir. Il avait de bons résultats scolaires, menait toutes sortes d'activités aux côtés de jeunes gens de son âge, avant que l'accès ne lui en soit interdit du jour au lendemain. C'est que son pays sombre dans le nazisme et que, pour la "conservation de la race", toute personne ayant "parmi ses ancêtres, du côté paternel ou du côté maternel, une fraction de sang juif ou de sang noir" doit être mise à l'écart. L'Allemagne nazie avait à ce point la hantise de la souillure par le sang noir que les métis sont castrés. Quant aux "tirailleurs sénégalais", ces "Gaulois de couleur", une association dénommée "Ligue de la détresse allemande contre la honte noire" réussit à les faire expulser d'Allemagne :

 "C'est un crime envers la civilisation que de faire venir du centre de l'Afrique des nègres arriérés pour surveiller un peuple d'une culture supérieure. Au nom de l'honneur du peuple allemand, la protestation s'amplifie contre la honte qu'on nous impose, et notre appel s'adresse à la conscience de l'univers civilisé..."
(Galadio, Larousse, page 42-43)


Mais les Français du Général de Gaulle réservent-ils un meilleur traitement à ces Noirs qui ont quitté leur continent pour une guerre qui leur était complètement étrangère ? Envoyés en première ligne au front, ils servaient plutôt de bouclier aux troupes alliées, ce qui témoigne du peu de cas qu'on faisait de leur vie ; mais ensuite, lorsque la victoire sur Hitler est enfin acquise, grâce notamment à ces Africains, bénéficient-ils d'une pleine reconnaissance, de meilleurs égards ? Que nenni ! Nombreux sont abandonnés sur les côtes africaines (on n'avait plus besoin d'eux, pourquoi les garder à charge ?)D'autres tentent de gagner leur vie par quelque moyen que ce soit sur le territoire français, afin de pouvoir aider les leurs, au pays.

Galadio apprend toutes ces informations en farfouillant dans la presse confidentielle, en entreprenant un voyage qui le mènera sur les traces de son père. Les persécutions contre les Juifs sont également relatées. On voit, dans ce roman, comment une société, dont les diverses popuplations vivaient en bonne intelligence, se transforme soudain en ogresse prête à manger ses propres enfants, et ceci sous le couvert du silence. Aucune protestation, aucune mobilisation contre ces lois iniques visant des personnes qui, hier, étaient considérées comme des concitoyens ! Les résistances individuelles n'ont aucun poids si elles ne sont pas soutenues par un mouvement de masse. 

Le "démiurge, c'est le peuple" et "les mains magiciennes ne sont que les mains du peuple", dit encore Frantz Fanon dans les Damnés de la terre, plus précisément dans le chapitre intitulé "Mésaventures de la conscience nationale" (p. 187). Il ajoute que le "sommet ne tire sa valeur et sa solidité que de l'existence du peuple au combat. A la lettre, c'est le peuple qui se donne librement un sommet et non le sommet qui tolère le peuple". (p. 188)

Cette vérité est éclatante à travers les manifestations de foule que l'on observe dans les pays arabes, ce soulèvement du peuple comme un seul homme, capable de déraciner des dictatures qui se considéraient comme des "baobas". Sans la complicité ou tout au moins le silence de la population, le nazisme n'aurait pas été aussi puissant, aussi destructeur.


Didier Daeninckx, Galadio, Larouse, collection "Les Contemporains, classiques de demain", 2010, une lecture découverte par le biais de St-Ralph.

A lire aussi, du même auteur, Cannibale, d'où Galadio tire sa source.

samedi 31 décembre 2011

Bye bye 2011

Et voilà, 2011, c’est terminé !

Nous avons passé une cinquantaine de semaines ensemble, certaines fructueuses, d’autres moins fructueuses. Mais à tout moment, je vous ai sentis près de moi, avec moi, présents même quand, moi,  j’étais « absente ». Vous êtes venus régulièrement brouter dans la vallée, même lorsque l’herbe n’était pas fraîche. Mais je vais vous dire, c’est moins l’herbe de la vallée que vos visites qui font de ce lieu un endroit où il fait bon se reposer. Je vous remercie pour cette belle année passée ensemble, pour vos témoignages d’amitié, pour vos propositions de lecture.

Puisque c’est la fin de l’année, un bilan s’impose ! Je n’aurais réussi à chroniquer qu’une petite trentaine de livres. J’espère faire mieux en 2012. Plutôt d’heureuses lectures, si bien que je n’ai pas à me plaindre, j’ai été gâtée ! Mais il y a tout de même quelques titres qui se hissent un peu plus haut que d’autres dans mon estime, ou plutôt qui se logent un peu plus confortablement dans mon cœur de lectrice. Oui, c’est plutôt une histoire d’amour, ça n’a rien à voir avec des critères littéraires, enfin si, un peu, mais je veux dire qu’il est inutile de me demander pourquoi je les affectionne particulièrement, ces romans : je suis tout simplement tombée amoureuse d’eux, et l’amour et la raison ne font pas trop bon ménage.

Bon, je ne vais pas vous faire attendre plus longtemps, je vous livre mes coups de cœur-coups de foudre de cette année 2011. Il s’agit de :


1.      Sourires de loups de Zadie Smith

2.      L’Hibiscus pourpre de Chimamanda Ngozi Adichie

3.      Noires blessures de Louis-Philippe Dalembert


Si vous voulez vous faire plaisir, si vous voulez démarrer la nouvelle année par des lectures qui vous retiendront longtemps encore après que vous les ayez terminées, alors prenez ces trois-là !


Je vous souhaite, à toutes et à tous, une excellente année 2012 !

mercredi 28 décembre 2011

Les Damnés de la terre, de Frantz Fanon

L'année 2011 touche à son terme et j'avais résolu de lire avant qu'elle ne s'achève les oeuvres principales de Frantz Fanon, Peau noire masques blancs et Les Damnés de la terre. Pourquoi cette année en particulier, alors que j'ai depuis toujours eu le désir d'observer de près la pensée de cet auteur ? C'est que cette année marque le cinquantenaire de sa disparition et de la parution des Damnés de la terre, qui peut être vu comme un testament. En effet, non seulement c'est son dernier livre mais surtout il fut écrit alors que l'auteur savait qu'il ne lui restait que très peu de temps à vivre. C'est en décembre 1960 que Fanon apprend qu'il est atteint de leucémie. Malgré l'interdiction qui pèse sur l'essai à sa parution, fin novembre 1961, il est lu et trouve des échos dans la presse. Certains parviendront à Fanon sur son lit d'hôpital, avant qu'il ne ferme définitivement les yeux, le 8 décembre 2011. Son livre, lui, demeure, pour ouvrir les yeux de l'humanité.


50 ans après la mort de Frantz Fanon, force est de constater que la lecture de ses livres, des Damnés de la terre en particulier, est utile, indispensable même pour qui veut comprendre le destin des pays sous-développés, connaître le cheminement qu'ils doivent prendre pour parvenir à la sphère du développement, de la prospérité, de la croissance économique. Franchement, quand on voit avec quelle rigueur et quelle lucidité Fanon analyse la situation politique des anciennes colonies, je me dis que tout chef d'Etat africain, ou plus largement de pays sous-développé, devrait avoir lu Les Damnés de la terre et pourquoi pas en faire son livre de chevet !

Rigueur et clarté résident en premier lieu dans la composition du livre, organisé en chapitres avec des rappels et/ou résumés constants de ce qui a été énoncé précédemment. Frantz Fanon s'est vraiment soucié, dans la rédaction de son livre, de ce que le lecteur ne perde pas le nord, accède bien à la substance de son propos. Autant le langage est soutenu, avec parfois des passages d'une beauté toute littéraire, autant le message est accessible à tous. Et dire qu'il l'a écrit seulement durant sa dernière année d'existence ! C'était vraiment un esprit supérieur. Mais il faut reconnaître, avec Nicolas Boileau, que "ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément". Le propos de Fanon dans les Damnés de la terre est d'une singulière clarté.

De quoi est-il donc question ? De l'observation du processus qui conduit à la décolonisation : le désir légitime des colonies d'accéder à l'indépendance ; le refus des colonialistes d'abandonner des territoires dont ils tirent des profits gigantesques, leur travail de sape intérieure lorsque s'organisent les luttes de libération nationale ; les difficultés auxquelles doivent faire face les jeunes nations lorsque l'indépendance est enfin acquise, arrachée ; les erreurs qu'elles ne doivent pas commettre si elles espèrent réussir leur construction, comme de penser par exemple qu'elles peuvent rattraper l'Europe, ou réaliser en peu de temps ce que cette dernière a bâti durant des siècles. Il faut savoir que les conditions ne sont pas les mêmes :

"Les Etats européens ont fait leur unité nationale à un moment où les bourgeoisies nationales avaient concentré dans leurs mains la plupart des richesses. [...] La bourgeoisie représentait la classe la plus dynamique, la plus prospère. Son accession au pouvoir lui permettait de se lancer dans des opérations décisives : industrialisation, développement des communications et bientôt recherches des débouchés "outre-mer" [...] Tandis que le monde sous-développé est un "monde de misère et inhumain. Mais aussi un monde sans médecins, sans ingénieurs, sans administrateurs. Face à ce monde, les nations européennes se vautrent dans l'opulence la plus ostentatoire."
Cette opulence est jugée "scandaleuse" par Fanon car ces nations la doivent à ceux-là qui sont mis au défi de s'en sortir sans elles. Il ne faut pas perdre de vue que "le bien-être et le progrès de l'Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes."
(extraits pages 93-94) 
Frantz Fanon examine les causes qui conduisent les jeunes Etats à essuyer des échecs, la principale d'entre elles étant de calquer son organisation sur le modèle européen. Il analyse finement la structure politique, économique de ces nouvelles nations mais aussi des phénomènes socio-culturels comme la danse, qui trouve une savante explication dans ce livre ! Il parle aussi des arts, de la Littérature, il met par exemple en lumière l'impact du mouvement de la Négritude tout en montrant ses limites, il établit le lien entre la culture et les luttes de libération de nationale.

D'une manière générale, Fanon fait l'état des lieux des pays sous-développés au moment où elles accèdent à la souveraineté. Son discours s'appuie sur des exemples concrets, précis, tirés de l'histoire de pays aussi différents que l'Algérie, le Congo, la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Kenya ou Madagascar par exemple.

Le moins qu'on puisse dire en lisant ce livre c'est que les observations de l'auteur résultent d'une analyse lucide, dépassionnée des rapports entre colonisés et colonialistes, Frantz Fanon connaît parfaitement la situation politique des différents pays dont il parle, il n'ignore pas leurs littératures et les tentatives de celles-ci à acquérir un statut similaire à celles européennes.

L'auteur se propose dans ce livre de soutenir les aspirations à la dignité des jeunes nations mais aussi de leur montrer les pistes qu'il faudrait emprunter pour qu'elles se réalisent pleinement. Tout son propos tend à la réhabilitation de l'Homme, c'est lui en fin de compte qui doit se réaliser pleinement. Il dénonce les "crimes de l'Europe" que sont "la haine raciale, l'esclavage, l'exploitation" et met en garde contre la tentation du mimétisme, mais ne pousse nullement à la haine. Au contraire c'est un discours pétri d'humanité, chargé de l'appel à la communication et à la réconciliation entre les hommes qu'il livre ici : "Nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l'homme, de tous les hommes." (page 304)


Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, première édition François Maspero 1961, Editions La Découverte 2002, 320 pages.

mercredi 7 décembre 2011

Black Bazar, d'Alain Mabanckou

"Dis-moi comment tu noues ta cravate, je te dirai qui tu es", telle est la devise du narrateur de Black Bazar, qui se définit comme un "ambianceur". C'est un adepte de la Sape, mais il a également une autre passion : la "face B" des femmes, autrement dit leur postérieur. Ce dernier suscite son plus vif intérêt. Il en a même fait une science. Selon lui, l'observation attentive d'un postérieur de femme est capable de révéler le caractère ou la personnalité de l'intéressée. C'est ainsi que ses amis le surnomment "Fessologue". Il est originaire du Congo Brazzaville et a habité longtemps avec d'autres compatriotes dans un petit studio, en région parisienne, avant d'emménager avec celle qu'il appellera "Couleur d'origine", à cause de sa peau particulièrement foncée. Cette union avec une originaire du Congo provoque le mécontentement de ses copains, Yves L'Ivoirien en particulier, qui considère que c'est un devoir pour les Noirs d'avoir des relations avec des Blanches, une manière de prendre une revanche sur les blessures coloniales du passé :

"Fessologue, réveille-toi ! On est en France ici et il faut marquer de vrais buts parce qu'un but marqué à l'étranger ça compte toujours deux points, mon gars. Or toi, tu as choisi le chemin de facilité en allant vers une compatriote. Est-ce que c'est comme ça que tu vas obliger les gens de ce pays à nous indemniser pour tout ce qu'ils nous ont fait subir pendant la colonisation, hein ? Ils nous ont pris nos matières premières, nous aussi on doit leur piquer leurs richesses à eux, je veux dire leurs femmes ! Laisse tomber cette cramée au cul encombrant et attrape-toi une belle blonde aux yeux bleus ou verts, y en a en pagaille dans les rues de Paris et dans les provinces de France. En plus tu ne seras jamais emmerdé avec les Blanches alors que nos soeurs-là c'est des capricieuses de première classe."
(p. 71)



Les choses se gâtent avec la naissance d'une petite fille : est-elle vraiment son enfant ou celui d'un autre qu'on fait passer pour le sien ? Le torchon brûle au sein du couple, surtout lorsque notre Fessologue fait comprendre à sa compagne qu'il tient plus à ses fringues qu'à elle. 

On ne peut pas ne pas comparer Black Bazar et Verre cassé lorsqu'on les a lus tous deux. L'un nous fait penser à l'autre et vice versa. Il y a d'emblée les références littéraires noyées dans le texte, caractéristique principale de Verre cassé, auxquelles s'ajoutent dans Black Bazar des références cinématographiques et aussi musicales. Il y a également une similitude dans l'issue malheureuse que connaissent les personnages principaux dans leur couple et qui est à mettre sur le compte de la femme, coupable de trahison, de coups bas. Et puis les deux romans se présentent comme le journal du narrateur. Les héros flirtent en effet avec l'écriture.

Je n'indique-là que les point communs les plus forts. Black Bazar prolonge donc le plaisir qu'on aura eu à lire Verre Cassé puisqu'il reprend des recettes qui ont fait le succès de ce dernier, mais je dirais qu'il ne l'égale pas. En fait on ne lit Black Bazar que pour mieux apprécier Verre cassé, que j'avais lu à l'époque sans relever la moindre remarque négative du point de vue de la construction. Tandis que le dernier tiers de Black Bazar m'a paru moins uni, je veux dire que le passage d'un sujet à l'autre se fait d'une manière qui semble moins naturelle. D'une manière générale, Black Bazar n'a pas la même densité que Verre cassé, le rire qu'il provoque aisément et qui est une manière de désamorcer le désespoir reste malgré tout très ludique. Tandis que Verre cassé éveille des émotions plus profondes. Enfin, je n'ai pas relu ce roman depuis, mais c'est l'impression qui m'est restée.

J'avais déjà lu ici et là des avis sur l'un et l'autre, je vous conseille en particulier cette critique comparative des deux romans de mon ami St-Ralph, dont l'une des qualités est de dire tout haut ce qu'il pense (même si cela peut heurter les autres), que ce soit en littérature ou en politique. C'est une critique intéressante à lire. Vous pouvez la lire ici.

Ce que j'ai le plus apprécié dans ce roman, ce sont les clins d'oeil aux écrivains, une manière de leur rendre hommage. Même si le narrateur, que l'on identifie à l'auteur, déclare être "très prudent avec les contemporains", ne lisant "que les morts" parce que les vivants l' "énervent", l' "agacent" (p. 151), il y en a tout de même qu'il apprécie ouvertement. Dès les premières pages du roman, le Fessologue parle de l'amitié qui le lie à Louis-Philippe, écrivain haïtien qui, dans le roman, guide ses premiers pas dans l'écriture. On a alors envie d'ajouter "Dalembert". Ces soupçons sont confirmés plus loin, lorsqu'il est fait mention du titre Le crayon du bon Dieu n'a pas de gomme. Mais ce n'est pas tout, lorsque Mabanckou fait un clin d'oeil à des amis, il faut s'attendre à un nom en particulier. Je trouvais même bizarre qu'il ne l'ait pas encore mentionné alors que Louis-Philippe Dalembert parcourt le roman de bout en bout, c'était mal connaître Mabanckou. Le coquin, je ne m'attendais pas à ce qu'il leur réserve une scène de ménage en bonne et due forme :

"Une demi-heure plus tard la brune était toujours là à raconter que son oncle de quatre-vingt-dix-huit ans et demi avait été en Haïti [...], que son livre préféré à lui c'était Pays sans chapeau de Dany Laferrière parce que dedans il y a l'âme d'Haïti, il y a des proverbes à gauche et à droite, il y a des gens dans la rue qui sont en fait des zombies et tout le reste. [...] Louis-Philippe ne voulait surtout pas que la brune croie qu'il était gêné parce qu'elle vantait les mérites d'un autre Haïtien alors que lui il était là pour signer ses livres à lui.
Il a eu un sourire jaune et a dit :
- Dany Laferrière est un grand ami ! Je vous conseille aussi de lire un de ses livres que j'aime bien, Le Goût des jeunes filles...
[...] La brune est sortie de la librairie en grommelant, mais avec un livre de Dany Laferrière et pas un seul de Louis-Philippe."
(page 154)


Alain Mabanckou, Black Bazar, Editions du Seuil, 2009, 250 pages.

lundi 28 novembre 2011

De Sacha à Macha, de Rachel Hausfater et Yaël Hassan

Après avoir passé la semaine dernière à faire l'apologie de l'épistolaire sur facebook, disant notamment que les courriels, les SMS et autres chats n'égaleront jamais en émotion, en beauté et en pureté la bonne vieille lettre papier, cela peut sembler un peu curieux que je vienne vous parler du bien que m'a fait la lecture d'un roman entièrement constitué d'échanges... électroniques.


Vous auriez espéré que je vous parle des Liaisons dangereuses de Laclos ? Une autre fois, peut-être. Pour l'instant je suis bien ancrée au XXIe siècle. En effet, on ne peut se voiler la face : les courriers que les amis, les connaissances s'envoient aujourd'hui se font presque exclusivement par le biais d'Internet. La poste ne sert plus que pour des envois de nature administrative, ou pour des cartes postales, lorsqu'on est loin des siens, mais là également le virtuel a pris le pas sur le réel, de nombreux sites proposant des cartes postales électroniques. Mon ami Cunctator a fait (ci-dessous) une mise au point intéressante sur les divers moyens de communiquer aujourd'hui, je n'y reviens donc pas.

Je dis simplement que Internet a des aspects pratiques non négligeables : la rapidité, le fait de ne pas avoir besoin de se déplacer, de faire la queue pour acheter un timbre etc... Cependant le courriel perd-il totalement en émotion, en chaleur ? En lisant ce court roman écrit à quatre mains, on retrouve le plaisir de la correspondance, sa vivacité, mais aussi le voile et le dévoilement qui caractérisent la communication par l'écrit.




Sacha est un adolescent plutôt solitaire. Il est en classe de troisième et vit avec son père. Il décide d'envoyer des mails à des destinaires inconnus, des filles au prénom à consonnance russe. Il a ses raisons. Il essaie des pseudo comme "Natacha", puis "Anouchka", avec le message suivant : "Il y a quelqu'un ?" Mais les mails lui reviennent : les adresses sont invalides. Il essaie avec Macha. Là, contre toute attente, il obtient une réponse : 
"Bien sûr qu'il y a quelqu'un, puisque je suis là, moi ! Quelqu'un ou plutôt quelqu'une. Ou même ni quelqu'un ni quelqu'une mais moi, Macha..."

C'est ainsi que commence la relation épistolaire entre ces deux adolescents, car la jeune fille, Macha, est à peu près du même âge que Sacha, elle est en quatrième. Les deux correspondants, ainsi que le lecteur, apprennent des éléments l'un sur l'autre mail après mail. Ils s'accordent pour ne pas se livrer en "en vrac", préférant se deviner, approcher la vérité à tâtons :

"Je suis d'accord pour avancer à tout petits pas, à tout petits mots. ça ferait trop peur, sinon. Et puis quand on dit tout, on ne dit souvent rien. Parce qu'il y a des choses qu'on ne peut pas dire d'un coup, et ce sont justement celles-là qui sont importantes. Et vraiment vraies."
(page 20)
C'est ce que déclare Sacha à Macha. Et celle-ci comprendra, au fil des jours et des échanges, qu'il y a un sujet que celui se refuse à aborder. Elle comprendra qu'un drame a dû se produire qui explique le comportement de son correspondant.

Humour, profondeur, humanité, sincérité... Rachel Hausfater-Douieb et Yaël Hassan ont toutes deux mis dans leur livre les ingrédients qui feront que vous trouverez celui-ci captivant, même si vous n'êtes plus ado.

Rachel Hausfater-Douieb et Yaël Hassan, De Sacha à Macha, Flammarion jeunesse, 160 pages, première édition : 2001.

samedi 26 novembre 2011

Une belle réflexion de Cunctator sur l'épistolaire

Pour la correspondance épistolaire
Etouffée, ringardisée, méprisée depuis l’essor des nouveaux moyens de communication, cette forme d’échange jadis nécessaire et noble, qui ne résiste encore que dans sa forme administrative (la plus sèche, la plus rugueuse et la moins brillante de ses formes), ne mérite pas le sort qu’on lui fait aujourd’hui, traitée comme une relique d’une époque dont les progrès impressionnants que constituent l’internet, les sms, les tweets, les chats nous donnent l’impression qu’elle avait cours plusieurs millénaires avant notre ère. On ne la voit plus employée que par ces personnes-musées qui pour aucun progrès n’abandonneraient cette forme si belle de communication et d’expression.
Pour être plus efficaces en ce qu’ils garantissent la rapidité, la spontanéité et même la simultanéité des échanges, les nouvelles formes de correspondances, parce qu’elles ne favorisent pas la libre disposition de notre temps, ne permettent pas de poser son esprit, de choisir les moyens, les figures et les images que l’on souhaite communiquer. Le téléphone, les sms et les chats sont le domaine de la spontanéité, ils ne se prêtent pas aux évocations subtiles qu’au premier abord on dirait inutiles, mais qui pourtant font la beauté de l’échange épistolaire. En effet une lettre permet de raconter et de se raconter, car écrire c’est toujours faire passer un peu de soi. A travers le stylo ou le crayon, la pensée que nous sommes allés puiser au fond de notre notre être se coule dans la geste scripturale qui seule transforme la lettre en une sorte d’œuvre du fait de l’originalité qu’elle lui confère. En parlant de sa journée on pourra évoquer l’actualité, le temps qu’il fait au moment où l’on écrit, le lieu où l’on se trouve, les bruits qu’on entend, bref, les impressions que fait sur nous notre environnement. Pour ceux qui apprécient la retraite que propose un banc dans un bois tapissé de feuilles d’automnes, traversé par un ruisseau rocailleux et si clair qu’on peut y voir les poissons se conter fleurette, une lettre écrite depuis cet endroit qui invite au lyrisme sera fortement marquée par l’épanchement de l’âme de l’émetteur. On pourra même évoquer des souvenirs, partagés ou pas, que ravivent la vue de tel ou tel chose. Cette communication n’est pas simple émission et réception avec un interlocuteur, mais elle est aussi introduction de l’autre dans notre intérieur. Intérieur qui sera traduit par des phrases que seul sait constituer le style, c'est-à-dire la personnalité propre de l’émetteur. C’est pour cela qu’il n’y a pas deux lettres d’auteurs différents qui se ressemblent.

Les lettres ont encore ceci de bénéfique qu’elles facilitent l’épanchement. L’âme, il est vrai, entend plus facilement le langage de la musique que la parole et se livre plus facilement au moyen de l’écrit que par le discours. Une conversation, aussi élevée soit-elle, ne prend jamais le tour qu’aurait pu lui donner l’écrit, ainsi la correspondance mémorable de ceux à qui leur génie particulier octroyait le don d’écrire. On met tellement de soi dans une correspondance épistolaire que cette dernière devient une trace que nous laissons. La correspondance des grands hommes et femmes n’est-elle pas un outil d’analyse précieux de leurs personnes, de leurs actions et de leurs œuvres ? En écrivant à un ami on lui parle de ses idéaux sociaux, politiques, philosophiques. On lui parle de ses goûts, de la vision que l’on a de tout ce à quoi nous touchons. La correspondance épistolaire favorise donc l’intimité, c’est pourquoi quelques personnes seulement ont le privilège d’échanger des lettres avec une autre. Elle est en effet le privilège des esprits amis ; elle est un moyen d’entrer dans leur profondeur sans passer par le pont de la fréquentation réelle.



Royaume du temps apprivoisé, les lettres permettent de se mettre à l’ouvrage et d’arrêter quand on ne sait plus quoi dire pour revenir une fois l’inspiration de retour, tandis que le téléphone, les sms et tous ce qui leurs ressemblent, marqués par la rapidité, la brièveté, l’économie, nous font l’impression d’un temps fugace et non maitrisé : on passe vite, on évite les détails et surtout on adopte un langage synthétique et elliptique. Que des informations diluées au maximum, la tendance étance au light et au fast. Il est compréhensible qu’à une époque où la priorité est donnée à la course au temps que d’ailleurs on utilise mal, que peu nombreux soient ceux qui veulent se prêter à un exercice qu’on ne réussit pas sans patience. Coucher des mots, eux-mêmes ne se donnant pas sans effort à la pensée, les choisir les assembler selon l’effet que l’on veut produire ne convient pas aux amoureux des résultats immédiats.


Outre le fait que la lettre permet d’user de son temps à loisir afin d’affiner l’ouvrage et de le rendre plus beau, comme pour une œuvre d’art, bien que dans une moindre mesure, écrire une lettre c’est aussi un acte solennel. Les lettres fussent-elles d’enfants, de méchants scriptes ou de personnes peu éduquées sont rarement lues sans cette sorte de cérémonial auquel s’adonne la personne qui la reçoit. Souvenez vous des lettres de vos parents lorsque vous en étiez éloignés, des lettres de votre amour ; de quelles précautions vous entouriez vous avant de les lire ? Comme tout art, l’art épistolaire amplifie ce que nous négligeons peut-être au quotidien. Les émotions transmises, parce qu’on peut les entendre raisonner et parce qu’elles nous parviennent à un moment particulier, ce moment ainsi que la phrase chargée de ces émotions que nous percevons à la lecture, nous ne les oublierons jamais, ils sont grossis et acquièrent une solennité et une gravité autres. Il suffit que nous soyons traversés par je ne sais quelle humeur pour rouvrir cette lettre chérie, relire et relire le passage qui nous a marqué.

Cunctator.

Vous pouvez également lire l'article de Cunctator ici.

samedi 12 novembre 2011

Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye

Alors que les prix littéraires pour l'année 2011 viennent d'être décernés, promesses de lectures qui devraient ravir le lecteur, j'en suis encore, moi, à tenir les promesses que je m'étais faites il y a un bon bout de temps. Parmi elles, celle de revenir vers Marie Ndiaye, en lisant notamment Trois femmes puissantes, couronné par le prix Goncourt, en 2009. J'espérais que ce serait l'occasion de tisser un lien réel avec cette auteure, car nos relations avaient commencé par un désagréable malentendu.

En effet, il y a une bonne dizaine d'années, sachant que le nom de Marie Ndiaye se distinguait dans le paysage littéraire français, je m'étais approchée d'elle en empruntant, au hasard, un de ses livres à la bibliothèque. Je ne saurais dire lequel, le titre s'étant complètement effacé de ma mémoire. Ne m'est resté que le sentiment d'une déception, liée sans doute au fait que je m'attendais à quelque chose... qui ne s'est pas révélé à moi. Je me suis comme retrouvée en pays inconnu, alors que le propre d'un livre qu'on va aimer, auquel on s'attache, est de procurer une sensation de familiarité, de reconnaissance, indépendamment du fait que les lieux, les situations évoqués vous soient familiers ou non. Il y a une certaine complicité qui se noue dès le départ.

Malheureusement, dans ce livre, Marie Ndiaye est demeurée très loin de la rive où nous devions nous rejoindre, ou bien est-ce plutôt moi qui ne me suis pas suffisamment avancée. C'est bien probable puisque je n'ai pas terminé le livre, le rapportant à la bibliothèque en même temps que mon esprit gommait ce nom de mes priorités de lecture. Le prix Goncourt a fait naître un regain d'intérêt, d'autant plus que des amis blogueurs, notamment Gangoueus et Anne, ont consacré aux Trois femmes puissantes un article qui m'incitait vivement à le lire. Et j'ai été comblée.




Ce qui frappe avant tout dans ce roman, c'est bel et bien la "puissance". Puissance de la narration d'abord, et en cela Marie Ndiaye m'est apparue comme une "femme puissante", orchestrant les trois récits qui composent son roman de telle manière que chacun d'eux se distingue par sa singularité, en même temps que se dégage de tous une atmosphère similaire : une tranquille assurance au milieu d'un environnement qui pourrait paraître désarçonnant pour les personnages féminins ; une douce inquiétude pour les personnages masculins, alors même qu'ils apparissaient de l'extérieur comme étant en position de force. C'est la misère, ou plutôt la désolation derrière la force apparente et, inversement, la force sous des dehors fragiles.

Les trajectoires, les intrigues sont différentes dans les récits mais des liens ténus et en même temps ostensibles jettent des ponts entre eux.

Tout d'abord il y a le pont entre l'Afrique et l'Europe. Dans le premier récit, une jeune femme métisse, Norah, répond à l'appel pressant de son père à aller lui rendre visite chez lui, au Sénégal. Avant de quitter la France où il avait avait séjourné, se liant à une française et obtenant d'elle trois enfants, dont Norah, il réussit à emmener avec lui le seul fils qu'il aura jamais, l'enlevant à sa mère. Dans le second, c'est un Français qui cette fois pense enlever sa femme africaine, à la misère de sa condition, une misère qui semble pourtant bien préférable à celle qu'il lui impose en France. Dans le dernier, la ferme volonté de gagner l'Europe où l'on espère une vie meilleure occasionne beaucoup de malheurs, même si quelques uns, comme Lamine, parviennent à donner corps à ce rêve, mais à quel prix ? 

Il y a aussi la place de l'enfant au sein du couple, enfant dont on peut se servir pour assouvir ses desseins ou qui échappe souvent aux préoccupations strictement liées au bien-être de l'enfant. Dans le dernier texte, c'est plutôt l'absence d'enfant qui constitue le point de départ de l'enfermement du personnage dans un univers qui la protège de la violence de la réalité.

Le couple suscite des interrogations dans ces récits. Dans chacune des relations conjugales, même celle qui n'aura pas connu de dégradation, les conjoints semblent appartenir chacun à un monde bien distinct de celui de l'autre, même s'ils partagent la même maison...

Le lien le plus caractéristique est cependant, à mon sens, celui lié à la présence animale dans ces trois récits.  La comparaison animale est même au coeur de la narration, mais elle revêt une dimension plus profonde, elle touche à une sorte de mysticisme, si bien que, derrière la langue toute classique de Marie Ndiaye, à l'intérieur de son texte tout ce qu'il y a de plus français, se révèle une essence purement africaine. Mais c'est une essence qui se devine plus qu'elle ne crève aux yeux du lecteur : le père de Norah regagnant son perchoir, un grand flamboyant, tous les soirs, comme le ferait un oiseau nocturne, et rejoint à la fin du récit par sa fille ; la buse suivant Rudy Descas comme si c'était Fanta, sa femme, elle-même ; c'est aussi par une sorte d'incarnation animalière que se termine le dernier récit.

Bref, c'est un roman construit sous le signe de l'ambivalence, une ambivalence que Rudy Descas incarne peut-être le mieux, lui qui renferme beaucoup d'amour, de tendresse à l'intérieur, mais qui se conduit comme une brute avec tout le monde, surtout avec ceux-là même à qui il souhaiterait témoigner son amour.

La différence d'angle de narration participe également de la richesse et de la diversité du roman : alors que le récit épouse le point de vue du personnage féminin dans le premier et le dernier chapitres, c'est à travers le regard de Rudy, époux de Fanta, que l'on perçoit les choses dans le deuxième. Un dernier paragraphe cependant place le lecteur du côté du personnage masculin dans les chapitres I et III.

Bref c'est un roman dense, dont la dimension psychologique saisit d'emblée le lecteur et l'entraîne dans les sinuosités de l'âme humaine. Le roman pourrait être résumé par l'allusion anaphorique qui parcourt le second récit et qui, finalement, pourrait s'appliquer à l'ensemble des personnages :

"Comment s'extraire de ce rêve infini, impitoyable, qui n'était autre que la vie même ?" (p. 162)

A cette question, les personnages féminins, dans le roman,  manifestent plus de ressource intérieure que leurs homologues masculins, d'où leur "puissance". C'est aussi une question qui est adressée au lecteur.