dimanche 30 décembre 2012

Récap 2012

Nous voici au terme de l'année 2012 et force est de constater que les critiques n'ont pas été aussi nombreuses que je l'aurais souhaité. C'est toujours le même casse-tête : le temps, le temps, le temps, qui s'émiette, s'émiette, s'émiette en fonction de nos occupations, de mes occupations, devrais-je dire.
 
Enfin, si je dois faire le bilan, et vous recommander les livres qui m'ont particulièrement marquée, je vais me limiter à trois car, au-delà, j'aurais du mal à me déterminer. En effet, des lectures marquantes, des lectures qui comptent, j'en ai fait bien plus, presque autant que les critiques. Très Peu m'ont laissée insensible, mais je suis bien obligée d'extraire trois titres, les trois premiers qui s'imposent à ma mémoire : 
 
- L'autre moitié du soleil, de Chimamanda Ngozi Adichie
- Le monde selon Garp, de John Irving
- La petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel
 
Je les donne sans ordre hiérarchique, mais je crois bien que je placerais volontiers la Petite fille de Monsieur Linh au-dessus de tous. Ce petit livre, si petit pourtant, contrairement aux deux autres qui font plus de six cents pages, m'a vraiment bouleversée.
 
Je vous souhaite une excellente année 2013, pleine de lectures, de partage, d'amitié !

 

lundi 17 décembre 2012

La femme aux pieds nus, de Scholastique Mukasonga

Aussi loin qu'on remonte dans les civilisations, le manque de sépulture a toujours constitué la pire des choses qui puisse arriver à ceux que nous aimons et qui sont partis. Le corps des disparus ne peut être laissé exposé à toutes les profanations ! Antigone, dans la pièce éponyme de Jean Anouilh, ne recula même pas devant la menace de mort pour offrir un semblant de sépulture à son frère Polynice. Ce dernier, considéré comme hors la loi, ne devait pas, suivant l'ordre de Créon, le roi, recevoir de funérailles. Son corps était condamné à être mangé par les bêtes. Mais Antigone brava l'interdit, elle savait que quiconque transgresserait cette loi serait puni de mort, mais elle ne pouvait résolument rester sans rien faire. Avec une pelle d'enfant, et quand on lui arrache celle-ci, avec ses mains, ses ongles, elle gratta la terre pour en recouvrir un tant soit peu le corps de son frère.
 
"Quand je mourrai, quand vous me verrez morte, il faudra recouvrir mon corps", disait la maman de Scholastique Mukasonga à ses filles, "c'est vous mes filles qui devez le recouvrir. Personne ne doit voir le cadavre d'une mère". (page 12) Toute la famille de Sholastique Mukasonga sera exterminée comme des milliers d'autres familles tutsi. Elle seule survivra, c'est donc à elle d'accomplir ce devoir de sépulture, d'une manière ou d'une autre.


 
"Maman, je n'étais pas là pour recouvrir ton corps et je n'ai plus que des mots", de "pauvres mots" qui "tissent et retissent le linceul de ton corps absent." (page 13). 
 
La femme aux pieds nus, deuxième ouvrage de Scholastique Mukasonga, est clairement un hommage à la mère, un témoignage de ce que fut Stefania, de ce que furent toutes ces femmes rwandaises que la Mort n'enleva pas comme un voleur, mais qu'on lui offrit, pour que disparaisse tout un peuple ! Pourtant il en reste des Tutsi, car malgré tout l'acharnement dont il peut faire preuve, il n'est pas dans le pouvoir de l'homme d'exterminer complètement un peuple.

Mais si les hommes subsistent, la mémoire du passé ne subsiste pas avec eux automatiquement, si la transmission n'est pas faite. Et ce livre est surprenant en ce que, contrairement à ce qu'on aurait pensé, ce n'est pas un livre macabre, il est tout plein de vie, la vie du Rwanda d'autrefois, d'avant le génocide, et pourtant celui-ci pèse déjà de toute sa silhouette massive et oppressante. C'est cet éclat de la vie sur la face même de la mort que je trouve admirable dans La Femme aux pieds nus.

Ils sont vus comme la teigne qui gâte le vrai peuple, celui qui aurait été déclaré d'une souche supérieure ; ils sont de trop dans la société, et donc on les repousse dans les zones les moins agréables, avant d'en finir simplement avec eux. Et pourtant, malgré cet arrêt de mort qui n'attend que le moment favorable pour s'exécuter, les Tutsi tentent de suivre la courbe des jours, comme si le soleil brillerait toujours sur leurs rêves. Les femmes surtout ont à coeur de réinventer leur vie dans cette prison sans murs qu'on a bâtie autour d'eux en déportation. Stefania par exemple mobilise tout son monde pour faire surgir l'inzu sans lequel une Rwandaise ne pourrait se sentir vraiment chez elle.

Ce bourdonnement de la vie transparaît dans la description des coutumes, des plaisirs, des activités quotidiennes qui composent l'existence des Rwandais.  Ces description sont faites au travers d'une prose simple qui
montre avec plus d'acuité à quel point les choses peuvent basculer du jour au lendemain, exactement comme lorsque le lecteur est rattrapé par le tragique au détour d'un passage plutôt plaisant. Par exemple cet extrait sur l'introduction et la propagation des W.C. :

L'étonnant, disait Marie-Thérèse, c'est que vous êtes assise sur une poterie qui a la forme de votre derrière, vous pourriez y rester des heures ! On eut un peu de mal à comprendre que la poterie en question, c'était le col d'une cruche qu'on avait décapitée avec soin et qui faisait office de cuvette comme celles que je découvris bien plus tard à Butare. [...] Les femmes convainquirent leurs maris de creuser de nouvelles fosses pour  y adapter les mêmes commodités que chez Marie-Thérèse. C'était le progrès, amajyambere ! Comment auraient-ils pu savoir que beaucoup creusaient leurs tombes.
(page 114)
 
Les massacres proprements dits ne sont pas décrits, juste évoqués. Puis, à la fin, l'auteure rapporte un cauchemar où on lui demande : "As-tu un pagne assez grand pour les couvrir tous ?" (tous ces morts) Quel plus beau et plus grand pagne que celui qu'offrent les mots, pour honorer les victimes du génocide et leur redonner vie ?

Le prix Renaudot 2012, attribué à Scholastique Mukasonga pour son roman Notre Dame du Nil contribue à tisser le linceul de ces absents.

 
Scholastique Mukasonga, La femme aux pieds nus, Editions Gallimard, collection Folio, 2012, 176 pages. Titre précédemment paru dans la collection "Continents noirs" en 2008.

vendredi 23 novembre 2012

Les aventures de Caïus, imaginées par Henry Winterfeld

Il y a de ces livres dont le succès ne se dément pas, génération après génération. Les romans L'Affaire Caïus et Caïus et le gadiateur, d'Henry  Winterfeld, en font partie. Ecrits il y a plus de cinquante ans, ces deux romans, qui mettent en scène des élèves à l'époque antique,  enchantent toujours les jeunes et les moins jeunes lecteurs.
 
 
 
 
Nous sommes au premier siècle après Jésus-Christ, à Rome. Sept élèves ont le priviège de fréquenter l'école de Xanthos, un grand mathématicien sollicité par les plus riches familles pour servir de précepteur à leurs enfants. Les tarifs de Xanthos n'étant pas donnés et la sélection des élèves étant très rigoureuse, seuls les patriciens pouvaient se permettre de placer leurs élèves dans son école. Il est tellement sévère et exigeant que ses élèves l'ont surnommé Xantippe, comme l'acariâtre épouse de Socrate.
 
 
 
 
 
Mucius, Publius, Rufus, Caïus, Jules, Flavien et Antoine sont tous fils de sénateurs. Alors que Mucius est reconnu comme étant le plus brillant, le plus sérieux, et a été pour cela  élu chef de classe, Caïus, au contraire, se distingue par sa bêtise, son peu de jugeote, au point de s'attirer souvent les moqueries de ses camarades.
 
Dans le premier tome, L'Affaire Caïus, c'est une mauvaise blague de Rufus qui va déclencher les événements. Celui-ci écrit sur une tablette "Caïus est un âne" et l'affiche sur le mur, à l'insu du maître, de sorte que tous les élèves puissent lire. On imagine l'hilarité des élèves et la colère du maître qui menace de renvoyer Rufus. Mais il y a pire : la tablette disparaît et la phrase est reproduite en lettres de sang sur le temple de Minerve, ce qui est une très grande profanation et attire au coupable les sanctions les plus sévères. Rufus se retrouve en prison alors qu'il clame son innocence.
 
Qui donc est le vrai coupable et pourquoi avoir voulu causer du tort à l'un des élèves de l'école Xanthos ? Ceux-ci mèneront l'enquête avec succès, avec la précieuse aide de leur maître qui, sous ses airs sévères, a beaucoup d'affection pour chacun d'eux. Il ne le montre pas souvent, mais les élèves, savent percevoir l'intérêt qu'on leur porte. Ils ne sont pas moins attachés à lui, malgré les durs traitements qu'il leur impose et décident même, dans le tome II, Caïus et le gladiateur, de lui faire un cadeau pour son anniversaire : un esclave.
 
Cependant, Xantippe n'a que faire d'un esclave, même s'il est touché par leur geste, il leur demande de le rendre au marchand d'esclave et de se faire rembourser. Malheureusement le marchand a disparu et ils apprennent que ledit esclave, appelé Udo, est activement recherché par un ancien gladiateur qui veut absolument l'avoir, mort ou vif.  Udo est en danger et la noblesse de coeur de Mucius et de ses camarades les pousse à le soustraire du terrible sort qui l'attend. Ils apprennent en outre que Udo détient des informations de la plus haute importance et qui les concernent également : l'un de leurs pères doit être assassiné. Quel sénateur est visé et pourquoi ? Les élèves vont une fois de plus mener l'enquête en bénéficiant, comme dans L'Affaire Caïus, de l'éclairage de leur maître.
 
Bien que l'action se situe au Ier siècle, l'atmosphère qui règne dans la classe tenue par Xantippe est bien similaire à celle que nous vivons aujourd'hui, avec des élèves au caractère différent et des capacités qui tranchent parfois par leur très grande disparité, mais qui ne constituent pas moins une famille, le temps d'une année scolaire. Une famille placée sous la responsabilité du maître, qui doit non seulement parfaire les connaissances des élèves mais également veiller à faire d'eux des citoyens dont la société puisse être fière.
 
 
Henry Winterfeld, L'Affaire Caïus ; Caïus et le Gladiateur, Hachette jeunesse, deux romans policiers pour la jeunesse que vous lirez et relirez avec un bonheur toujours égal. Suspense garanti jusqu'aux dernières pages. Vous voulez convertir un récalcitrant à la lecture ? Mettez-lui L'Affaire Caïus ou Caïus et le gladiateur entre les mains, soyez sûrs que lui-même fera d'autres adeptes de ces petites merveilles de Winterfeld.
 

jeudi 15 novembre 2012

Rue des Histoires, de Marie-Françoise Ibovi

Rue des Histoires est un recueil de vingt nouvelles, tantôt réalistes, tantôt fantastiques, se déroulant principalement au Congo, entraînant le lecteur dans ses différentes villes : Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie, Mouyondzi... chacune est le théâtre des aventures, ou plutôt des mésaventures qui surviennent aux personnages.

  
Ceux-ci, le plus souvent jeunes, doivent résoudre les problèmes qui se posent souvent à la jeunesse, sous tous les cieux : la recherche du travail, les émois amoureux et leurs conséquences, la nécessité de prendre ses responsabilités... Cette dernière question ne concerne pas seulement les jeunes, les moins jeunes également doivent répondre de leurs actes et étonnent parfois par la légèreté avec laquelle ils se conduisent, par leur manque de maturité, on a même envie de dire leur "bêtise". N'est-ce pas bête par exemple de ne pas saisir la deuxième chance que vous offre la vie ? Le héros de la nouvelle intitulée "Le Test" se croit porteur du VIH, c'est ce que disent les résultats que son médecin a voulu lui communiquer en personne. Du coup, il culpabilise, pensant notamment à sa femme qu'il a souvent trompée et sans penser à se protéger, à ses enfants qu'il va laisser orphelins. finalement, les choses se retournent à son avantage mais ce n'est pas pour autant que, lui, change de mentalité.

Marie-Françoise Ibovi laisse souvent le lecteur tirer les leçons des expériences de ses personnages. Il s'agit parfois simplement de rapporter une expérience, sans qu'il n'y ait forcément une intrigue. Quand il y en a une, elle semble parfois se développer trop vite. La rigueur dans la construction de l'histoire, l'auteure, qui signe avec la Rue des histoires sa première oeuvre littéraire, l'acquerra sans doute au fil des publications.
J'ai apprécié entre autres "Le porte-feuille ensorcelé", peut-être parce que cette nouvelle m'a fait penser au "Veston ensorcelé", de Dino Buzzati. Les deux textes ont beaucoup de ressemblance.

Certaines histoires accordent une grande place au dialogue, si bien que, si la nouvelle est la version courte du roman, ces "histoires" de Marie-Françoise Ibovi auraient pu être de courtes pièces de théâtre. Cette hésitation entre narration et théâtre, on la perçoit dans le texte dont la mise en page fait parfois penser à celle des pièces de théâtre.

Récit d'expériences propres à faire réfléchir le lecteur, à l'inviter à privilégier l'effort à la facilité, la Rue des Histoires, premier recueil de nouvelles de Marie-Françoise Ibovi, préfacé par Emilie-Flore Faignond, est surtout marqué par la forte présence du Congo.


Marie-Françoise Ibovi, Rue des Histoires, Nouvelles, Edilivre, 134 pages, 19 €.

mardi 30 octobre 2012

Remington, de Mamadou Mahmoud N'Dongo

Miguel vient d'avoir quarante et un ans. Il reçoit à cette occasion divers témoignages d'affection de ses proches, certains très inattendus. C'est cette soirée d'anniversaire que Miguel Juan Manuel, Français d'origine espagnole, raconte. Naturellement, il en arrive à se scruter, à faire des observations, sur sa vie, sur son travail, sur les autres, offrant au lecteur des gros plans sur ces autres qu'il fréquente et qui constituent son entourage, proche ou plus ou moins lointain. Mais ces observations sur les autres ne sont que divers chemins qui le conduisent à un rond-point : lui. Parler des autres est une manière de s'interroger sur soi-même : ses atouts, ses défauts, sa manière de voir le monde.
 
 
 
 
Le monde apparaît dans Remington comme un lieu où on se définit de plus en plus par rapport à sa sexualité. Dans ce roman les questions d'appartenance à telle ou telle autre population (noire, blanche, etc.) ou de clivage entre les hommes et les femmes ont très peu d'importance, ils sont en arrière-plan, tandis que domine, en premier plan, celle de la sexualité, qui devient comme LE critère d'identité des personnages : homo ou hétéro ?
 
Le récit principal (le déroulement de la soirée d'anniversaire) comporte de nombreuses parenthèses (des fenêtres sur la vie, les aventures vécues par les personnages dont parle Miguel ou avec lesquels il est en pleine conversation).  
 
Le texte narratif est toujours aussi fantaisiste que dans les précédents romans de l'auteur que j'ai lus : La Géométrie des variables et Mood Indigo. Par "fantaisiste", je veux simplement parler de la manière dont il est découpé : des chapitres extrêmement courts, parfois de quelques lignes seulement. Chacun d'eux porte le titre d'une chanson. Il faut dire que Miguel s'y connaît en musique, en particulier en musique rock, puisqu'il est critique rock. Il travaille pour le magazine "Remington", qui donne son titre au roman.
 
 
La région parisienne est le cadre du récit et, à son exemple, les personnages, les employés du "Remington" sont cosmopolites : leurs origines sont à chercher ailleurs qu'en France : Espagne, Argentine, Sénégal etc. Mais ils sont majoritairement Blancs. Le narrateur, en particulier, se distingue par le fait qu'il est Espagnol. Donc on ne se trouve pas dans un univers africain, mais complètement occidental.
 
Les réflexions de Miguel sur sa profession (la critique)  interrogent le statut de critique aujourd'hui : les professionnels n'ont plus l'entière confiance du public, et ce n'est pas sans raison, puisque leurs papiers ne sont pas toujours rédigés dans un esprit totalement professionnel :
 
"Quand on est journaliste, on a tôt fait de prendre de mauvaises habitudes, tout vous est donné, tout vous est dû, et on devient ingrat : on troque les services de presse, les plus généreux les donnent, ce qui leur crée des obligés, mais le plus souvent, on les vend - il faut avouer que c'est une profession mal payée, on ne peut gagner sa vie honnêtement en étant journaliste, sans les attachés de presse je n'aurais pas de repas chauds [...].
Un mauvais papier et ce sont des semaines d'apports caloriques qui foutent le camp ! Et de surcroît, on vous menace ; entre les musiciens et les fans cela en fait du monde ! Alors on met un mouchoir, on passe sous silence, et là c'est encore pire : il n'y a pas plus susceptible que les artistes, même s'ils n'aiment pas ce que vous écrivez, ils le préféreront toujours à leurs thuriféraires ! Allez savoir pourquoi, ils veulent tout : le succès public et critique." 
" (page 309)
 
Autre extrait :
 
"Aujourd'hui on se passe allégrement des commentaires des commentateurs, des analyses des analystes, des critiques des critiques, on se fait sa propre opinion dans les blogs ou dans les courriers des lecteurs, c'est-à-dire auprès de gens dont ce n'est pas le métier, pour être clair : auprès de gens qu'on ne peut pas suspecter de collusion..."
(page 225)
 
Evidemment, ces réflexions pourraient être étendues à la littérature, à l'art en général, même si le narrateur parle de musique à la base. Le roman est d'ailleurs introduit par une dédicace renvoyant à la critique, une citation de Fritz Lang, une boutade propre à lancer le débat : "Bien souvent les critiques sont plus inventifs que les créateurs eux-mêmes."
 
La lecture de ce roman m'a fait repenser aux Noires Blessures de Dalembert, en ce que les blessures de l'enfance, ou les rapports que nous entretenons avec nos parents déterminent, pour beaucoup, notre devenir. Certaines thématiques m'ont également rappelé ma dernière lecture, Le monde selon Garp, par exemple le sujet du suicide comme gage de célébrité pour les artistes.
 
 
Mamadou Mahmoud N'Dongo, Remington, Gallimard, collection Continents noirs, 2012.
 
 
Lire aussi les critiques de mes amis Hervé Ferrand et de Gangouéus.
 

mardi 9 octobre 2012

Le monde selon Garp, de John Irving

Le Monde selon Garp, roman publié en 1976 sous le titre The World According to Garp, fut rajouté à ma liste de livres à lire après avoir suivi l'émission littéraire "La grande librairie", de François Busnel, consacrée ce soir-là à John Irving. Le journaliste s'était invité chez l'auteur, aux Etats-Unis, et l'avait interviewé sur place. L'entretien était, bien entendu, entrecoupé d'extraits et de commentaires de ses différentes oeuvres. J'ai été tout de suite séduite... et honteuse aussi de n'avoir pas encore lu un auteur dont on disait qu'il était l'un des plus grands, parmi les écrivains américains. Il me fallait apprendre à le connaître. La 4e de couverture présentant Le Monde selon Garp comme "un livre culte", il ne me fallait pas plus pour arrêter mon choix sur celui-ci, d'autant plus qu'un extrait de ce roman, cité durant l'émission, retint particulièrement mon attention : "partout où luit la télévision, veille quelqu'un qui ne lit pas", citation que j'ai retrouvée page 300 dans l'édition du Seuil.




 
Je ne regrette pas de m'être plongée dans cette oeuvre, j'éprouve même un certain soulagement d'y avoir pris la mesure du talent de l'auteur, car j'appréhende souvent de m'approcher de ces écrivains encensés par la critique ou par les medias et qui, dans l'intimité avec la lectrice que je suis, ne me procurent qu'une fade jouissance ou plutôt une non jouissance. Je me suis déjà exprimée sur ce sujet, par exemple dans mon article sur Dostoïevsky.
 
Ce que j'ai aimé plus que tout dans ce roman, c'est la manière dont le récit est mené : on sent tout de suite que le narrateur sait où il va, où il veut que vous alliez avec lui, il vous annonce même à l'avance les événements futurs, sans que cela ne vous avance tant que ça ou que cela gâche le plaisir de la lecture, du suspense. John Irving s'amuse à abattre ses cartes devant le lecteur et pourtant elles ne le sont pas tout à fait. On navigue en permanence entre présent, futur et passé. C'est cette savante décoction d'analepses et de prolepses, autrement dit de retours en arrière et d'anticipations, que j'ai goûtée avec plaisir, surtout les anticipations, qui apparaissent comme des confidences, des révélations qui créent une atmosphère conviviale et propice à la complicité entre auteur et lecteur.

Ouvrir Le Monde selon Garp, c'est se laisser prendre la main par un auteur qui veut vous voir jauger la température du monde en vous plaçant à différents endroits. Et quel que soit le monticule sur lequel il vous place, il apparaît que "le monde est malade de concupiscence." (page 200) Cette phrase semble la charpente du roman, qu'il est malaisé de résumer, car il n'y a pas qu'une mais des histoires dans ce livre construit en miroir.

Cela commence par l'histoire de Jenny Fields, la mère de Garp : les circonstances qui la menèrent à embrasser une carrière d'infirmière et à donner naissance, d'une manière peu conventionnelle, à Garp : "J'ai voulu avoir un enfant, sans être, pour autant, obligée de partager mon corps ni ma vie pour en avoir un. Cela faisait de moi une suspecte, sexuellement parlant." (page 23)

La vie de Garp se déroule sous les yeux du lecteur depuis sa petite enfance : sa scolarité, son adolescence, ses premières expériences en amour, ses tentatives dans le domaine de l'écriture (Garp devient écrivain), son mariage avec Helen, professeur à la Fac, les joies et les malheurs de leur vie de couple qui peut ressembler à bien d'autres, avec un écueil en particulier : la tentation, la culpabilité.

Le succès littéraire revient d'abord à Jenny : son autobiographie (intitulée "Sexuellement suspecte") fait d'elle une grande féministe. Dans son livre comme dans les manuscrits de Garp, dont certains sont donnés à lire en entier au lecteur, il apparaît que la concupiscence est à l'origine de bien des catastrophes. Mais elle n'est pas la seule coupable, le monde est, d'une manière générale, un lieu de danger, du fait de l'homme. "Le monde frappait Garp comme un lieu rempli de périls inutiles pour les uns et pour les autres." (p. 299) Or on voudrait tellement que ce soit "un lieu sûr. Pour les enfants et pour les adultes". Surtout pour les enfants. Que d'angoisses pour les parents qui veulent protéger leurs enfants des dangers qui les guettent au quotidien dans ce monde fourbe ! Pour Irving lui-même, c'est le sujet principal du livre : "les peurs d'un père" ; "tout, jusqu'au détail le plus infime, dans ce roman, est une expression de la peur", déclare-t-il dans la préface.

Le Monde selon Garp est, pour reprendre le titre de Maupassant, le récit d'une vie. Des vies. Il est riche en thèmes : l'adolescence, le couple, la sexualité, le deuil, l'écriture et les hypocrisies du monde de l'édition, le féminisme, le crime...

Ce texte, nourri par une imagination foisonnante, a du caractère ! 


John Irving, Le Monde selon Garp, Editions du Seuil, 1980 pour la traduction française, 1976 pour l'édition originale ("The World according to Garp"),  654 pages

 
 

dimanche 19 août 2012

Une Vie, de Maupassant


Jeanne est mise au couvent à l’âge de douze ans par un père qui voulait « la faire heureuse, bonne, droite et tendre », la tenant là « ignorée, et ignorante des choses humaines ». Elle en sort à 17 ans, la tête emplie de rêveries, de toutes sortes d’espérances dont elle s’est nourrie durant son enfermement, impatiente surtout de connaître l’amour, un amour qu’elle imagine pur, entier, d’une puissance qui la fera sans aucun doute vivre continuellement dans un bonheur incommensurable. Elle se trouve donc dans une attente fiévreuse : qui donc matérialisera cet amour, cette vie qu’elle colore des vives espérances de son cœur ?




Ses parents ont rénové pour elle une des demeures qu’ils possèdent et l’ont décorée de sorte qu’elle puisse y couler de beaux jours aux côtés de celui qui sera son époux. Jeanne a donc tout pour être heureuse : l’amour infini que lui portent ses parents, elle est à l’abri du besoin grâce à ses derniers qui ont du bien, et qui sont d’ascendance noble. Elle est jeune, jolie, et son âme, trempée dans cette prodigalité et ce désintéressement dans lesquels elle a grandi dans la maison familiale, n’attend que de s’unir à une autre.


Cependant, dans l’innocence et l’ignorance où elle a été tenue, elle n’imagine pas que le cœur d’une personne puisse être autre que ce qu’il exprime à travers ses paroles, ses attentions. Le premier jeune homme à manifester un intérêt amoureux réussit sans peine à la mettre en émoi. Elle apprendra, à ses dépens, que l’homme, les humains en général, portent souvent des masques. Et encore, c’est seulement lorsqu’elle a les faits sous les yeux que ces derniers se décillent, au grand dam du lecteur qui, bien avant elle, se doute de la véritable nature des relations qui unissent les personnages les uns aux autres.


Jeanne essaie, malgré tout, de tirer son parti de sa situation. Si elle ne peut faire confiance en l’homme en qui elle avait placé tous ses espoirs, si son bonheur ne peut plus dépendre de lui, elle va le reporter sur les êtres qu’elle considère les plus chers au monde, ceux qui, à ses yeux, ne feront jamais preuve de trahison, ceux qui, comme elle, font partie des gens dont la droiture est l’unique chemin qu’ils connaissent. Mais là aussi, elle connaîtra d’amères désillusions.


La grande leçon que lui apprendra la vie, sa vie, c’est que « tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. » (p. 167) « Tout le monde était perfide, menteur et faux. Une question se pose alors : « Où trouver un peu de repos et de joie ? » Est-il possible que ce soit sur terre ? Sûrement pas au sein de l’Eglise, entachée elle aussi par l’hypocrisie, caractérisée par l’attachement aux conventions au lieu de donner la priorité à la générosité de l’âme. « Dans une autre existence sans doute ! Quand l’âme est délivrée de l’épreuve de la terre », répond-elle dans un premier temps, Comme Baudelaire qui déclare, dans Les Fleurs du Mal, que, même si « tout, même la Mort, nous ment » (« Le Squelette laboureur »), au moins elle permet de quitter « ce monde monotone et petit », « cette oasis d’horreur dans un désert d’ennui », et de plonger « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » (« Le Voyage).

Tentée par le suicide, se laissant aller au dépérissement auquel la prédisposait sa ''sentimentalité maladive'', Jeanne survit grâce à la force d’un espoir entêtant et surtout grâce au dévouement de quelques proches. Finalement, « la vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. »

Une vie ou comment une jeune fille apprend les dures réalités de la vie, découvre les gouffres profonds que recèle le coeur humain, roman écrit dans un style élégant, comme sait le faire Maupassant, qui m'enchante toujours chaque fois que je le lis. Le roman parut en 1883.

Maupassant, Une vie, édition Booking International, Paris, 1993, 256 pages. Publié pour la première fois