jeudi 7 janvier 2010

Un samedi festif

Dans un peu plus de deux semaines, deux manifestations culturelles auxquelles je vous invite à participer. Pour les Franciliens, le Menu 1 est pour vous, l'une des animatrices de la soirée est une amie à moi. Pour ceux qui se trouvent ou se trouveront ce week-end là du côté de la Côte d'Azur, dans les environs de Nice, ne manquez pas le Menu 2.


MENU 1 : ALBERT CAMUS et L'ALGERIE

Le samedi 23 janvier 2010 : 19h

Les Amitiés Littéraires
présentent à la salle des fêtes de Soisy-sur-Seine
Boulevard de la république

Albert Camus et l’Algérie

Albert Camus commença sa carrière d’écrivain à Alger où il publia, en 1939, une série d’articles dénonçant la famine en Kabylie et l’injustice du statut des indigènes. Très controversé dans son pays natal il trouva une place de journaliste dans Paris occupé où il prit part à la résistance comme rédacteur du périodique clandestin « Combat ».
Après la seconde guerre mondiale il devint célèbre et obtint le prix Nobel de Littérature.
Durant la guerre d’Algérie il défendit, avec constance, l’idée d’une fédération algérienne, dans l’égalité des droits entre tous ses habitants.
Les événements en ont décidé autrement mais évoquer la vie de ce grand auteur est une occasion de rappeler les liens qui se sont créés entre l’Algérie et la France, souvenirs communs ouvrant la voie à la paix des cœurs.
Narration par Gilbert Soussen. Chansons par Nouria, illustration chorégraphique par Nouria et Mylène.


Réservation indispensable.
Téléphoner à Gilbert Soussen au 01 69 06 32 20 pour retenir des places… puis lui envoyer votre chèque, à l’ordre des Amitiés Littéraires, au 19, rue de la Tête Noire 91 130 - Ris-Orangis.
Prix d’entrée : 18 euros. Repas compris. 15 euros pour les adhérents à l’association Les Amitiés Littéraires à jour de leur cotisation.



MENU 2 : L'Afrique affiche Richesse et Diversité Artistiques et Culturelles

L’association congolaise de la côte d’azur a souhaité organiser sur 2 jours une manifestation tendant à valoriser la culture et l'expression artistiques congolaises, tout en s’ouvrant sur la diversité et richesse contenues dans l’ Afrique. Pour cela, nous avons voulu rester ouverts à tous les modes d'expression qui s'exercent.
C'est pourquoi, cette manifestation associe des talents divers. Cependant, cette première expérience pour nous dans ce domaine nous a porté à réduire le champ d’investigation. C'est la raison pour laquelle participent à celle-ci, uniquement des auteurs, poètes, peintres, musiciens et chanteurs.
Bien sûr nous avons privilégié les artistes originaires du Congo Brazzaville, ainsi que du Congo Kinshassa, pour répondre notamment au premier objectif de l’association mais pas seulement, puisque d'autres artistes originaires d’Afrique participent à la manifestation.
Dans la mesure du possible nous souhaitions pouvoir toucher tous les publics ( jeunes, moins jeunes et personnes plus âgées. ) Nous avons voulu cette ouverture pour témoigner de cette richesse et de sa diversité. Et d’y inscrire l'inconvenance des frontières lorsqu'elles ne servent qu'à diviser les êtres, du fait que l'Art s'adresse au coeur des hommes et des femmes sans distinction aucune.

PROGRAMMATION

Vendredi 23 janvier 2010
De 10 h à 12 h puis de 14 H à 17 voir + pour ceux qui pourront partir + tard.
Exposition de livres et peinture en présence de leurs auteurs.

Peintre :
Loulette (Ile de la réunion)
Auteurs :
Aurore Costa (Congo Brazzaville)
Damia (Kabylie)

PAUSE de 12 H à 14 H

19 H 30 Ouverture du Spectacle
20 H Challal Mohand (Chanteur) Kabylie
21 H 30 A.Kisukidi & G.Bimbou (Récital)
22 H Youss Banda ( Groupe Musical ) Congo Brazzaville

Samedi 23 janvier 2010
De 10 h à 12 h puis de 14 H à 17 H voire + pour ceux qui pourront partir + tard.
Exposition de livres et de peinture en présence de leurs auteurs.

Auteurs :
Liss Kihindou (Congo Brazzaville)
Damia (Kabylie)
Peintre :
Maestro (Congo R.D.C.)

PAUSE de 12 H à 14 H

19 H 30 Ouverture du Spectacle
20 H Angela MAY ( Chanteuse ) Madagascar
accompagnée de groupe musical malgache dont Jean-Brice TOLY ( guitare )
22 H A.M.J.C.N. Association Musicale des Jeunes Comoriens de Nice
( Groupe Musical des Comores )

dimanche 3 janvier 2010

Tant que les arbres s'enracineront dans la terre, d'Alain Mabanckou

Faire à la poésie une belle place. Lui donner une bonne part. Arracher les toiles d’araignée qui dissimulent sa beauté. Cette idée s’est imposée avec plus de force depuis l’intervention de St-Ralph sur le billet « Reconnaissance ».

Je m’étais promis de combler un manque, ou plutôt de réparer quelque chose : l’absence d’article sur des auteurs que je connais pourtant bien puisque les ayant lu suffisamment pour prétendre bien les connaître. Malheureusement, ayant lu leurs œuvres bien avant d’avoir succombé au charme des blogs, il se trouve que certains noms n’ont pas encore trouvé de place dans les sentiers de cette vallée. Parmi ces noms, je citerai par exemple Florent Couao-Zotti, que j’appelle le poète de l’amour – Lisez donc Le Cantique des cannibales, Les Fantômes du Brésil, sans oublier Notre pain de chaque nuit – ; Fatou Diome, dont les romans vous donnent à boire indifféremment prose et poésie. Il y a aussi un auteur dont j’ai lu l’ensemble des romans ainsi qu’une partie des œuvres poétiques, j’ai nommé Alain Mabanckou. C’est un nom que plus personne n’ignore. Et plutôt que de présenter un de ses romans, je vais plutôt me tourner du côté de la poésie, puisqu’il a publié plusieurs recueils. Parmi ceux-ci, je vais vous parler de Tant que les arbres s’enracineront dans la terre, justement parce qu’il est précédé d’une Lettre ouverte à ceux qui tuent la poésie que je trouve intéressante.
Je vais ainsi faire d’une pierre deux coups : vous inviter à lire ou à relire Mabanckou dans sa version poétique, et vous appeler ainsi à accorder, en ce début d’année, une belle place à la poésie.


LETTRE OUVERTE A CEUX QUI TUENT LA POESIE

Dans sa Lettre ouverte à ceux qui tuent la poésie, Mabanckou fustige ceux qui prétendent que la poésie se meurt. Il est vrai, et Mabanckou le reconnaît, que la poésie en tant que telle n’a plus la même suprématie qu’à l’époque de Ronsard par exemple :

« Ecrire ou publier de la poésie semble de nos jours un acte de résistance, une manière de Mohicans. L’espace poétique s’est dégradé au fil du temps. Et alors, le poète, retranché dans son îlot, regarde ce monde qui lui tourne le dos et cherche à comprendre l’origine de cette désaffection. » (p. 9)

Mabanckou explore les causes de cette ‘‘désaffection’’ et pose la vraie question : qu’est-ce que la poésie ? Car si on la croit ‘‘agonisante’’, c’est peut-être qu’on ne sait pas la reconnaître, ou qu’on ne sait pas reconnaître son vrai visage. Elle s’invite pourtant dans tous les bals organisés en l’honneur de la littérature, mais elle y apparaît masquée. Dans l’admirable nouvelle Le Masque de la Mort Rouge d’Edgar Allan Poe, les invités au bal n’avaient pas reconnu cet hôte indésirable qui avait pris le masque de la Mort, ils ne comprirent que trop tard que ce masque n’en était pas un en réalité.

Mabanckou nous invite dans sa lettre à ne pas être aveugles, écoutez-le :

Non, la poésie n’est pas morte. Elle est assise quelque part, guettant avec regrets les passants indifférents. En réalité, il faut aller chercher la Poésie partout où elle s’est retirée. La poésie n’est plus l’apanage des plaquettes ou des recueils. Beaucoup de récits, de nouvelles, de romans perpétuent la tradition poétique. Je pense aux romans de certains écrivains de La nouvelle génération : le Camerounais Gaston-Paul Effa. Des pages d’une poésie indubitable.
(Je confirme, j’ai lu ses premiers romans, Mâ et Tout ce bleu, et quelle poésie !)

[...] Jean-Luc Raharimanana, écrivain malgache, est présenté « à tort » comme auteur de nouvelles. Ses écrits sont des pages de poésie dont la fulgurance lyrique déroute ceux qui attendent de lui une histoire simplement narrée [...]
Les romans de Louis-Philippe Dalembert, écrivain haïtien, remuent la terre d’enfance, la traversée des mers, l’exil dans un style soutenu et singulier. Même observation pour les textes en prose du Djiboutien Abdourahman Waberi qui avoue d’ailleurs :
En fait, je suis un trafiquant. Je fais de la poésie mais, comme ça ne se vend pas, je la maquille en roman...
(Je confirme : j’ai lu Balbala, et Aux Etast-Unis d’Afrique, vous ne pouvez pas lire Waberi en pensant à autre chose, il mobilise votre œil qu’il garde rivé sur sa parole, une parole allégorique, poétique)

[...] Pour tous ces poètes connus désormais comme prosateurs, la poésie devient une île secrète d’où sourdent avec exubérance les thématiques qu’ils prolongent par la suite dans leurs romans, récits ou nouvelles. Je serais tenté de dire : si vous voulez lire de la poésie, lisez certains romans... (p. 18-19)


TANT QUE LES ARBRES S’ENRACINERONT DANS LA TERRE

Pas de titre, assez courts dans l’ensemble, les textes poétiques qui composent ce recueil se dégustent du bout des lèvres. En fait on les grignote plutôt qu’on ne les dévore, tant ils offrent des saveurs diverses et ne s’épuisent pas en une seule lecture : on vole de l’un à l’autre, on revient sur un texte, on repart sur l’autre, et indéfiniment, sans se lasser. Les thèmes sont ceux que l’on trouve dans ses romans : l’enfance, avec « la silhouette de ma mère » qui surplombe toute son œuvre ; la « migration » :

Je ne sais quel temps il fera
De l’autre côté de la migration
Mais le monde s’ouvre à moi
Riche de carrefours
(p. 26)

Mabanckou invective ceux qui prétendent connaître l’essence des choses mais l’ignorent complètement :

Voici venu le temps des rires hypocrites
Le temps de la médiocrité servie à toute les sauces
(p. 47)

Plus loin :

Les faux prophètes convoquent Diop / qui reste à lire
Les faux convoquent Fanon / qui reste à lire
Les faux prophètes convoquent Césaire / qui reste à lire
(p. 50)

Ici je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec les dernières pages de Tels des astres éteints, où Miano exprime son ras-le-bol à propos de ceux qui convoquent à tout bout de champ les « icônes du monde noir », mais qui ne les honore nullement par leurs actions (faute de réelle connaissance des écrits et des combats de ces défunts ?)

Mais ce que j’apprécie surtout c’est que Mabanckou abat les frontières :

Je déchire ici et maintenant
L’acte de naissance des frontières
Pour baptiser le nouvel espace à conquérir
(p. 23)

Ce n’est pas seulement les frontières entre les genres, comme il le dit dans sa lettre ouverte, mais aussi les frontières entre lesquelles un auteur ne saurait se laisser enfermer : gare à celui qui va lui donner « le tam-tam à battre », car

Je n’ai pour attaches
Que la somme des intersections
Les échos de Babel
(p. 24)

Allez, je vous dis : bonne dégustation !


Tant que les arbres s'enracineront dans la terre, précédé de Lettre ouverte à ceux qui tuent la poésie, Mémoire d'encrier, 2003.

mardi 29 décembre 2009

Reconnaissance

La fin de l’année, ou le commencement d’une nouvelle année est souvent, pour nombreux, l’occasion de faire un bilan. Bilan de ce qu’on a fait, de ce qu’on n’a pu faire. De ses réussites, de ses échecs. De ce qui nous est arrivé de bien durant l’année écoulée. De ce qu’on a reçu de la vie. D’aucuns diront, en effet, qu’ils sont reconnaissants à ‘‘la vie’’ de leur avoir accordé tant de bienfaits. D’autres, et je fais partie de ceux-là, diront « Dieu » à la place de « la vie ». Et, au-dessus de tout, nous avons reçu la vie, en don. Si nous avons eu des sujets de peine, et nous en avons eu, c’est certain, nous ne les appellerons pas des ‘‘malheurs’’, nous dirons des ‘‘épreuves’’, car si nous sommes debout en 2010, c’est bien que nous sommes allés au-delà de ces peines.

On est debout aussi parce qu’on est entouré, parce que la coupe de l’amitié nous a été tendue, et on y boit ; j’y ai bu avec beaucoup de reconnaissance. Je remercie tous ceux qui ont laissé ici les témoignages de leur amitié. J’espère que 2010 nous réservera autant sinon plus d’échanges, plus de lectures, plus de découvertes.

Pour terminer, puisque je parlais de bienfaits et d’épreuves tout à l’heure, je suis allé farfouiller dans mes gribouillis de jeunesse (enfin je n’étais plus si jeune, j’avais déjà plus de 20 ans – c’est plus vieux que Rimbaud avec ses prouesses de 16 ans), et je soumets à votre analyse ce texte daté du 1er janvier 1999, il y a dix ans donc. Ce sont les propos d’une jeune fille qui, en ce premier jour de l’année, se tourne vers son Créateur pour lui dire sa reconnaissance et lui demander pardon de ses imperfections.



Je viens encore à toi
Te présenter ma foi

Je sais que tu es bon
Et que tu ne dis jamais non
Quand on implore ton secours
Tu veilles sur nos jours
Tu fais aboutir nos projets
Tu nous accordes mille objets
Quand je t’appelle
Tu réponds
Quand je te cherche
Je te trouve
Quand j’ai du chagrin
Tu m’ouvres les bras
Et je m’y réfugie
Ta divine présence
Consume ma tristesse
Et mon cœur est en liesse

Quand mon cœur est en liesse
Prier est une lourde tâche
Quand l’arbre de la réussite
Abrite mes entreprises
Je te néglige
Quand tout va bien
Je t’oublie
Que l’alarme sonne
Me voilà les genoux au sol
Ô ingrate créature humaine
Ta dévotion n’est pas saine

Dieu de miséricorde
Je veux que tu sois
La fleur la plus belle
Dans le jardin de mes pensées
Je veux que tu m’aides
A t’être fidèle
A te donner la première place
Toujours.


Buanana 2010 !

mardi 22 décembre 2009

Mer et Ecriture chez Tati Loutard

Je m'étais promis, à l'annonce de la disparition de Tati Loutard, de lire son dernier roman et faire un papier dessus pour lui rendre hommage, à ma manière. Voici plusieurs mois qu'il est parti et je n'ai toujours rien fait. Par contre j'ai appris, grâce à un détour chez Gangoueus, que Cultures Sud et L'harmattan avaient fait le nécessaire. Et comme je n'ai pu me joindre au débat, je mets en ligne le seul article en relation avec le poète que j'ai en ma possession : la critique de la critique de Noël Kodia. J'explique : celui-ci a publié, il y a quelques années, un ouvrage sur l'oeuvre de Tati-Loutard, et je l'avais présenté sur mon ancien blog.
Que vaut une œuvre sans lecteur ? Une œuvre vit parce qu’elle est lue, parce qu’elle fait l’objet de commentaires, de réflexions… Et il y a d’autant plus de lecteurs autour d’une œuvre que celle-ci est mise en lumière par un lecteur plus minutieux que d’autres. Ainsi, il y a ceux qui écrivent des romans, des poèmes, des pièces de théâtre, et il y a ceux qui les mettent en lumière. Noël KODIA-RAMATA fait partie de ces derniers.

Le terme ‘‘lumière’’ a ici tout son sens, toute son ampleur. En effet les critiques, en mettant à disposition du public des études, des analyses de textes, non seulement oeuvrent pour que la littérature ne soit pas un mets réservé aux universitaires qui seraient seuls capables d’en percevoir les saveurs ; mais aussi, ils contribuent à faire connaître les auteurs et leurs œuvres, ils les sortent de l’ombre du silence. Et il faut avoir une certaine dose de générosité pour le faire. Ainsi nous apparaît Noël KODIA : un homme généreux. Il s’est spécialisé dans la littérature congolaise, car, il faut le dire, la littérature est tellement vaste ! On peut être un lecteur libre et goûter, croquer, mordre ici et là selon son plaisir, mais si en plus on souhaite s’adonner à la tâche exigeante, rigoureuse de critique littéraire, on est, pour être efficace, amené à se tailler un cadre dans cette vaste littérature.

Noël KODIA fait partie de ceux – et il y en a peu – qui connaissent dans toute sa profondeur, dans toute sa diversité, la littérature congolaise. Depuis de nombreuses années, il la décortique, la presse pour en recueillir le jus et le proposer aux lecteurs qui ont soif d’en savoir un peu plus sur les auteurs du Congo-Brazzaville. Bref il n’est pas de production écrite de congolais qui ne soit passée sur la table d’examen de Noël KODIA. D’ailleurs il prépare un Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises (romans, récits et nouvelles). Ses études, qui concernent aussi la politique et la société africaine, paraissent dans des revues, sur des sites Internet ainsi que dans des ouvrages. Mais il a aussi essayé de passer de l’autre côté de la barrière en publiant un roman : Les enfants de la guerre.
Noël KODIA est Docteur en Littérature française de l’Université Paris IV Sorbonne. Il a enseigné les littératures française et congolaise à l’Ecole Normale Supérieure de Brazzaville.


Mer et écriture chez Tati-Loutard : de la poésie à la prose

Qui ne connaît Jean-Baptiste TATI LOUTARD ? En Afrique comme ailleurs, le monde des Lettres voit en lui un porte-étendard de la poésie africaine, pour ne pas dire congolaise. « Après la disparition de Tchicaya U Tam’Si, (J.B. Tati Loutard) apparaît, en qualité comme en quantité, comme le poète le plus fécond du Congo »1, déclare Noël KODIA dans l’avant-propos du livre. Son oeuvre poétique a plus d’une fois fait l’objet d’ouvrages critiques, essentiellement par des universitaires étrangers. Paradoxalement, Tati Loutard est plus cité dans son Congo natal comme étant l’auteur des Chroniques Congolaises, recueil de nouvelles qui a été longtemps au programme des lycées du CONGO. L’approche de la poésie s’avère souvent moins aisée que celle de la prose et, hormis les férus de poésie, on s’y précipite moins. Or celle de Tati Loutard renferme des trésors tels qu’il serait dommage de ne pas oser pénétrer dans son imaginaire. Noël KODIA nous y aide par son livre qui s’intéresse à la fois à la poésie et à la prose de Tati Loutard, démarche qu’il est le premier à accomplir. C’est ce que souligne Dominique MONGO-MBOUSSA dans sa préface à l’ouvrage : « le mérite de Noël KODIA-RAMATA est d’étudier l’œuvre dans sa globalité »2.

Il est en outre le premier compatriote à consacrer une étude à Tati Loutard. Dans Mer et écriture chez Tati Loutard, Noël KODIA-RAMATA prend le lecteur par la main et lui propose une visite guidée dans l’imaginaire poétique Loutardien, en étudiant notamment les thèmes prépondérants, comme la permanence de l’élément aquatique, ainsi que le suggère le titre de l’ouvrage « Mer et écriture ». Dans une seconde partie, ce sont les textes narratifs de l’auteur que Noël KODIA examine, lesquels « reflètent la société congolaise avec tous les problèmes qui la minent. (…) A la manière d’Honoré de Balzac au XIXe siècle dans La Comédie Humaine, J.B. Tati Loutard peut être considéré comme le secrétaire de la société congolaise, dont il a su observer l’évolution des mœurs avec minutie. »3 Il est à noter que les œuvres auxquelles Noël KODIA-RAMATA s’intéresse sont celles publiées de 1968 à 1987. C’est un choix délibéré, car celles qui seront publiées postérieurement, à partir de 1992 pour être plus précis – on notera au passage la pause de quelques années avant que l’auteur ne publie de nouveau – se démarquent radicalement des publications antérieures. A partir de cette date, « la narration et la poésie de J.B. Tati Loutard prennent une autre dimension. »4 Noël KODIA a le projet d’étudier ces œuvres d’après 1992 dans un autre ouvrage. Au regard du travail déjà accompli dans Mer et Ecriture chez Tati Loutard, on ne peut que vivement souhaiter la publication de ce second volet, pour que vibrent à jamais les ondes d’une œuvre riche et dense : celle de J.B. Tati Loutard.

1. Mer et écriture chez Tati Loutard, p. 17
2. Mer et écriture chez Tati Loutard, p.13
3. Mer et écriture chez Tati Loutard, p. 55
4. Mer et écriture chez Tati Loutard, p. 18


ŒUVRES DE NOEL KODIA
I/ Articles divers dans la presse que vous pouvez retrouver dans son blog :
http://blog.ifrance.com/noelkodia
Quelques exemples :
- Le roman congolais de 1954 à 2006 : des prix littéraires qui confirment sa prépondérance au sud du Sahara
- Les romancières du Congo
- Démocratie en Afrique centrale

II/ Ouvrages
- Les enfants de la guerre, roman, Editions Menaibuc, 2005.
- Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose, Editions Connaissances et Savoirs, 2006.
A paraître sous peu :
- Fragment d'une douleur au coeur de Brazzaville

mardi 15 décembre 2009

Titus Flaminius, de J.F. Nahmias


J'ai un faible pour les romans historiques, surtout lorsqu'ils savent véritablement ressusciter une époque pourtant ensevelie depuis des lustres. J'éprouve la même sensation que lorsque je me trouve devant une ancienne photographie, celle de mes parents par exemple, ou de mes grands-parents, à une date antérieure même à ma naissance. Quelle magie ! Saisir quelques instants d'un passé qui ne vous appartient pas, un passé auquel vous n'avez pas pris part ! Mais on n'est pas obligé d'aller si loin : comment vous sentiriez-vous par exemple si on vous faisait revivre quelques jours de votre tendre enfance par exemple, dont vous ne pourriez vous souvenir sauf si quelqu'un, qui a été témoin de vos premières années, vous les raconte. C'est un immense privilège, et c'est tellement fascinant !


Jean-François Nahmias a entrepris de faire revivre la société romaine à cette période charnière comprise entre la fin de la république et le début de l'empire. La série qu'il a commencée il y a quelques années, celle des Titus Flaminius, en est à son quatrième tome. J'ai lu les deux premiers, et ça a été deux lectures passionnantes.

Titus Flaminius est un jeune romain de 25 ans environ, de naissance noble, qui décide de devenir détective au service des populations défavorisées, qui n'ont pas la possibilité de mener eux-mêmes des investigations, faute de moyens.

Le tome 1, intitulé "La Fontaine aux vestales", explique comment Titus est devenu détective privé : il perd sa mère dans des circonstances tragiques. Il décide de mettre la main sur l'assassin de sa mère, dont la disparition semble liée avec le vol du diamant que le Consul César a offert à sa maîtresse. Mais très vite se profile une autre piste, celle des vestales, prêtresses vénérées, respectées, vouées au célibat et à la chasteté pendant toute la durée de leur sacerdoce, c'est-à-dire environ une trentaine d'années. Elles sont condamnées à une mort atroce s'il s'avère qu'elles ont enfreint cette règle. Mais voilà : Titus Flaminius s'éprend d'une vestale, ce qui est interdit. En même temps il doit élucider la mort de sa mère, alors que tous ceux qui auraient pu l'aider à voir clair sont tour à tour éliminés par le meurtrier.

Le tome 2, "La Gladiatrice" nous plonge, comme son titre l'indique, dans le monde violent et cruel des gladiateurs. Comment des hommes, comment les peuples d'antan ont-il pu prendre plaisir, tirer même une certaine volupté de ces spectacles d'une cruauté inouïe, une cruauté gratuite, inventée pour le plaisir de voir souffrir ? Et attention : celui qui meurt doit mourir avec art. Titus Flaminius n'hésitera pas à se faire lui-même gladiateur pour élucider des meurtres mystérieux.

Suspense et rebondissements garantis jusqu'à la fin dans ces merveilleux Titus Flaminius.

samedi 21 novembre 2009

La Gazelle s'agenouille pour pleurer, de Kangni Alem

Kangni Alem, c’est Cola Cola Jazz qui nous avait présentés l’un à l’autre. Le souvenir que je garde de cette rencontre ? Celui d’une quête des origines, d'un texte qui joue sur l’oralité et le franc-parler. Depuis, j’ai plus d’une fois eu l’occasion d’apercevoir l’auteur chez des amis bloggeurs ; et ça a été chaque fois pour moi l’occasion de me faire la promesse de le rencontrer de nouveau. J’ai donc pris rendez-vous avec La Gazelle s’agenouille pour pleurer, et nous avons conversé, Kangni Alem et moi, dans un tête à tête que seule sait réserver une œuvre à ses lecteurs.


La Gazelle s’agenouille pour pleurer est un recueil de nouvelles, une douzaine au total, très diverses bien qu’ayant un lien thématique apparent : la violence de l’homme qui brûle en lui toute trace d’humanité, violence du destin qui, dans certaines contrées, se lève poignard au bras et rictus aux lèvres. C’est le revers de la vie dans les pays pauvres. Tenez, l’œuvre peut sans doute être résumée, par cet extrait de « La Déchirade ». Le narrateur écrit à Habib, jeune épouse de son père, devenue sa maîtresse :

« Aujourd’hui je courtise les mots. Bien avant, tu le sais, j’ai eu envie, aux jours de chômage, de devenir chanteur, de faire de la musique, joindre ma voix à celles de Ray Lema ou Miles David et moduler les contours tronqués de la dictature banania blablabla. [...] J’ai ensuite trouvé ce job de veilleur de nuit à la morgue. Est-ce la compagnie des cadavres qui me fit changer de vocation ? Je voulus alors devenir peintre, concasser sur fond de toile, conjurer à l’encre ou à l’acrylique la triste théorie de la quotidienneté tiers-mondiste. Là non plus je n’avais pas le feeling nécessaire pour « créer juste », inventer quelque chose qui diffère des schémas et autres croquis de botanique où j’excellais au collège. » (p. 138)

Dans ce passage réside, à mon sens, le fin mot de ce bouquet de nouvelles : une esquisse de la « dictature banania blablabla » ; une peinture de la « quotidienneté tiers-mondiste ». Chaque texte explore un univers particulier : outre les guerres fratricides et leur conséquence, on peut évoquer la rivalité père-fils, les sectes et le fétichisme, l’enfance, l’immigration...
Les textes sont également différemment construits. J’ai par exemple apprécié la construction éclatée de la première nouvelle « La gazelle s’agenouille pour pleurer », une construction qui mêle littérature et cinéma.

Mes favoris ? Si vous n’avez pas le temps de tout lire ou voulez commencer par des morceaux de choix, je vous conseillerais « La Déchirade », « Le Pet de l’araignée », écrite dans le genre policier, avec une chute digne de ce nom ; et aussi « Le Miroir de l’âme » : justesse de ton, économie de mots. Les phrases sont coupées, coupantes, car la coupure dit mieux la violence. Sur ce point je ne me suis empêchée de faire un rapprochement avec Détonations et Folie. Bref, ce rendez-vous avec La gazelle s’agenouille pour pleurer n’était pas du tout manqué.


Né en 1966 au Togo, Kangni Alem s'illsutre dans tous les genres : théâtre, roman, nouvelle. Il est aussi metteur enscène, comédien, critique littéraire, traducteur, enseignant. Il a reçu le Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire en 2003.


La gazelle s'agenouille pour pleurer, Le serpent à plumes, 2003.
Première édition : Editions Acoria, 2001.


samedi 14 novembre 2009

Le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier

Rien de tel qu'une "vâleur sûre" pour vous installer confortablement dans le fort de LA Littérature. Et vous ne voulez pas en être délogé. Vous voulez demeurer là pour le restant de vos jours. A moins d'avoir suffisamment d'attrait pour vous attirer dehors, on ne réussit pas à vous faire sortir de cette forteresse. Seul le temps vous oblige à quitter les lieux. Lui seul en effet est assez puissant, et assez cruel pour vous infliger la douleur de quitter l'univers d'un livre, celui-ci terminé.
***
Figurez-vous un jeune homme d'une vingtaine d'années, dernier descendant d'une noble famille
qui s'est malheureusement ruinée au fil des siècles pour diverses raisons. Le baron de Sigognac, car tel est son nom, se morfond au fond de son manoir décrépit, avec pour seule compagnie celle d'un vieux et fidèle serviteur et de quelques animaux domestiques ; tous reflétant, par leur maigreur et la pauvreté de leur mise, la situation critique du chateau.
***
Un soir, une troupe de comédiens égarés vient demander à passer la nuit au manoir. En homme généreux, le baron de Sigognac ne leur refuse pas l'hospitalité. Il déplore seulement de ne pas pouvoir les recevoir dignement, il n'a pas de provisions de bouche, et la couche qu'il leur offre est bien ingrate. Mais qu'importe ! Les comédiens sont bien contents d'être à l'abri des intempéries. Et eux ont des victuailles qu'ils partagent avec les habitants du manoir. Ainsi le baron offre le gîte, et les comédiens le couvert.
C'est le commencement d'une nouvelle vie pour Sigognac. Sa jeunesse, qui s'étiolait dans la solitude, se réveille soudain au contact de ces hôtes imrévus, d'autant plus qu'il y a parmi eux une jeune comédienne, celle qui joue le rôle de l'ingénue, Isabelle, qui allume dans son coeur quelque chose qu'il va découvrir comme étant la flamme de l'amour. Forts de leur expérience, les comédiens proposent à Sigognac de ne pas rester là à attendre la ruine complète de son château et avec elle l'extinction de son nom. Il doit faire quelque chose : aller par exemple à Paris où réside le Roi, dans l'espoir que celui-ci se souviendra peut-être de la fidélité des Sigognac et offrira au dernier descendant de cette illustre famille, la possibilité de retrouver, si ce n'est la prospérité d'antan, du moins une certaine aisance. Mais comment Sigognac peut-il se rendre à Paris, la ville lumière, où tout et tous brillent, dans l'indigence qui est la sienne ?
Comme il est poète et cultivé - ce que fut le cas de Gautier lui-même -, les comédiens lui suggèrent de faire partie de leur troupe et de retoucher les pièces qu'ils jouent. Plus tard, lorsque l'un des membres de la troupe diparaît, il accepte de prendre un rôle dans la troupe. Sigognac devient le capitaine Fracasse. Réussira-t-il à redorer son blason ? Mais surtout son amour pour Isabelle connaîtra-t-il une fin heureuse ? Celle-ci l'aime autant que lui, mais elle souffre les assiduités d'un jeune Seigneur, riche à souhait, qui aime voir tout le monde à ses pieds, même les femmes, et Isabelle lui résiste.
***
Voici une oeuvre qui comblera les âmes romantiques, qui instruira celui qui veut connaître les dures conditions du métier de comédien il y a quelques siècles. Et surtout, si vous être friand de descriptions admirables, vous serez servis.
L'amour et l'amitié, y compris l'amitié des animaux, la haine et la jalousie, la lâcheté et la dignité, la simplicité et l'orgueil, la fidélité, la vaillance, les coups d'éclats, l'éclat de la langue classique... tout y est pour passer un très bon moment de lecture. Le dénouement est inattendu, non pas dans la fin, qu'on devine heureuse, mais dans la manière dont celui-ci se met en place : suspense et retournements de situation jusqu'au bout.
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Théophile Gautier (1811-1872) connu surtout pour ses nouvelles fantastiques, fut un excellent critique littéraire, initiateur de la théorie de l'art pour l'art. Il était également le poète dont Baudelaire se déclare "le plus dévoué, le plus respectueux et le plus jaloux des disciples". Pour lui, c'était un "parfait magicien ès Lettres Françaises" (Dédicace des Fleurs du Mal). Et on lui donne raison, quand on lit le Capitaine Fracasse.