vendredi 17 octobre 2008

Mirages, de Fatoumata kane

Fatoumata kane ? Je l’avais découverte avec son Plaidoyer, un recueil de nouvelles qu’on lit aussi vite qu’un petit garçon naît des étoiles... euh ! je voulais dire ‘‘mange une tartine au Nutella’’. Elle vient de publier un recueil de poésie, des Senteurs terrestres qui attendent que nous y mettions notre nez, ainsi qu’un roman : Mirages. Eh oui ! C’est un auteur qui se diversifie.

Ce premier roman, bien que tourné vers la problématique de l’immigration, ses mirages et ses ravages, poursuit l’œuvre commencée dans le Plaidoyer : s’intéresser à des visages de femmes. Les femmes sont à tous les fronts : même lorsqu’elles n’ont pas reçu de l’instruction, elles sont capables d’endosser des responsabilités politiques, car leur expérience, leur tendance naturelle à penser aux enfants, aux générations futures, à préparer leur avenir, font d’elles des élues ou des militantes parfois bien plus engagées que leurs congénères masculins. Fatoumata Kane rêve, dans ce roman, d'une Afrique où les femmes prennent les choses en mains.

Ce qui n’est pas un rêve par contre, mais une réalité quotidienne, c’est le nombre de destins brisés à cause du désir absolu de se retrouver en Europe. Désir entretenu par les familles, prêtes à tout pour avoir un représentant en Europe, quels que soient les sacrifices à consentir. « Stop ! », s’écrie Fatoumata, il est temps que ceux-là qui sont tant bien que mal parvenus à échapper à la mort et à la police repartent dans leur pays natal pour édifier les futurs candidats à l’immigration clandestine sur la misère occidentale, car à celle-là, on échappe rarement. Il est temps d’inverser la tendance : quitter le nord pour repartir construire au sud. C’est possible, et ce sera salutaire. Pourvu que les politiques des pays africains changent. A quand ce changement ?

samedi 11 octobre 2008

Le Clézio ou l'éclosion d'un titre

Un titre qui a pris le temps de l’incubation ; un titre que l’auteur considère comme une reconnaissance de son talent. Les écrivains, a dit J.M.G. Le Clézio au micro de David Pujadas sur la 2, sont des êtres fragiles, ils ont besoin de cette reconnaissance. Reconnaissance ? s’est récrié le journaliste, en avait-il vraiment besoin, après plusieurs dizaines d’ouvrages et des distinctions notoires ?
Mais oui, David, les grands hommes se reconnaissent par leur humilité, même hissés au faîte de la gloire. Et puis ils diffusent quelque chose d’indéfinissable, quelque chose qui vous retient ou vous appelle comme l’abeille est attirée par l’agréable senteur d’une fleur.
Ma première rencontre avec Le Clézio remonte à quelques années. Il s’agissait de Cœur brûlé, et je garde le souvenir d’une écriture poétique qui sut dévoiler les souffrances humaines, des souffrances de jeunes femmes surtout, des cœurs ayant beaucoup d’amour à donner, mais transpercés, brûlés par la méchanceté, l’ingratitude, l’indifférence de l’autre... A l’époque je n’avais pas et ne pensais même pas un jour disposer d’un espace web où rendre hommage aux auteurs qui nous font cadeau de beaux textes. Maintenant que j’ai un blog, va falloir que je me rattrape...

lundi 6 octobre 2008

Rencontres... culturelles

Un salon de livre, une conférence-débat, un café littéraire... sont d’abord et avant tout pour moi un lieu de rencontres, de retrouvailles, de mains tendues pour que se nouent une amitié, une collaboration. Pour cette troisième édition du « café littéraire » animé par les éditions Paari, littérature, actualité, poésie, musique et tradition étaient au rendez-vous. Oui, j’ai apprécié la variété du programme, ainsi que la ferveur d’un public qui a abondamment nourri le débat.

Ce café s’est tenu le 27 septembre dernier à l’Espace Conférences des Diaconesses de Reuilly, 18 rue du Sergent Bauchat à Paris, dans le 12e arrondissement. La séance a été ouverte par le doyen Dominique M’Fouilou, avec son dernier roman intitulé Ci-Gît le Cardinal achevé, qui a été autopsié par un professeur de l’Université de Yaoundé, grand spécialiste de la littérature congolaise, Monsieur Martin Lemotieu. Nous avons retrouvé la magie du conte avec la vivante interprétation de Fatimane Moussa Aghali, dont le livre, Contes des dunes et des sables, a été brièvement présenté par Liss. Nous avons dû aborder des questions plus graves avec la Lettre ouverte, que Pierre Henry, Directeur Général de l’organisation « France Terre d’Asile » adresse aux humanistes en Général et aux socialistes en particulier, sur le thème de l’immigration. Côme Kinata et son livre consacré à Monseigneur Firmin Singha ont été présentés par Noël Kodia, ce qui a conduit l’auditoire à s’exprimer sur le tribalisme, dans tous ses états, ce tribalisme qui n’est pas étranger à la teinte pourpre donnée à notre terre natale dans les années 90. Je viens ainsi de nommer le roman Terre pourpre de Tima Ouamba qui, avec beaucoup de conviction, a précisé les contours, non du jour qui vient, mais de l’œil avec lequel il a observé la guerre civile au Congo-Brazzaville. Ce qui est bien lorsqu’on a l’occasion de discuter avec l’auteur d’un livre qu'on a lu, c’est qu'on peut obtenir des clés, ou tout simplement des éclairages précieux sur le livre.

La séance a été assaisonnée par les prestations du groupe Keta-Nganga Quartet ; et du sel et du piment, ils en ont mis à volonté. Bref c’était, à mon humble avis, un succulent repas qui a été présenté au public de ce 3e café littéraire.

Je sais, il manque les photos, pour illustrer mon propos, elles ne vont pas tarder...

dimanche 14 septembre 2008

Les souffrances du jeune Werther, Goethe

France 2 a réussi le pari, non seulement de rendre l’opéra populaire, mais encore de susciter chez les téléspectateurs le désir de lire ou relire les classiques. J’ai particulièrement apprécié les interprétations de Roberto ALAGNA, diffusées à la télé, notamment celle de Faust cet été. Je voulais donc relire Faust et je suis tombée sur Werther, la première œuvre de Goethe : romantique, avec des accents lyriques poignants. C’est qu’une œuvre touche d’une façon autrement plus incisive, plus profonde, lorsqu’elle prend sa source dans le vécu même de l’auteur.

En un mot c’est une histoire d’amour à trois. Plus précisément, deux esprits se rencontrent, deux cœurs se répondent, deux âmes se trouvent mais ne peuvent fusionner. Un jeune homme, Werther, trouve en une jeune fille, Charlotte, dite Lotte, l’écho de son propre être, mais elle est promise à un autre, Albert. Cette situation met de plus en plus le héros au supplice.
Auparavant il était vivifié, transporté par la grandeur, la beauté de la nature, expression de la grandeur, de la bonté du créateur... Il était en parfait accord avec le monde. Depuis qu’il la connaît, seule la présence de Lotte pourrait nourrir son existence. Mais que faire ? Elle ne peut lui appartenir ! Il décide de « partir ». « Ce n’est pas du désespoir, affirme-t-il, c’est la certitude d’être parvenu au terme et de me sacrifier pour toi. Oui, Lotte ! pourquoi devrais-je le taire ? L’un de nous trois doit disparaître et je veux être celui-là ! » (p.142)

Lui, pourtant croyant, envisage cette disparition volontaire avec sérénité. Il raille d’ailleurs ceux qui craignent de regarder la mort en face, qui pensent que le pire nous y attend :

« Lever le rideau et passer derrière ! C’est tout ! Et pourquoi tergiverser et tarder ? Parce qu’on ne sait pas ce qu’on trouvera derrière ? et qu’on ne revient pas ? Et que c’est le propre de notre esprit de n’imaginer que confusion et ténèbres là où nous ne pouvons rien mettre de précis ? » (P. 138)

Ces paroles me font penser à Baudelaire : « Enfer ou Ciel, qu’importe ? », l’essentiel étant de plonger « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » (Les Fleurs du Mal, « Le Voyage », VIII)

On comprend aisément que, à côté du vif succès que remporta ce roman épistolaire, des voix se soient élevées pour dénoncer l’incitation au suicide. Il y eut semble-t-il un taux plus élevé de suicides après la publication des Souffrances du jeune Werther.
Incitation au suicide ? Tous ne partagèrent pas cette opinion, et aujourd’hui non plus on ne pourrait faire l’unanimité. Ce qui en revanche mettra tous les lecteurs d’accord, c’est la grande facture poétique du texte, un texte beau comme je les aime, des pages de prose qui peuvent se lire comme des poésies, il y en a à volonté. Tendez donc l'oreille, recueillez ces morceaux choisis :

Avant :
« Tout, tout est peuplé de mille formes, cependant que les hommes se rassemblent à l’abri de leurs chaumières et se font un nid en s’imaginant qu’ils règnent sur le vaste monde ! Pauvres insensés ! qui jugent tout si infime, parce qu’ils sont si petits. – Depuis la montagne inaccessible jusqu’à l’extrémité de l’Océan inconnu, par-dessus le désert que nul pied ne foula, souffle l’Esprit de L’Eternel Créateur. Et il se réjouit du moindre grain de poussière qui le perçoit et qui vit – Ah ! que de fois alors n’ai-je pas envié les ailes de la grue qui volait par-dessus ma tête pour atteindre la rive de la mer immense, pour boire à la coupe écumante de l’infini cette volupté de vivre qui dilate le cœur, afin de sentir, ne fût-ce qu’un instant, dans la force limitée de mon sein, une goutte de félicité de l’Être en qui et par qui tout fut créé. » (p. 90)

Après :
« Hier, cela aurait dû être le dernier moment de ma vie. O mon ange ! Pour la première fois, oui pour la première fois sans que j’en puisse, j’ai senti jusqu’au fond de mon être pénétrer l’ardeur de ce sentiment bienheureux : elle m’aime ! elle m’aime ! Il brûle encore sur mes lèvres, le feu sacré qui affluait des tiennes... [...] Te souviens-tu des fleurs que tu m’envoyas, le jour où dans cette maudite réunion tu n’avais pu ni me dire un mot ni me tendre la main ? [...] Tout cela est périssable, mais nulle éternité n’éteindra l’ardente vie que j’ai savouré hier sur tes lèvres, que je sens en moi. » (p. 154)


N.B. : La pagination renvoie à l’édition Garnier-Flammarion, 1968, traduction de Joseph-François Angelloz.

mercredi 27 août 2008

Beloved, de Toni Morrison

Le premier arrivé sera le premier servi ? Ça ne marche pas avec les livres. Les premiers à atterrir sur la table de travail ne sont pas forcément les premiers à être lus, on ne les dévore pas par ordre d’apparition dans notre carnet des lectures futures. Ne voilà-t-il pas que j’ai demandé à certains des romans qui attendent sagement, depuis longtemps, que je dialogue avec eux d’attendre encore un peu, pour que je puisse plonger dans l’environnement de Toni Morrisson ? Ne possédant encore aucun Morrison, je me suis rendue à la bibliothèque municipale. Sur les rayons, pas grand chose : Sula et aussi Love dont je me suis tout de même emparée. Ce ne peut être possible ! Ils n’ont pas Beloved ? Un habitué de Morrison classe celui-ci ainsi que L’œil le plus bleu au top des œuvres de cet auteur. Je vérifie sur le catalogue et là, soulagement : la bibliothèque possède bien d’autres titres de Morrison mais ils sont rangés en magasin. Une gentille bibliothécaire va me chercher Beloved et revient en disant qu’il y a là-bas bien d’autres choses, dont L’œil le plus bleu. Me voilà servie.

Mes emplettes faites, je m’attable, espérant faire un bon repas. De la 4e de couverture émerge un mot : malédiction. Malédiction d’un bébé. Une petite fille. Egorgée par sa mère. Pourquoi ? Comment ? Suffit ! Inutile de tourner autour. Faisons le grand plongeon.

Je sors de là encore toute éclaboussée de la vie à part du Bon abri et des mystères de Bluestone Road, N°124. Nous sommes aux Etats Unis, vers la fin du dix-neuvième siècle. Les Noirs ne sont pas encore libres. Ils appartiennent encore corps, âme et descendance à des fermiers Blancs. Mais déjà des voix s’élèvent, des combats sont menés pour faire cesser l’esclavage. Et parmi les Maîtres blancs, on relève des différences de traitement vis à vis de leurs esclaves noirs.

Au Bon abri, la devise des maîtres, M. et Mme Garner, est : faire de leurs esclaves « des hommes », ne pas simplement les considérer comme une vulgaire marchandise. Ainsi ils leur enseignent tout ce qu’ils souhaitent apprendre, leur permettent même certaines libertés comme d’avoir un fusil de chasse, chose impensable et condamnée chez d’autres fermiers. Les Garner possèdent au total cinq jeunes hommes : Paul D, Paul F, Paul A, Halle et N°Six, ainsi qu’une jeune fille, Sethe, arrivée en remplacement de Baby Suggs, dame déjà âgée et à la santé abîmée par la condition d’esclave. Elle est la mère de Halle et celui-ci a sacrifié tous ses jours libres pour racheter la liberté de sa mère. Baby Suggs avait eu bien d’autres enfants avant Halle qu’elle n’a pas vu grandir, car ils ont tous été vendus à tel ou tel autre fermier blanc. Les esclaves dont l’esprit est déjà modelé par leurs années d’expérience s’interdisent d’ailleurs de trop s’attacher à leurs proches car ils savent qu’ils seront un jour ou l’autre séparés, ils ne formeront jamais une famille, chacun sera perdu dans une plantation, comme s’il était seul au monde, sans père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni oncle, ni cousin..., baptisé et rebaptisé en fonction de leur propriétaire. Ils sont en fait anonymes, d’où ces dénominations : Paul D, Paul A, N°Six...

Quant aux femmes, le pire pour elles, c’est d’être non seulement des esclaves utiles dans les champs, pour les travaux domestiques, mais aussi des esclaves sexuelles dont parfois tous les hommes de la Maison à laquelle elles appartiennent usent et abusent. Elles ont forcément des grossesses à répétition : œuvres de l’esclavage sexuel ou fruit de leurs amours. Peut-on avoir ne fut-ce qu’un brin d’amour pour les enfants nés de « la lie » ? Nombreuses répondent « Non » et font mourir ces bébés. Mais quand on a eu un enfant avec quelqu’un qu’on a aimé, quand cet enfant grandit et que l’on voit qu’il va vivre les mêmes ignominies, les mêmes souffrances morales et physiques, alors on a envie de le protéger. C’est ce qui anime Sethe, la seule fille du Bon Abri.

Sethe avait choisi Halle parmi les cinq garçons. Ils ont eu des enfants, puis M. Garner est décédé, un parent des Garner arrive pour reprendre les choses en mains et les règles changent au Bon Abri. Le traitement est tel que les esclaves décident de s’enfuir. La plupart sont pris, tués. Sethe réussit à faire fuir ses enfants puis à se sauver elle-même. Mais elle est poursuivie. Au moment où les maîtres la retrouvent, avec renfort de la police, elle sait ce qui l’attend. Mais est-ce que ses enfants devront être aussi des proies à broyer ? « J’ai pris mes bébés et je les ai mis en sécurité », déclare-t-elle. En Sécurité, c’est mettre fin à leurs jours. Trois sont sauvés in extremis, mais l’avant-dernière meurt. Pourtant Sethe l’aimait comme aime une mère. N’ayant pas d’argent elle acceptera de coucher avec le graveur de tombes pour que celui-ci puisse marquer au moins un mot sur la tombe de sa petite fille : "Beloved", bien-aimée.

C’est cette enfant qui plus tard vient hanter le 124, à Bluestone Road, là où Baby Suggs, Sethe et ses enfants ont élu domicile loin de l’esclavage. Les deux aînés partiront : chassés par le fantôme ou par le souvenir de l’acte de leur mère ? La grand-mère Baby-Suggs s’éteindra avec l’âge, ne resteront que Sethe et Denver, sa dernière fille.
Un jour apparaît un des hommes du Bon Abri : Paul D, qui avait aimé Sethe et l’avait convoitée comme les autres. Il chasse le fantôme revanchard et s’installe avec Sethe et Denver. Mais aussitôt après, une jeune femme du nom de Beloved vient demander asile au 124...

Beloved est une interrogation sur l’amour, dans tous les sens du terme. C’est quoi l’amour ? Cette question est aussi le titre d’une émission, mais je ne puis trouver mieux pour exprimer la source où le roman puise sa densité. C’est également une affirmation que notre monde et le monde de l’au-delà sont plus proches qu’on ne le croit. Il est évident, d’après le roman, que ‘‘les morts ne sont jamais morts’’, les manifestations de la petite égorgée ne choqueront ni ne surprendront un lecteur africain ; d’autres lecteurs s’empresseront de classer le livre dans le fantastique pour apaiser leur esprit sceptique.
Le lecteur doit reconstituer l’histoire des personnages comme une araignée qui tisse sa toile, avec les fils que l’auteur lui livre page après page, mais la distribution de ces fils est si savamment faite qu’il faut arriver jusqu’à la dernière page pour avoir tous les éléments en mains.

Beloved, un premier plongeon rafraîchissant dans l’univers du Prix Nobel 1993.

dimanche 10 août 2008

Roméo et Juliette, de Shakespeare

Roméo et Juliette, l’histoire est universellement connue. Mais combien comme moi la connaissaient sans vraiment l’avoir lue ? Entendre l’écho, est-ce entendre la voix ? Connaître l’air est-ce connaître les paroles ? Il vaut mieux se laisser habiter par les paroles, les laisser vous porter, vous traverser, vous encercler, vous délivrer. Oui, c’est autre chose d’entrer au cœur du texte plutôt que de regarder uniquement à travers la fenêtre. La grandeur, l’humour, le tragique lustrent toutes choses dans cette tragédie shakespearienne.

Pourquoi pas un résumé de l’histoire pour ceux qui le souhaitent ?

Les Montaigu sont depuis toujours ennemis des Capulet. Que ce soient les membres de la famille ou bien les personnes attachées à leur service, les uns ne peuvent être en présence des autres sans que cela ne dégénère en affrontement parfois sanglant. Cependant le fils des Montaigu, Roméo, et la fille des Capulet, Juliette, tombent amoureux l’un de l’autre. Ils s’aiment et se marient en cachette, aidés par un homme de Dieu, le frère Laurent, qui voit en leur union la possible réconciliation des deux familles.
De son côté le père de Juliette accorde sa main à un riche parti de la ville, le gentilhomme Paris. Le mariage doit être célébré dans quelques jours. Juliette est au comble du désespoir, surtout lorsqu’elle apprend que Roméo a été banni de la ville car il a malgré lui versé le sang d’un Capulet, alors qu’il voulait rétablir la paix entre les gens de leurs deux maisons.
Pour ne pas irriter son père et rester malgré tout fidèle à son amour, Juliette accepte le plan du frère Laurent : prendre un breuvage qui la fera passer pour morte, puis alors qu’elle sera mise dans le caveau familial, être délivrée par Roméo, qui aura été secrètement averti par un messager. Tous deux pourraient alors aller vivre leur amour dans le plus grand secret et surtout loin de leurs familles incapables de se supporter.

Juliette est donc apparemment morte. Devant Paris, Capulet se lamente :

Ô mon fils, la nuit d’avant ton mariage,
L’Ange de la mort a couché
Avec ta femme. Elle est là, gisante,
Cette fleur qu’elle était, il l’a déflorée,
L’Ange de la mort est mon gendre, mon héritier,
Le mari de ma fille ! Je veux mourir,
Lui laissant tout : ma vie, mon train de vie,
Que tout aille à la mort !
(acte IV, scène V)

On la met dans le caveau. Malgré sa secrète espérance, le lecteur sait que l’adversité va se dresser de façon impitoyable et empêcher les prévisions humaines de se réaliser. Le messager envoyé par le frère Laurent pour avertir Roméo des événements n’a pu accomplir sa mission. Roméo par contre apprend la mort de Juliette par un fidèle serviteur. Il décide de la rejoindre dans l’au-delà en prenant du poison, de préférence dans la tombe même de Juliette, près de laquelle veille Paris, l’infortuné prétendant. Les deux hommes se battent, Roméo tue Paris avant de boire son poison sur le sein de Juliette. C’est alors que celle-ci s’éveille de son long sommeil.

Qu’est ceci ? Une coupe, serrée
Entre les doigts de mon fidèle amour !
C’est le poison, je vois, qui l’a fait mourir
Si prématurément ! Tu as tout bu, avare,
Tu ne m’as pas laissé une goutte amie
Pour m’aider à venir auprès de toi ?
Mais je te baiserai les lèvres. Il se peut bien
Qu’elles soient humectées d’assez de poison encore
Pour que je puisse mourir de ce cordial.
(Acte V, scène III)

Le texte, comme je l’ai dit, a cette grandeur et cette puissance de la tragédie classique. Et c’est surtout une œuvre qui fait triompher l’amour sur la haine. L’endurcissement, l’entêtement des familles respectives a bien été vaincu face à la pureté des sentiments des deux jeunes gens, sacrifiés non par des dieux en colère comme dans la tragédie grecque, mais par les humains eux-mêmes.

L’homme bien sûr ne maîtrise pas son destin, mais combien, bien souvent, nous nous acharnons nous-mêmes à compliquer les choses, à créer une sorte de fatalité alors que nous aurions pu goûter à la joie du désir accompli ? Pour Roméo et Juliette, leur bonheur est complet, et s’accomplit jusque dans la mort. Pour leurs parents, ce n’est qu’après les avoir perdus tous deux qu’ils s’ouvrent à l’amitié. N’attendons pas qu’il soit trop tard pour nous aimer les uns les autres.

mardi 5 août 2008

Le Nid des corbeaux, de Barly LOUBOTA

Quel avenir pour la jeunesse en Afrique ? Cas du Congo Brazzaville. Voilà en quelque sorte la question à laquelle tente de répondre Le Nid des corbeaux, premier roman de Barly LOUBOTA, jeune auteur congolais vivant actuellement à Montréal.

On nous a sûrement posé, ou nous nous sommes nous-mêmes posé la question de savoir ce que nous voudrions faire plus tard. C’est d’ailleurs la préférence ou l’attirance pour tel corps de métier qui détermine notre choix pour la filière ou la formation suivie à la Fac. Au Congo comme ailleurs dans le monde, les jeunes diplômés espèrent, au sortir des Etablissements de formation, embrasser la vie professionnelle à laquelle ils se destinaient. Cependant au Congo, quand un jeune veut réaliser ses projets professionnels, vivre en fonction de ses principes, de ses rêves, la dure réalité se charge de lui couper l’herbe sous les pieds, de le pousser au bord de ses retranchements jusqu’à faire de lui un autre homme.

Charles Zolani, le héros du roman, est un jeune homme plein de projets, de vigueur, de fougue même, surtout lorsqu’il faut défendre la démocratie dans son pays. Il croit que la vie peut être belle dans son pays, pourvu que les responsables politiques fassent ce qu’ils ont à faire. Mais voilà, après avoir milité dehors, il faut rentrer chez soi et affronter des questions plus pratiques : Charles est marié et sa compagne n’entend pas se transformer en fée pour qu’apparaisse dans la casserole de quoi lui mijoter de bons petits plats.

Pourtant Charles n’est pas resté les bras croisés : activité commerciale entre Brazzaville et Kinshasa, travail dans un journal où il est plus exploité qu’équitablement payé, lancement de son propre journal... toutes ces tentatives professionnelles se soldent par un échec. L’Etat, bien sûr, point n’est besoin d’en parler, il n’utilise pas de ses jeunes cadres, les laisse à l’écart jusqu’à ce que des personnes peu scrupuleuses les récupère. C’est ce qui arrive à Charles Zolani, il finit par s’associer à des personnes qui lui ouvrent le chemin de la prospérité mais qui en contrepartie exigent sa participation dans des magouilles financières de grande envergure. Le jeune Charles, garçon autrefois honnête, plein de rêves et de principes, a désormais les ‘‘mains sales’’. De quelle manière peut se solder une telle vie ? le dénouement ne surprend nullement le lecteur.

L’auteur interroge le lecteur : Charles s’est-il montré trop gourmand de la vie ? Aurait-il pu se tracer une autre destinée ? est-il possible pour la jeunesse de s’en sortir à peu près convenablement en restant honnête ? Faut-il être obligé de fricoter avec la politique ou les milieux mafieux ? Le roman ne l’évoque pas, mais l’une des issues de secours par laquelle s’engouffrent ces jeunes gens, c’est de quitter le pays. Lentement mais sûrement, le Congo, comme d’autres pays d’Afrique, se vide de son sang frais. Quels seront les effets de cette hémorragie dans quelques années ?


Barly LOUBOTA, Le nid des corbeaux, L’harmattan, juin 2008, 24.50 €, 270 pages.