mercredi 23 février 2011

Pays rêvé, pays réel, d'Edouard Glissant

L'oeuvre d'Edouard Glissant était jusqu'alors pour moi un pays inconnu, qu'il devenait impératif de visiter à présent qu'il nous a quittés. C'était le 3 février dernier, il avait 82 ans. Je suis un peu honteuse d'avoir attendu l'annonce de sa disparition pour essayer de le mieux connaître, je veux dire autrement que par son nom. Glissant, un nom retentissant sur la scène littéraire francophone, en particulier celle des antilles.

Friande désormais de tout ce qui le touchait, je n'ai pas raté le numéro de l'émission Empreintes qui lui était consacré et qui a été diffusé sur la 5 quelques jours après sa mort. Vous êtes sans doute nombreux à l'avoir regardée, comme moi, cette émission. J'ai apprécié qu'on nous y offre des extraits d'émissions littéraires anciennes, celles du temps de sa jeunesse, le temps de l'obtention du Renaudot par exemple, à 30 ans, pour La Lézarde.  


Qu'il était beau, Edouard ! Avez-vous remarqué cette habitude de fermer longuement les yeux lorsqu'il répond aux questions, comme pour se retirer dans son pays intérieur ? Une habitude qui lui est restée ! C'était un vrai poète, qui donnait l'impression d'être ailleurs tout en étant présent. L'ailleurs et le présent. Une dualité que traduit le titre de son recueil Pays rêvé, pays réel.

Ce recueil de poésie confronte le "pays d'avant" au "pays-ci". Je n'avais pas de guide pour m'indiquer le chemin ou éclairer celui-ci durant ma visite de cette terre de poésie. Je suis donc allée au gré de mes pas, des pas hésitants, qui ne voulaient pas risquer de trébucher sur le sens de certains vers. Mais je me dis aussi que le sens doit être forgé par le lecteur, et il y a des vers, des phrases, comme ça, que j'ai trouvés lumineux de beauté, que ce soit dans Pays rêvé, pays réel ou dans les deux autres recueils qui lui succèdent : Fastes et Les Grands Chaos. Tenez, par exemple page 86,dans Fastes :

"Du plus serré du souterrain s'est assemblée l'écume
Nous nous tenons en la folie éparpillée d'éternité"
(Fastes, p.86)

Ce qui m'a frappé dans les poésies d'Edouard Glissant, c'est la prédominance de l'élément aquatique : la mer, l'océan, que l'émission a également mis en valeur : "écume", "aviron", "barques", "océan", "navigue"... le champ lexical de la mer est important. Le mot "mer" lui-même est repris un certain nombre de fois. On dirait qu'il est constitutif de l'identité de l'auteur. Il l'est ! Quand on remonte à la source du peuple antillais, on remonte à l'esclavage, à la traversée des mers, traversée des peuples :

"Nous mesurons dans la vague la trace de leurs orteils"
(Pays rêvé, pays réel, p.15)

La mer, voici la mer ferreuse qu'enlaçaient
Tant d'entassements écroulés
Tant de mots rauques à plein bord
(p. 64)

Et lui, Edouard, c'est le poète

dont la parole a délacé
le souffrir du pays d'antan
De la ravine délitée du pays-ci
(P.44)

Comment ne pas dire l'avant ? Comment ne pas crier la soufrance de ceux qui moururent durant la traversée, ou qui survécurent dans des conditions inimaginables ? La mer est le témoin de cette histoire, elle est la source d'inspiration de l'auteur :

Et nous avons aux mers plus d'écriture qu'il paraît
(p.64)

On l'aura compris, Pays rêvé, pays réel est un recueil qui baigne dans les eaux. La parole même du poète s'identifie à l'eau : "Et l'eau de mes mots coule" (p.58). Il faut savoir la retenir, la recueillir, sinon elle vous passe au travers. Il faut "délacer / le nid où sont nassés les mots" (Les Grands Chaos, p. 122)

N'ayez crainte, entrez dans l'univers poétique d'Edouard Glissant, découvrez son Pays, portez-y vos pas, vous y trouverez des appâts. 

Edouard Glissant, Pays rêvé, pays réel, suivi de Fastes et de Les Grands Chaos, Editions Gallimard.

lundi 21 février 2011

Al Capone le Malien, de Sami Tchak

Contrairement aux précédents romans de l'auteur, Al Capone le Malien est résolument planté en Afrique. Guinée, Mali, Cameroun, Togo, le fil de la narration traverse tous ces pays avec, planant au-dessus d'eux, l'ombre de la France. Le narrateur, René Cherin, est un Français envoyé en Guinée par le magazine qui l'emploie. Avec son collègue Félix Bernard, photographe, ils doivent faire un reportage sur le Sosso-bala, le balafon sacré, héritage ancestral vieux de plusieurs siècles. Accueillis par un représentant important de la famille gardienne du balafon sacré, Namane Kouyaté, le séjour ne se déroule pas tout à fait comme prévu. 


En fait le balafon sacré, qui justifiait la présence des reporters sur le sol africain,  devient finalement, pour René, le point de départ de multiples aventures en pays africains, des aventures qu'il vit non comme un acteur mais comme un objet. Selon les dires du personnage même, il joue le "rôle de témoin muet" (p. 181). Il est surtout l'oreille qui recueille les confidences de tous ceux qui espèrent peut-être que lui, le journaliste, pourra retracer de la manière la plus digne qui soit la trajectoire de leur vie, depuis Namane jusqu'à Al Capone, en passant par Sidonie et Binétou Fall, jeunes femmes qui gravitent autour du puissant "Maître" Al Capone. Sidonie dira même du Français : "Chacun de nous fait de toi ce qu'il veut" (p. 230)

Cette passivité n'est pas sans rappeler celle du héros de Filles de Mexico. Ce dernier était un Africain, qui trouva là-bas des échos à sa propre condition de Noir, d'étranger. Ici le personnage narrateur est un Blanc qui découvre le continent sous un autre jour : c'est l'Afrique des maîtres de la parole, celle des femmes qui déconstruisent l'idée "d'une gent muselée qui aurait eu besoin, même pour tousser, de l'autorisation de ses maîtres" (p. 61), celle des traditions auxquelles les temps nouveaux, la société de consommation livrent un combat sans pitié. Le Sosso-bala, objet de curiosité qui attire de nombreux touristes est brusquement dédaigné lorsque survient une limousine brillante de luxe et livrant passage à des personnages tout aussi clinquants.

Mais cette réalité vaut également pour les pays occidentaux. Voici ce que déclare René : "ce que j'aurais raconté à Binétou Fall, c'est surtout la vie d'un homme cerné par les souffrances, d'un homme qui n'a pas réussi à trouver sa place dans la France des villes et qui voit mourir son village." (p. 266-267) Pire René, Français blanc, se sentira à Paris comme un "immigré parmi les immigrés". (p. 266) Sa solitude, sa soufrance font écho à celles des immigrés noirs. 

Le roman peut être divisé en deux parties, une première qui emmène le lecteur "au coeur du Manding" et dominée par le personnage de Namane Kouyaté, cet ancien diplomate défenseur des valeurs ancestrales et une deuxième, dominée par Al Capone, qui vous entraîne dans les coulisses du pouvoir où l'on retrouve immanquablement le cocktail sexe, argent, trafic d'influence... J'ai été moins séduite par cette seconde partie que par la première, plutôt poétique, qui propose "un instant de sincérité de notre culture, de notre civilisation, telles qu'elles ont fonctionné depuis des siècles." (p. 71) Et dans la culture africaine, la parole est une maîtresse qu'il faut posséder, comme le fait habilement Namane Kouyaté. Dans cette partie le style même de l'écriture mime celui du griot, avec des répétitions musicales, comme on peut voir dans la phrase suivante par exemple :

"Dès que nous sommes revenus dans la cour, il m'a serré la main, Namane Kouyaté m'a serré la main, avant de disparaître dans sa case, Namane Kouyaté." (p. 83)

L'autre aspect intéressant de ce roman, c'est que l'on peut, par endroits, entendre l'auteur s'exprimer sur la littérature, africaine en particulier. Voici par exemple ce qu'il dit des écrivains africains francophones :

"Avec leurs choix de styles, de thématiques toujours dans l'esprit d'attirer l'attention du public et des critiques blancs, ils ne parviendront jamais à la hauteur de leur propre vérité. Il manquera à leurs écrits une âme que seul peut conférer à un texte un véritable ancrage culturel." (p. 161)

Le nouveau roman de Sami Tchak est disponible chez votre libraire.

Sami Tchak, Al Capone le Malien, Mercure de France, 2011, 300 pages, 18.80 €.

mercredi 9 février 2011

Route de nuit, de Dominique Ngoïe-Ngalla

Route de nuit se présente comme un texte autobiographique : le narrateur-auteur y témoigne de ce qu'il a vécu durant la guerre de 1997, qui ne cesse d'interpeller les Congolais, notamment ceux dont les mains ne savent s'emparer d'autre chose que de la plume pour dénoncer les horreurs que les hommes se font les uns aux autres avec tant d'application.


Dominique Ngoïe-Ngalla, universitaire, poète, écrivain raconte notamment une journée, celle qui le conduit à quitter précipitamment Dolisie, ville du Congo rattrapée par la guerre, pour son village natal, Mandou. Il marche tout le jour, mais surtout toute la nuit, et cette longue marche "jusqu'au bout de la nuit" traduit également le cheminement de sa pensée qui se fraye un passage à travers l'obscure destinée des pays africains, pour trouver la lumière. La lumière, ne serait-ce pas la beauté ? Et la beauté d'un ciel observé par temps de clair de lune n'est-elle pas propre à imprimer en soi le sentiment du divin ?

Le récit de l'auteur est donc entrecoupé de réflexions sur l'Afrique et sur l'existence de Dieu, de sorte que, s'il peut être considéré comme une autobiographie, comme un roman ou une longue nouvelle, ce texte prend également les allures d'un essai.

L'Afrique est souvent au coeur des médias, il fait le bonheur de la radio qui "dépeint avec jubilation, pour le divertissement de l'Occident en mal de sensationnel, les tristesses et les misères de l'Afrique, ce grand malade que, on le sait, personne n'assistera ; mais qui une fois mort, sera l'objet de débats indignés, dans les parlements européens et à l'O.N.U." (Route de nuit, p. 11-12)

Comment ne pas s'interroger sur l'histoire de l'humanité, "pleine de bruit et de fureur. La guerre et la violence partout et tout le temps" ? L'histoire de l'Afrique en particulier, surtout ces dernières décennies, offre le spectacle de la violence au point que certaines langues parlent de "malédiction". Qu'est-ce qui peut déconstruire cette opinion ?

Texte sobre, Route de nuit fait entendre une voix lyrique, pleine d'émotion, une voix dure aussi, surtout lorsqu'il faut parler de l'élite africaine, composée de gens "bardés de diplômes, mais incultes" (p. 51) ou de cette mère symbolique :

"la France, qui pendant de longues années, m'avait nourri de son pain et de ses lettres ; une mère, en somme, mais que l'histoire récente et la nouvelle coloration de ses relations avec l'Afrique Noire m'obligeaient maintenant à juger sans complaisance, mais non sans douleur. J'avais tant aimé ce pays !" (p. 31)

L'auteur en vient ainsi à distinguer deux France, l'une qui a beaucoup de titres à revendiquer, entre autres celui de "patrie des droits de l'homme" et l'autre moins glorieuse, ingrate :

"Pauvres diables de Nègres ! Vous n'êtes rien que ces stupides sourires des panneaux publicitaires des banlieues parisiennes et des bouches de métro parisien ! Vous n'existez pas. [...] Vous sur qui reposèrent au plus fort du péril, les destinées de la France. En cet épouvantable été de 1941, un non de Brazzaville et du Congo à l'Appel fameux de De Gaulle eut suffi pour que la France fût perdue. Et cependant combien de Français ont conscience aujourd'hui de devoir un peu de leur bonheur au Nègre Félix Eboué et aux tirailleurs Sénégalais de Brazzaville, d'Abidjan, de Dakar, de Niamey, de Libreville que la France repousse aujourd'hui avec brutalité comme d'épouvantables bêtes puantes et malfaisantes, pour peu qu'il leur manque un petit papier ?"(p.38-39)

Si vous voulez poursuivre la méditation, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

Dominique Ngoïe-Ngalla, Route de nuit, Publibook, 2006, 74 pages, 10 €.

mercredi 2 février 2011

Noires Blessures, de Louis-Philippe Dalembert

Un roman qui vous prend en otage dès les premières lignes, voilà ce que recherchent les lecteurs qui ne demandent qu’à être captifs des serres d’un auteur, le temps d’une lecture.




Noires Blessures met en scène deux personnes qui sont en quelque sorte sur un ring : un Noir, Mamad White, et un Blanc, Laurent Kala. On remarque d’emblée la curiosité des noms qui sont comme inversés. Le Noir porte le nom de ‘‘Blanc’’ et le Blanc un nom tout africain, à l’instar du héros de L’Impasse, de Daniel Biyaoula. En langue congolaise, ce nom signifie précisément ‘‘charbon’’, c’est-à-dire ‘‘noir’’. L’un a tenté, au prix de sacrifices de tous les siens, de gagner l’ Eldorado européen, comme Soleiman et Boubakar, personnages du roman de Laurent Gaudé, car il faut sortir la famille de la misère. Il a failli y laisser sa vie. L’autre a fait aboutir sans trop de peine le projet de quitter sa France natale pour s’installer sur les terres de « ces gens », les Noirs. Cette France qui ne représente plus que ‘‘grisaille’’ et que ‘‘stress’’ depuis la disparition de son père.

L’un est l’employé de l’autre, son homme à tout faire. Ligoté à une chaise, il est sonné de coups, il est pour ainsi dire ‘‘K.O.’’, ce qui n’empêche pas l’autre, amateur de boxe, de continuer à cogner, libérant ainsi toutes ses frustrations, toutes ses peurs, déversant sur ce Noir toute la rage contenue depuis des années. Il veut lui infliger toutes les humiliations, et voici la pire d’entre elles :

Les premiers rayons du soleil éclairent la pièce d’une douce lumière. Du plat du pied, le Blanc le renverse sur le flanc, tout en sortant son sexe de son pyjama. Mamad a juste le réflexe de fermer les yeux et la bouche. Il sent le liquide chaud et salé gicler sur son visage, un jet continu qui ravive ses blessures à vif. Le Blanc aurait bu le fleuve entier qu’il n’aurait pas uriné autant. Une fois son sexe égoutté et rangé, le Blanc empoigne Mamad, le rétablit péniblement en position assise, et le coince dans un angle de la pièce qu’il prend soin de bloquer avec un canapé.
(Noires blessures, p. 103)

A ce moment de la lecture, le lecteur est un bloc d’indignation, surtout lorsque, quelques minutes seulement après son forfait, le Blanc est « ému aux larmes » à cause du chant des oiseaux dans la forêt qui semble faire écho au chœur de gospel qui s’échappe de son lecteur de disque. Quel est donc cet homme qui se montre d’une inhumanité révoltante et qui, dans le même temps, se laisse émouvoir par la nature autour de lui ? C’est alors que Laurent Kala se met à se raconter.

Le roman est donc composé de deux parties, séparées d'intermèdes pris en charge par un narrateur externe, où chacun des personnages déroule le fil de sa vie : son enfance, ses frustrations, ses échecs, ses espoirs, ses motivations. Blessures d’un peuple. Blessures de l’enfance qui, bien souvent, expliquent les dérèglements de l’adulte. Très bon roman. Tout y pèse son poids : le dit, le ton, la construction. Il mêle également, en un tout harmonieux : histoire, musique et sport.

Très belle découverte de cet auteur, que je ne connaissais que de nom, et de la littérature haïtienne avec laquelle je n’avais flirté jusque-là qu’au travers de quelques œuvres de Dany Laferrière.
Louis-Philippe Dlembert, Noires Blessures, Mercure de France, décembre 2010, 226 pages, 16.50 €. Un roman à lire !!!

dimanche 30 janvier 2011

Le Clan Boboto, de Joss Doszen

Le Clan Boboto se détache des autres oeuvres que Joss Doszen a publiées à ce jour : il fait figure de pilier. L'auteur a voulu dire tout ce qu'il avait sur le coeur concernant les cités : la vie qui y grouille, la jeunesse qui s'y construit, les drames qui s'y trament. Disons même qu'il a voulu cracher toutes les glaires qui les encombrent. Qu'il s'agisse de ce qui se fait ou de ce qui se dit sur elles, tout entache leur réputation et l'illustration de première de couverture le montre bien.


L'auteur se met dans la peau de chacun des membres d'une famille qui a débarqué, ou plutôt échoué à la "zone négative" : les Boboto. Outre Scotie, Andriy, Mina ou Karis qui forment une fratrie consanguine, on compte également parmi eux des personnages comme Bany, le cousin venu d'Afrique ou Schearo, le "frère" blanc. D'où le choix du terme "clan" pour parler d'eux. On pourrait rajouter Djamila et Arléna, mais elles n'ont pas de chapitres éponymes.

Cette succession de voix donne un roman composé de chapitres qui pourraient se lire comme des nouvelles indépendantes. Elles se font cependant écho et forment, en souterrain, un réseau de signification tout à fait subtil. Croisée de regards, confrontation de valeurs, diversité de tons. Mais au fond, le ton est le même : celui de la sincérité. Chacun des personnages-narrateurs apparaît dans le chapitre qui lui est consacré dans toute sa vérité, dans toute sa complexité aussi : à la fois dur et doux, docile et dominateur. Direct surtout. Tous ont été forgés par la rudesse de la vie telle qu'on peut la vivre dans une cité où on a voulu parquer toutes les personnes venues d'ailleurs du secteur. Le résultat est forcément explosif, au propre comme au figuré.

La force des cités ? L'appartenance à un groupe. Le besoin de créer des liens afin de se sentir plus fort est viscéral, vital même. Bien plus que ces liens sociaux concrétisés au travers des bandes par exemple, c'est l'esprit de famille, c'est son unité qui a donné au clan Boboto sa capacité de résistance face à tous les événements qui auraient pu les ensevelir. Ils avaient beau choisir des trajectoires différentes, il y avait toujours chez euz la volonté de donner un équilibre à la famille, de le maintenir tant bien que mal.

J'ai particulièrement aimé le début et la fin. Le premier chapitre est un portrait vraiment réussi et il accroche dès la page liminaire, celle où le personnage se présente sommairement et de manière poétique. Cette triple présentation de Bany, en français, en anglais et en lingala est tout simplement savoureuse. Il ne s'agit pas simplement d'une traduction du texte français, mais de l'expression du moi de Bany de manière que, bien que disant la même chose dans le fond, les textes sont différents et assaisonnés des épices propres à chacune des langues. C'est un joli morceau de bravoure de la part de Bany et un texte savoureux pour le lecteur, comme je l'ai dit plus haut.

Le dernier chapitre est émouvant car il raconte l'histoire des parents et lève par la même occasion le voile sur tous les personnages. En parlant d'émotion, je dirais également que la voix de Karis est touchante, mais laquelle ne l'est pas ? L'accent de sincérité qui pointe dans chacune d'elle rend tous les personnages attachants, même s'ils sont loin d'être des enfants de choeur. Leur sensibilité transparaît, surtout à travers leur recherche de l'amour, ce qui peut praître paradoxal au vu de leurs multiples aventures. 

Vous l'aurez compris, j'ai apprécié ce "conte urbain" et je vous le recommande vivement.

Joss Doszen, Le Clan Boboto, conte urbain, autoédition Loumeto,  septembre 2009, 212 pages.

Pour en savoir davantage et commander le livre :
http://www.doszen.net/Doszen%20site_lundi02_files/page0003.htm

samedi 15 janvier 2011

Après vous, M. de La Fontaine, Contrefables de Gudule

Si vous êtes un familier de l'émission littéraire "La Grande Librairie", animée par François Busnel sur France 5, vous avez dû suivre, avec beaucoup de délectation, celle du 16 décembre. En effet les invités, nombreux, devaient se prononcer sur le meilleur et le pire de la littérature.  Parmi eux Alain Mabanckou, qui a encensé L'Ivrogne dans la brousse, d'Amos Tutuola et "descendu" Ethiopiques, de Léopold Sédar Senghor. René de Obaldia, lui, est un grand admirateur de Jules Verne, en particulier de son Tour du Monde en 80 jours, tandis qu'il vous déconseille toute l'oeuvre du marquis de Sade. Cela m'a aussitôt fait penser à une grande discussion sur le blog de Kangni Alem sur la "Littérasexe", où les uns et les autres recommandaient de lire Sade, le "maître" en la matière. Je m'étais alors promis de lire enfin cet auteur controversé, mais je n'ai toujours pas eu le temps de le faire.

Il y avait aussi, parmi les invités, Gérard Oberlé, dont j'ai souvent apprécié les interventions. Pour sa part il n'a de cesse de relire Les Essais de Montaigne tandis qu'il a gardé une dent contre les Fables de La Fontaine. La Fontaine, vous rendez-vous compte ? Pourquoi donc ce génial écrivain du XVIIe siècle, qui a su donner une nouvelle vie à des textes qui avaient été écrits par Esope, en premier, au VIe avant Jésus Christ, repris ensuite par Phèdre au Ier siècle après Jésusè-Christ ? Mais il faut tout de même reconnaître que c'est La Fontaine qui les a popularisés, qui leur a donné ce je ne sais quoi qui fait que nous nous nous sommes tous désaltérés auprès de La Fontaine, nous avons goulûment bu à cette source et, en gage de notre reconnaissance, nous sommes capables de réciter au moins une de ses fables. Qu'est-ce qui chagrine donc Gérard Oberlé ?

Eh bien il a exprimé, à propos des fables de La Fontaine, un sentiment que nous sommes nombreux à avoir éprouvé : une déception; une certaine amertume lorsqu'on considère le dénouement de bon nombre d'entre elles. Gérard Oberlé a donné, bien à propos, l'exemple de "La Cigale et La Fourmi", où la dernière se montre d'un égoïsme inouï : elle refuse de prêter, alors que La Cigale était prête à emprunter même au taux le plus fort : elle rembourserait ! Cela n'aurait-il pas arrangé ses affaires ? Elle aurait dans le même temps rendu service à sa camarade en difficulté. Mais non, La fourmi préfère que la Cigale crève de faim. Ce manque d'humanisme est on ne peut plus décevant, mais La Fontaine n'a fait que traduire la réalité de la vie qui nous offre chaque jour l'exemple d'une méchanceté toujours plus accrue parmi les hommes.

N'empêche que ce sentiment de révolte, que l'on peut légitimement éprouver face au défaut d'humanisme qui abonde dans les Fables de La Fontaine, a poussé un auteur à proposer une suite à celles-ci. Il s'agit de Gudule, qui a tellement souffert du "sort ingrat réservé aux plus faibles, dans ces textes" qu'elle se propose, dans son recueil de contrefables, de "rendre justice aux victimes".  Elle inverse donc la tendance dans son livre. Elle reprend 24 fables de la Fontaine, parmi les plus célèbres, qu'elle continue en terminant par une morale plus humaine.  C'est un vrai régal.

Le premier texte à être revisité, c'est le "Corbeau et le Renard". Au lieu du fameux : "Le Corbeau, honteux et confus / Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus", Gudule imagine cette suite : alors que le Renard se repaît du fromage qu'il s'est habilement approprié, un chasseur survient, prêt à faire feu sur l'animal, à ce moment-là le Corbeau, qui aperçoit le "camembert" abandonné, le récupère et gêne le chasseur qui finalement rate sa cible. Le Renard est sauvé, mais il croit aussi qu'il va rester affamé. Quelle surprise lorsque le Corbeau lui propose de partager avec lui le repas ! La contrefable de Gudule se termine donc par la proposition de celui à qui on a fait du tort, mais qui pardonne volontiers :

Plutôt que de chercher l'un à l'autre à nous voler 
Pourquoi ne pas nous entraider ?
Honteux et confus, le Renard
De la proposition admit le bien-fondé,
Jurant, mais un peu tard,
D'exercer désormais la solidarité.

Dans "La Cigale et la Fourmi" dont nous avons longuement parlé, on a vu que la Cigale est condamnée à mourir de faim. Mais dans la contrefable de Gudule, voici ce qu'elle décide de faire :

Je veux, dans un dernier effort
Arracher à mon instrument
Ses plus pathétiques accords.
Cet ultime concert sera mon testament.

Et, oh miracle ! les fenêtres s'ouvrent : touchés par "Une plainte si émouvante / Si belle, si sauvage et si triste à la fois", les bourgeois lui font l'aumône. La Cigale recueille rapidement de quoi subsiter jusqu'à la saison nouvelle. Et Gudule de conclure :

Quand avec apparat la misère s'exprime
Elle acquiert du public les faveurs unanimes :
Gosier mélodieux n'implore pas en vain.
Mais il est tant de gens qui ne savent pas geindre
Qu'on ne devine pas, en croisant leur chemin,
Qu'ils sont seuls, démunis, qu'ils ont froid, qu'ils ont faim.
Les pauvres sans talent sont bien les plus à plaindre !

J'aimerais également vous parler des "Animaux malades de la peste", du "Loup et l'Agneau", du "Laboureur et ses enfants", mais je vais vous ôter le plaisir de la découverte. Alors faites comme moi, lisez Après vous, M. de La Fontaine, de Gudule, vous relirez par la même occasion les plus belles fables de La Fontaine.

Gudule, Après vous, M. de La Fontaine, Contrefables, première édition en 1995, édition du Livre de Poche Jeunesse en 2003, 92 pages, 4.90 €.

Anne Duguël, dite Gudule, est née à Bruxelles en 1945. Elle a écrit de nombreux textes, essentiellement destinés à la jeunesse, parmi lesquels La Bibliothécaire, que j'adore notamment pour son abondante intertextualité.

Le lien vers la Bibliothèque idéale des invités de l'émission du 16 décembre 2010 de La Grande Librairie :

samedi 1 janvier 2011

Bonne Année 2011 !

Si vous me lisez, c’est que vous faites partie des heureux élus qui ont accédé à la rive de 2011, les élus de la vie.

Alors, qu’allons-nous faire de cette chance ?

Nous n’allons tout de même pas la salir avec nos regrets !

Nous n’allons pas la corrompre avec nos mauvaises pensées !

Nous n’allons surtout pas la laisser dépérir. Il nous faut au contraire la nourrir de nos ambitions, de nos réalisations, de notre vitalité tout simplement !

Soyons vivants : aimons, lisons, écrivons !

Bonne année 2011 !