vendredi 23 novembre 2012

Les aventures de Caïus, imaginées par Henry Winterfeld

Il y a de ces livres dont le succès ne se dément pas, génération après génération. Les romans L'Affaire Caïus et Caïus et le gadiateur, d'Henry  Winterfeld, en font partie. Ecrits il y a plus de cinquante ans, ces deux romans, qui mettent en scène des élèves à l'époque antique,  enchantent toujours les jeunes et les moins jeunes lecteurs.
 
 
 
 
Nous sommes au premier siècle après Jésus-Christ, à Rome. Sept élèves ont le priviège de fréquenter l'école de Xanthos, un grand mathématicien sollicité par les plus riches familles pour servir de précepteur à leurs enfants. Les tarifs de Xanthos n'étant pas donnés et la sélection des élèves étant très rigoureuse, seuls les patriciens pouvaient se permettre de placer leurs élèves dans son école. Il est tellement sévère et exigeant que ses élèves l'ont surnommé Xantippe, comme l'acariâtre épouse de Socrate.
 
 
 
 
 
Mucius, Publius, Rufus, Caïus, Jules, Flavien et Antoine sont tous fils de sénateurs. Alors que Mucius est reconnu comme étant le plus brillant, le plus sérieux, et a été pour cela  élu chef de classe, Caïus, au contraire, se distingue par sa bêtise, son peu de jugeote, au point de s'attirer souvent les moqueries de ses camarades.
 
Dans le premier tome, L'Affaire Caïus, c'est une mauvaise blague de Rufus qui va déclencher les événements. Celui-ci écrit sur une tablette "Caïus est un âne" et l'affiche sur le mur, à l'insu du maître, de sorte que tous les élèves puissent lire. On imagine l'hilarité des élèves et la colère du maître qui menace de renvoyer Rufus. Mais il y a pire : la tablette disparaît et la phrase est reproduite en lettres de sang sur le temple de Minerve, ce qui est une très grande profanation et attire au coupable les sanctions les plus sévères. Rufus se retrouve en prison alors qu'il clame son innocence.
 
Qui donc est le vrai coupable et pourquoi avoir voulu causer du tort à l'un des élèves de l'école Xanthos ? Ceux-ci mèneront l'enquête avec succès, avec la précieuse aide de leur maître qui, sous ses airs sévères, a beaucoup d'affection pour chacun d'eux. Il ne le montre pas souvent, mais les élèves, savent percevoir l'intérêt qu'on leur porte. Ils ne sont pas moins attachés à lui, malgré les durs traitements qu'il leur impose et décident même, dans le tome II, Caïus et le gladiateur, de lui faire un cadeau pour son anniversaire : un esclave.
 
Cependant, Xantippe n'a que faire d'un esclave, même s'il est touché par leur geste, il leur demande de le rendre au marchand d'esclave et de se faire rembourser. Malheureusement le marchand a disparu et ils apprennent que ledit esclave, appelé Udo, est activement recherché par un ancien gladiateur qui veut absolument l'avoir, mort ou vif.  Udo est en danger et la noblesse de coeur de Mucius et de ses camarades les pousse à le soustraire du terrible sort qui l'attend. Ils apprennent en outre que Udo détient des informations de la plus haute importance et qui les concernent également : l'un de leurs pères doit être assassiné. Quel sénateur est visé et pourquoi ? Les élèves vont une fois de plus mener l'enquête en bénéficiant, comme dans L'Affaire Caïus, de l'éclairage de leur maître.
 
Bien que l'action se situe au Ier siècle, l'atmosphère qui règne dans la classe tenue par Xantippe est bien similaire à celle que nous vivons aujourd'hui, avec des élèves au caractère différent et des capacités qui tranchent parfois par leur très grande disparité, mais qui ne constituent pas moins une famille, le temps d'une année scolaire. Une famille placée sous la responsabilité du maître, qui doit non seulement parfaire les connaissances des élèves mais également veiller à faire d'eux des citoyens dont la société puisse être fière.
 
 
Henry Winterfeld, L'Affaire Caïus ; Caïus et le Gladiateur, Hachette jeunesse, deux romans policiers pour la jeunesse que vous lirez et relirez avec un bonheur toujours égal. Suspense garanti jusqu'aux dernières pages. Vous voulez convertir un récalcitrant à la lecture ? Mettez-lui L'Affaire Caïus ou Caïus et le gladiateur entre les mains, soyez sûrs que lui-même fera d'autres adeptes de ces petites merveilles de Winterfeld.
 

jeudi 15 novembre 2012

Rue des Histoires, de Marie-Françoise Ibovi

Rue des Histoires est un recueil de vingt nouvelles, tantôt réalistes, tantôt fantastiques, se déroulant principalement au Congo, entraînant le lecteur dans ses différentes villes : Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie, Mouyondzi... chacune est le théâtre des aventures, ou plutôt des mésaventures qui surviennent aux personnages.

  
Ceux-ci, le plus souvent jeunes, doivent résoudre les problèmes qui se posent souvent à la jeunesse, sous tous les cieux : la recherche du travail, les émois amoureux et leurs conséquences, la nécessité de prendre ses responsabilités... Cette dernière question ne concerne pas seulement les jeunes, les moins jeunes également doivent répondre de leurs actes et étonnent parfois par la légèreté avec laquelle ils se conduisent, par leur manque de maturité, on a même envie de dire leur "bêtise". N'est-ce pas bête par exemple de ne pas saisir la deuxième chance que vous offre la vie ? Le héros de la nouvelle intitulée "Le Test" se croit porteur du VIH, c'est ce que disent les résultats que son médecin a voulu lui communiquer en personne. Du coup, il culpabilise, pensant notamment à sa femme qu'il a souvent trompée et sans penser à se protéger, à ses enfants qu'il va laisser orphelins. finalement, les choses se retournent à son avantage mais ce n'est pas pour autant que, lui, change de mentalité.

Marie-Françoise Ibovi laisse souvent le lecteur tirer les leçons des expériences de ses personnages. Il s'agit parfois simplement de rapporter une expérience, sans qu'il n'y ait forcément une intrigue. Quand il y en a une, elle semble parfois se développer trop vite. La rigueur dans la construction de l'histoire, l'auteure, qui signe avec la Rue des histoires sa première oeuvre littéraire, l'acquerra sans doute au fil des publications.
J'ai apprécié entre autres "Le porte-feuille ensorcelé", peut-être parce que cette nouvelle m'a fait penser au "Veston ensorcelé", de Dino Buzzati. Les deux textes ont beaucoup de ressemblance.

Certaines histoires accordent une grande place au dialogue, si bien que, si la nouvelle est la version courte du roman, ces "histoires" de Marie-Françoise Ibovi auraient pu être de courtes pièces de théâtre. Cette hésitation entre narration et théâtre, on la perçoit dans le texte dont la mise en page fait parfois penser à celle des pièces de théâtre.

Récit d'expériences propres à faire réfléchir le lecteur, à l'inviter à privilégier l'effort à la facilité, la Rue des Histoires, premier recueil de nouvelles de Marie-Françoise Ibovi, préfacé par Emilie-Flore Faignond, est surtout marqué par la forte présence du Congo.


Marie-Françoise Ibovi, Rue des Histoires, Nouvelles, Edilivre, 134 pages, 19 €.

mardi 30 octobre 2012

Remington, de Mamadou Mahmoud N'Dongo

Miguel vient d'avoir quarante et un ans. Il reçoit à cette occasion divers témoignages d'affection de ses proches, certains très inattendus. C'est cette soirée d'anniversaire que Miguel Juan Manuel, Français d'origine espagnole, raconte. Naturellement, il en arrive à se scruter, à faire des observations, sur sa vie, sur son travail, sur les autres, offrant au lecteur des gros plans sur ces autres qu'il fréquente et qui constituent son entourage, proche ou plus ou moins lointain. Mais ces observations sur les autres ne sont que divers chemins qui le conduisent à un rond-point : lui. Parler des autres est une manière de s'interroger sur soi-même : ses atouts, ses défauts, sa manière de voir le monde.
 
 
 
 
Le monde apparaît dans Remington comme un lieu où on se définit de plus en plus par rapport à sa sexualité. Dans ce roman les questions d'appartenance à telle ou telle autre population (noire, blanche, etc.) ou de clivage entre les hommes et les femmes ont très peu d'importance, ils sont en arrière-plan, tandis que domine, en premier plan, celle de la sexualité, qui devient comme LE critère d'identité des personnages : homo ou hétéro ?
 
Le récit principal (le déroulement de la soirée d'anniversaire) comporte de nombreuses parenthèses (des fenêtres sur la vie, les aventures vécues par les personnages dont parle Miguel ou avec lesquels il est en pleine conversation).  
 
Le texte narratif est toujours aussi fantaisiste que dans les précédents romans de l'auteur que j'ai lus : La Géométrie des variables et Mood Indigo. Par "fantaisiste", je veux simplement parler de la manière dont il est découpé : des chapitres extrêmement courts, parfois de quelques lignes seulement. Chacun d'eux porte le titre d'une chanson. Il faut dire que Miguel s'y connaît en musique, en particulier en musique rock, puisqu'il est critique rock. Il travaille pour le magazine "Remington", qui donne son titre au roman.
 
 
La région parisienne est le cadre du récit et, à son exemple, les personnages, les employés du "Remington" sont cosmopolites : leurs origines sont à chercher ailleurs qu'en France : Espagne, Argentine, Sénégal etc. Mais ils sont majoritairement Blancs. Le narrateur, en particulier, se distingue par le fait qu'il est Espagnol. Donc on ne se trouve pas dans un univers africain, mais complètement occidental.
 
Les réflexions de Miguel sur sa profession (la critique)  interrogent le statut de critique aujourd'hui : les professionnels n'ont plus l'entière confiance du public, et ce n'est pas sans raison, puisque leurs papiers ne sont pas toujours rédigés dans un esprit totalement professionnel :
 
"Quand on est journaliste, on a tôt fait de prendre de mauvaises habitudes, tout vous est donné, tout vous est dû, et on devient ingrat : on troque les services de presse, les plus généreux les donnent, ce qui leur crée des obligés, mais le plus souvent, on les vend - il faut avouer que c'est une profession mal payée, on ne peut gagner sa vie honnêtement en étant journaliste, sans les attachés de presse je n'aurais pas de repas chauds [...].
Un mauvais papier et ce sont des semaines d'apports caloriques qui foutent le camp ! Et de surcroît, on vous menace ; entre les musiciens et les fans cela en fait du monde ! Alors on met un mouchoir, on passe sous silence, et là c'est encore pire : il n'y a pas plus susceptible que les artistes, même s'ils n'aiment pas ce que vous écrivez, ils le préféreront toujours à leurs thuriféraires ! Allez savoir pourquoi, ils veulent tout : le succès public et critique." 
" (page 309)
 
Autre extrait :
 
"Aujourd'hui on se passe allégrement des commentaires des commentateurs, des analyses des analystes, des critiques des critiques, on se fait sa propre opinion dans les blogs ou dans les courriers des lecteurs, c'est-à-dire auprès de gens dont ce n'est pas le métier, pour être clair : auprès de gens qu'on ne peut pas suspecter de collusion..."
(page 225)
 
Evidemment, ces réflexions pourraient être étendues à la littérature, à l'art en général, même si le narrateur parle de musique à la base. Le roman est d'ailleurs introduit par une dédicace renvoyant à la critique, une citation de Fritz Lang, une boutade propre à lancer le débat : "Bien souvent les critiques sont plus inventifs que les créateurs eux-mêmes."
 
La lecture de ce roman m'a fait repenser aux Noires Blessures de Dalembert, en ce que les blessures de l'enfance, ou les rapports que nous entretenons avec nos parents déterminent, pour beaucoup, notre devenir. Certaines thématiques m'ont également rappelé ma dernière lecture, Le monde selon Garp, par exemple le sujet du suicide comme gage de célébrité pour les artistes.
 
 
Mamadou Mahmoud N'Dongo, Remington, Gallimard, collection Continents noirs, 2012.
 
 
Lire aussi les critiques de mes amis Hervé Ferrand et de Gangouéus.
 

mardi 9 octobre 2012

Le monde selon Garp, de John Irving

Le Monde selon Garp, roman publié en 1976 sous le titre The World According to Garp, fut rajouté à ma liste de livres à lire après avoir suivi l'émission littéraire "La grande librairie", de François Busnel, consacrée ce soir-là à John Irving. Le journaliste s'était invité chez l'auteur, aux Etats-Unis, et l'avait interviewé sur place. L'entretien était, bien entendu, entrecoupé d'extraits et de commentaires de ses différentes oeuvres. J'ai été tout de suite séduite... et honteuse aussi de n'avoir pas encore lu un auteur dont on disait qu'il était l'un des plus grands, parmi les écrivains américains. Il me fallait apprendre à le connaître. La 4e de couverture présentant Le Monde selon Garp comme "un livre culte", il ne me fallait pas plus pour arrêter mon choix sur celui-ci, d'autant plus qu'un extrait de ce roman, cité durant l'émission, retint particulièrement mon attention : "partout où luit la télévision, veille quelqu'un qui ne lit pas", citation que j'ai retrouvée page 300 dans l'édition du Seuil.




 
Je ne regrette pas de m'être plongée dans cette oeuvre, j'éprouve même un certain soulagement d'y avoir pris la mesure du talent de l'auteur, car j'appréhende souvent de m'approcher de ces écrivains encensés par la critique ou par les medias et qui, dans l'intimité avec la lectrice que je suis, ne me procurent qu'une fade jouissance ou plutôt une non jouissance. Je me suis déjà exprimée sur ce sujet, par exemple dans mon article sur Dostoïevsky.
 
Ce que j'ai aimé plus que tout dans ce roman, c'est la manière dont le récit est mené : on sent tout de suite que le narrateur sait où il va, où il veut que vous alliez avec lui, il vous annonce même à l'avance les événements futurs, sans que cela ne vous avance tant que ça ou que cela gâche le plaisir de la lecture, du suspense. John Irving s'amuse à abattre ses cartes devant le lecteur et pourtant elles ne le sont pas tout à fait. On navigue en permanence entre présent, futur et passé. C'est cette savante décoction d'analepses et de prolepses, autrement dit de retours en arrière et d'anticipations, que j'ai goûtée avec plaisir, surtout les anticipations, qui apparaissent comme des confidences, des révélations qui créent une atmosphère conviviale et propice à la complicité entre auteur et lecteur.

Ouvrir Le Monde selon Garp, c'est se laisser prendre la main par un auteur qui veut vous voir jauger la température du monde en vous plaçant à différents endroits. Et quel que soit le monticule sur lequel il vous place, il apparaît que "le monde est malade de concupiscence." (page 200) Cette phrase semble la charpente du roman, qu'il est malaisé de résumer, car il n'y a pas qu'une mais des histoires dans ce livre construit en miroir.

Cela commence par l'histoire de Jenny Fields, la mère de Garp : les circonstances qui la menèrent à embrasser une carrière d'infirmière et à donner naissance, d'une manière peu conventionnelle, à Garp : "J'ai voulu avoir un enfant, sans être, pour autant, obligée de partager mon corps ni ma vie pour en avoir un. Cela faisait de moi une suspecte, sexuellement parlant." (page 23)

La vie de Garp se déroule sous les yeux du lecteur depuis sa petite enfance : sa scolarité, son adolescence, ses premières expériences en amour, ses tentatives dans le domaine de l'écriture (Garp devient écrivain), son mariage avec Helen, professeur à la Fac, les joies et les malheurs de leur vie de couple qui peut ressembler à bien d'autres, avec un écueil en particulier : la tentation, la culpabilité.

Le succès littéraire revient d'abord à Jenny : son autobiographie (intitulée "Sexuellement suspecte") fait d'elle une grande féministe. Dans son livre comme dans les manuscrits de Garp, dont certains sont donnés à lire en entier au lecteur, il apparaît que la concupiscence est à l'origine de bien des catastrophes. Mais elle n'est pas la seule coupable, le monde est, d'une manière générale, un lieu de danger, du fait de l'homme. "Le monde frappait Garp comme un lieu rempli de périls inutiles pour les uns et pour les autres." (p. 299) Or on voudrait tellement que ce soit "un lieu sûr. Pour les enfants et pour les adultes". Surtout pour les enfants. Que d'angoisses pour les parents qui veulent protéger leurs enfants des dangers qui les guettent au quotidien dans ce monde fourbe ! Pour Irving lui-même, c'est le sujet principal du livre : "les peurs d'un père" ; "tout, jusqu'au détail le plus infime, dans ce roman, est une expression de la peur", déclare-t-il dans la préface.

Le Monde selon Garp est, pour reprendre le titre de Maupassant, le récit d'une vie. Des vies. Il est riche en thèmes : l'adolescence, le couple, la sexualité, le deuil, l'écriture et les hypocrisies du monde de l'édition, le féminisme, le crime...

Ce texte, nourri par une imagination foisonnante, a du caractère ! 


John Irving, Le Monde selon Garp, Editions du Seuil, 1980 pour la traduction française, 1976 pour l'édition originale ("The World according to Garp"),  654 pages

 
 

dimanche 19 août 2012

Une Vie, de Maupassant


Jeanne est mise au couvent à l’âge de douze ans par un père qui voulait « la faire heureuse, bonne, droite et tendre », la tenant là « ignorée, et ignorante des choses humaines ». Elle en sort à 17 ans, la tête emplie de rêveries, de toutes sortes d’espérances dont elle s’est nourrie durant son enfermement, impatiente surtout de connaître l’amour, un amour qu’elle imagine pur, entier, d’une puissance qui la fera sans aucun doute vivre continuellement dans un bonheur incommensurable. Elle se trouve donc dans une attente fiévreuse : qui donc matérialisera cet amour, cette vie qu’elle colore des vives espérances de son cœur ?




Ses parents ont rénové pour elle une des demeures qu’ils possèdent et l’ont décorée de sorte qu’elle puisse y couler de beaux jours aux côtés de celui qui sera son époux. Jeanne a donc tout pour être heureuse : l’amour infini que lui portent ses parents, elle est à l’abri du besoin grâce à ses derniers qui ont du bien, et qui sont d’ascendance noble. Elle est jeune, jolie, et son âme, trempée dans cette prodigalité et ce désintéressement dans lesquels elle a grandi dans la maison familiale, n’attend que de s’unir à une autre.


Cependant, dans l’innocence et l’ignorance où elle a été tenue, elle n’imagine pas que le cœur d’une personne puisse être autre que ce qu’il exprime à travers ses paroles, ses attentions. Le premier jeune homme à manifester un intérêt amoureux réussit sans peine à la mettre en émoi. Elle apprendra, à ses dépens, que l’homme, les humains en général, portent souvent des masques. Et encore, c’est seulement lorsqu’elle a les faits sous les yeux que ces derniers se décillent, au grand dam du lecteur qui, bien avant elle, se doute de la véritable nature des relations qui unissent les personnages les uns aux autres.


Jeanne essaie, malgré tout, de tirer son parti de sa situation. Si elle ne peut faire confiance en l’homme en qui elle avait placé tous ses espoirs, si son bonheur ne peut plus dépendre de lui, elle va le reporter sur les êtres qu’elle considère les plus chers au monde, ceux qui, à ses yeux, ne feront jamais preuve de trahison, ceux qui, comme elle, font partie des gens dont la droiture est l’unique chemin qu’ils connaissent. Mais là aussi, elle connaîtra d’amères désillusions.


La grande leçon que lui apprendra la vie, sa vie, c’est que « tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. » (p. 167) « Tout le monde était perfide, menteur et faux. Une question se pose alors : « Où trouver un peu de repos et de joie ? » Est-il possible que ce soit sur terre ? Sûrement pas au sein de l’Eglise, entachée elle aussi par l’hypocrisie, caractérisée par l’attachement aux conventions au lieu de donner la priorité à la générosité de l’âme. « Dans une autre existence sans doute ! Quand l’âme est délivrée de l’épreuve de la terre », répond-elle dans un premier temps, Comme Baudelaire qui déclare, dans Les Fleurs du Mal, que, même si « tout, même la Mort, nous ment » (« Le Squelette laboureur »), au moins elle permet de quitter « ce monde monotone et petit », « cette oasis d’horreur dans un désert d’ennui », et de plonger « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » (« Le Voyage).

Tentée par le suicide, se laissant aller au dépérissement auquel la prédisposait sa ''sentimentalité maladive'', Jeanne survit grâce à la force d’un espoir entêtant et surtout grâce au dévouement de quelques proches. Finalement, « la vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. »

Une vie ou comment une jeune fille apprend les dures réalités de la vie, découvre les gouffres profonds que recèle le coeur humain, roman écrit dans un style élégant, comme sait le faire Maupassant, qui m'enchante toujours chaque fois que je le lis. Le roman parut en 1883.

Maupassant, Une vie, édition Booking International, Paris, 1993, 256 pages. Publié pour la première fois

dimanche 12 août 2012

La petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel

Monsieur Linh a perdu tous les siens, son village a été détruit. Comme bien d'autres. La guerre. Qui dure depuis longtemps. Le lecteur comprend très vite que Monsieur Linh est asiatique. Son nom déjà. Puis certains indices : "rizières", "baguettes" pour manger...  Les rescapés n'ont d'autre solution que de partir. Bateau. Exil. Douleur de quitter des rivages qui constituent toute votre vie. Arrivée en Occident (en France sans doute) comme réfugié, avec pour seule richesse : ses souvenirs. Et pour Monsieur Linh un petit peu de sa terre natale précieusement conservée dans sa valise, ainsi qu'une photographie. Et surtout, surtout, sa petite fille. La fille de son fils. C'est tout ce qui lui reste de sa famille et il a le devoir d'être fort, de supporter toutes les rigueurs, toutes les humiliations, pour que cette petite fille, le "sang de son sang", grandisse ! 





Monsieur Linh est regardé d'une manière curieuse, voire hostile ou méprisante. Le personnel des différents services auxquels il a affaire reste professionnel, mais les autres, même les compatriotes avec lesquels il partage le logement de réfugié, ne manifestent aucunement de la bienveillance : on le traite même de "vieux fou". Le regard des autres n'ébranle absolument pas Monsieur Linh : tout ce qui importe pour lui, c'est de s'occuper de sa petite fille, faire de telle sorte qu'elle aille bien.

Au milieu de cet isolement, il rencontre un homme qui s'approche de lui avec des yeux qui ne jugent pas, avec le sourire vrai et chaleureux de celui qui ne demande qu'à lier amitié avec un autre humain. Monsieur Bark. Lui aussi n'a plus que ses souvenirs. Monsieur Linh ne parle pas la langue du pays où il a débarqué et Monsieur Bark ignore la sienne. Mais la chaleur de l'amitié n'a pas besoin de traducteur. Tous deux vont passer de plus en plus de temps ensemble. Partager des moments intenses... avec la petite fille, bien entendu, dont Monsieur Linh ne se sépare jamais, jamais ! Ces instants  sont, pour l'un et l'autre, comme le fleurissement du printemps au milieu d'une vie que l'on croyait emportée dans un dépérissement automnal.

Puis, cruelle séparation !

Je ne puis en dire plus pour ne pas enlever à ceux qui n'ont pas encore lu le livre le plaisir de la découverte. Mais cela fait longtemps que je n'ai pas été aussi émue ! Pour être tout à fait franche, j'ai eu besoin de mouchoirs. C'est que le roman est chargé, dans  l'histoire comme dans l'écriture, d'une telle mélancolie ! Vos yeux peuvent rester secs face aux fortes tragédies, face à des situations ou des événements d'une indicible cruauté. Même s'ils vous touchent au plus profond de vous, les larmes restent bien sages, ne se manifestent pas. Les yeux peuvent au contraire se mouiller instantanément en lisant un récit comme celui-ci, dont la douce tristesse est en même temps colorée par la joie simple, pure de l'amitié.

Et le dénouement, quel dénouement ! Après avoir terminé le livre, on ne le referme pas, on revient en arrière pour relire avec un oeil nouveau tous ces passages qui nous avaientt quelque peu intrigués, sans plus !

Ce roman va sans aucun doute figurer parmi mes meilleures lectures de l'année.

Philippe Claudel, La petite fille de Monsieur Linh, Editions Stock, 2005, 190 pages. 

Extrait 1 :
"Monsieur Linh écoute la voix du gros homme, cette voix qui lui est si familière même si elle dit des choses qu'il ne comprend jamais. La voix de son ami est profonde, enrouée. Elle paraît se frotter à des pierres et à des rochers énormes, comme les torrents qui dévalent la montagne, avant d'arriver dans la vallée, de se faire entendre, de rire, de gémir parfois, de parler fort. C'est une musique qui épouse tout de la vie, ses caresses comme ses âpretés."
(pages 102-103)


Extrait 2 :
"La tête de Monsieur Linh est grosse de trop de fatigues, de souffrances, de désillusions. Elle est lourde de trop de défaites et de trop de départs. Qu'est-ce donc que la vie humaine sinon un collier de blessures que l'on passe autour de son cou ? A quoi sert d'aller ainsi dans les jours, les mois, les années, toujours plus faible, toujours plus meurtri ? Pourquoi faut-il que les lendemains soient toujours plus amers que les jours passés qui le sont déjà trop ?"
(page 168)

samedi 11 août 2012

Syngué sabour, d'Atiq Rahimi

Cela fait plusieurs années que je m'étais promis de lire Syngué sabour, sous-titré pierre de patience, non seulement parce qu'il avait été couronné par le prix Goncourt, en 2008, mais surtout parce que, sur la blogosphère, on en parlait en des termes qui ne pouvaient me laissaient indifférente. Et le roman ne laisse pas indifférent. Il vous met tout de suite dans la position de celui qui est disposé à écouter. Avide de savoir la tournure que vont prendre les événements. Recueillir les confidences, plutôt les confessions de cette femme qui prend soin de son mari tombé dans un état comateux après avoir reçu une balle dans la nuque. Le lecteur devient, lui aussi, une "pierre de patience".


La légende de la "pierre de patience", appelée "syngué sabour", c'est d'être une pierre magique qui a la capacité d'absorber toutes les souffrances que vous voudrez bien lui confier, jusqu'à ce qu'elle éclate et, par la même occasion, vous soulage, vous libère, vous fasse accéder à une nouvelle vie.

La parole est libératrice, le dialogue, c'est la communication, et la communication mène à la communion, autrement dit une manière de s'adapter l'un à l'autre, de se mettre au même diapason, d'accorder ses voix pour une vie plus harmonieuse. Or durant les dix années que l'héroïne a partagées avec son mari, elle a été réduite à enfouir en elle tout ce qu'elle pouvait ressentir, tout ce qu'elle pouvait penser. Elle n'a pas vraiment vécu avec lui mais à côté de lui, du moins les quelques jours où il était présent à la maison. Le reste du temps, c'est-à-dire le plus souvent, il était au front, se battant au nom d'Allah dans une guerre fratricide. Nous sommes en Afghanistan, "ou ailleurs" précise l'auteur.

Ce roman est une sorte de monologue dialogué ou de dialogue monologué. Face à son mari inerte, mais qui respire régulièrement, la femme se met peu à peu à lui parler, à lui confier toutes ces "choses qui se sont entassées en (elle) depuis un certain temps" (p.90), elle est en effet persuadée qu'il l'entend, et qu'il sera sa "pierre de patience". S'il ne se rétablit pas et "éclate" comme la pierre, au moins elle lui aura tout avoué, elle se sent déjà plus légère ! Et si par bonheur son homme revient à la vie, elle espère que, après avoir entendu les épanchements de son coeur, ses frustrations, ses tentatives pour que s'affermisse leur union, sa volonté d'avoir une vie de couple plus épanouie, peut-être essaiera-t-il d'être un mari différent, plus à son écoute, plus dans le partage, au lieu de se retrancher continuellement dans son mutisme et son rôle de héros de guerre...

Le lecteur se demande donc avec angoisse comment tout cela va se terminer. Jour après jour, la femme fait les gestes quotidiens qui maintiennent la vie dans ce corps apparemment mort : le nettoyer, le changer, remettre du liquide dans la perfusion... La guerre qui sévit au dehors et qui s'invite aussi dans la maison accompagne ses gestes.

Elle guette, à chaque instant, un signe qui lui indiquerait que son homme est conscient, qu'il l'entend et comprend tout. A défaut, elle se raccroche à la seule manifestation de vie : sa poitrine qui se soulève à un rythme régulier. En fait, dans ce roman, "tout s'accorde au seul rythme de la respiration de l'homme." (page 52) Celle-ci est même la nouvelle mesure du temps, qui ne se compte plus en secondes, en minutes ou en heures, mais en "souffles".

Violence de la guerre, violence qui imprègne les rapports entre les humains, blessures intimes, dureté de la condition dans laquelle on veut maintenir la femme, ego de l'homme qui, au lieu d'avouer ses faiblesses, de se tourner vers la femme puisque celle-ci lui a été donnée pour être sa "compagne", celle avec qui il est censé tout partager pour aboutir ensemble à une solution, l'homme au contraire préfère masquer ses failles par une démonstration de "virilité" qui entraîne la cellule familiale et toute la société avec elle dans un engrenage où tout le monde souffre, finalement.


Le roman vous emporte dans son ryhtme rapide qui s'accélère davantage dans un dénouement à vous couper le souffle !


Atiq Rahimi, Syngué Sabour, pierre de patience, Editions P.O.L., collection Folio, 144 pages.

Lire d'autres avis : le journal d'une lectrice, à fleur de mots, un moment pour lire, chez Gangouéus.